Histoire de la comédie romaine : Plaute

tome 1

par

G. Michaut

1920

 

INTRODUCTION. — La Pallia- Brève fécondité et disparition rapide du genre — Le témoignage de Volcacius Sedigitus — Difficulté d'en apprécier la valeur.

CHAPITRE 1er. — Livius Andronicus. Premiers rapports des Romains avec la Grèce; avec la Grande-Grèce, prise de Tarente. — Livius Andronicus, Tarentin; date de sa naissance. Livius Andronicus esclave, et professeur, en tout cas, protégé des grands. — Son activité littéraire; ses pièces et en particulier ses comédies,
ses modèles ; ses sujets; son peu d'originalité ; innovation qui lui est attribuée.

CHAPITRE II. — Naevius,durée de son activité littéraire; ses oeuvres et en particulier ses comédies; sa fécondité; sa vocation comique. — Ses modèles; ses sujets, son talent; son originalité, ses hardiesses politiques; que l'invention de l'Atellane lui est à tort attribuée; sa place dans l'histoire de la comédie romaine.

CHAPITRE III. — La vie et l'oeuvre de Plaute. L'admiration des anciens pour Plaute.
1. — Obscurité de sa vie. Ses noms véritables. Les dates de sa naissance et de sa mort. Son origine, ses débuts. Durée de son activité littéraire.
Il. — Sa fécondité. Divergence des témoignages sur le nombre de ses pièces. De l'authenticité des pièces qui lui sont attribuées; les vingt et une pièces Varroniennes, les pièces de la deuxième et de la troisième classes. — Difficulté de dater les vingts comédies que nous avons conservées.

CHAPITRE IV. — Le public de Plaute d'après les prologues. Nécessité pour Plaute de s'adapter aux goûts de son public, pour nous de connaître ce public afin de
mieux comprendre ses pièces. I — De l'authenticité des prologues de Plaute. Prologue d'un remanieur pour Casina. La théorie hypercritique de Ritschl; la réaction contre cet excèPlaute, prologues « mixtes »; leur place; les personnages qui les prononcent.
II. — L' « argument ».. Sa raison d'être et son caractère de précision insistante. Public inculte et tumultueux.
Ill. — La « captatio benevolentiae ». La « réclame » faite à la pièce. L'effort pour obtenir l'attention et le silence. Les ornements de la « captatio » : développements moraux; facéties, compliments. La comédie qu'exige le public auquel s'adresse cette « captatio ».
IV. — Les rappels de prologue. Le prologue-parabase du Curculio.

CHAPITRE V. — Les modèles de Plaute. Les témoignages de Terence et des prologues mêmes, pour quelques pièces ; les hypothèses faites pour les autres. Pas d'imitation de la Comédie Ancienue. Pas d'imitation de la comédie Dorienne. Pas d'imitation de la comédie Rhinthonienne. Imitation des auteurs de la Comédie Nouvelle, sans choix. Insistance de Plante à proclamer ses emprunts et à vanter la fidélité avec laquelle il reproduit ses modèles. Le problème de l'originalité de toute la comédie romaine.

CHAPITRE VI. — Les sujets de Plaute. Comédies de caractères ; comédies de moeurs; comédies romanesques. Absence de la comédie de caractères. L'Aululaire en présente comme une ébauche. La comédie de, moeurs et la peinture de la vie commune : Stichus; Trinummus, les Captifs; Truculentus. La comédie romanesque, voire mélodramatique : Rudens; Vidularia, Cistellaria.

CHAPITRE VII. — Les sujets de Plaute. Comédies d'intrigue. Convenance de la comédie d'intrigue avec les goûts du public romain et le génie de Plaute. L'amour, ressort habituel de la comédie d'intrigue. La lutte des amoureux contre le leno : Poenulus, Persa, Pseudolus; contre le soldat fanfaron : Curculio; Miles, contre les pères : Asinaire; Mercator ; Casina; Mostellaria; Epidicus; Bacchides. La comédie d'intrigue pure. Le quiproquo : les Ménéchmes; la mystification : Amphitryon.

CHAPITRE VIII. —Les rôles et les personnages de Plaute.
— I. Les fantoches de convention. Vérité et convention dans les sujets des comédies de Plaute; dans ses rôles et ses personnages. Les fantoches traditionnels. Le leno : Cappadox du Curculio ; Dordalus du Persa Lycus du Poenulus, Balliondu Pseudolus Labrax du Rudens. — Le soldat-fanfaron,: Pyrgopolinice du Miles ; Cléomaque des Bacchis, Thérapontigone du Curculio; Stratophane du Truculentus; l'anonyme d'Epidicus et la riposte de Périphane. — Le parasite : l'uniformité
de tous les parasites. — L'homme d'argent. — Le cuisinier. — Le médecin.

CHAPITRE IX. Les rôles et les personnages de Plaute.
— II. Les grotesques. Necessité de personnages tirés de la vie réelle; avantages pour l'auteur comique d'utiliser de préférence les vicieux et les ridicules, et de les caricaturer; les grotesques plàcés d'ordinaire dans le camp hostile aux amoureux. - Les courtisanes ivrognesses de Curculio, et de la Cistellaria. — L'esclave comique. Le balourd : Scélèdre du Miles. Le lourdaud faraud : Scéparnion du Rudens. Le pot-au-lait de Grilpus du Rudens. Sosie. — Les vieillards comiques. La ganache : Théopropide de la Mostellaria. L'avare : Euclion de l'Aululaire. Les débauchés : Nicobule et Philoxène des Bacchis; Antiphon du Stichus; Démiphon
du Mercator ; Déménête de l'Asinaire ; Lysidame de la Casina. — La femme acariâtre, et l' « uxor dotata » : la femme de Ménéchme, Dorippe du Mercator ; Cléostrate de la Casina, Artémone de l'Asinaire. Les diatribes contre les femmes, de Mégadore dans l'Aululaire, de Périplectomène dans le Miles, de Calliclès
et de Mégaçonide dans le Trinummus: que ce sont là jeux d'esprit et plaisanteries dont il ne faut pas exagérer la portée.

CHAPITRE X. — Les rôles et les personnages de Plante.
— III. Les intrigants. Valeur comique de la fourberie, surtout quand elle est mise au service des amoureux sympathiques, (esclaves), ou du moins prend pour dupe un fantoche ou un grotesque (jeunes courtisanes), exceptionnellement, quand elle s'attaque à de jeunes hommes (jeune courtisane, rarement ; vieilles courtisanes d'ordinaire). La courtisane trompeuse : Phronésie du Truculentus; le contrat de l'Asinaire. Les courtisanes et les vieillards : les deux Bacchis. Les courtisanes et le soldat : Acrotéleutie du Miles. Les vieilles courtisanes et leur cynisme : Cléérète de l'Asinaire; la vieille de la Cistellaria; Astaphie du Truculentus, Scapha de la Mostellaria. Les esclaves trompeurs : Mercure et autres ; Léonide et Liban de l'Asinaire; Palestrion du Miles, Toxile du Persa, Pseudolus; Tranion de la Mostellaria; Epidicus ; Chrysale des Bacchis. — Leur gaîté jaillissante. Leur virtuosité : Léonide et Liban; Sagaristion et Toxile. Leurs plaisanteries patibulaires :
Léonide et Liban. Leur insolence envers leur maître : Léonide et Liban. L'importance qu'ils se donnent: Palestrion; Chrysale. Tous ces trompeurs, personnages de vaudevilles ou de farces, plutôt que de comédie.

INTRODUCTION

LA PALLIATA

La comédie palliata, grecque par sa constitution, par ses sujets et par ses personnages, a été cultivée à Rome par un assez grand nombre d'auteurs. Au troisième siècle avant Jésus-Christ, elle s'essaie, puis fleurit, avec Livius Andronicus, Naevius et Plaute; au second, elle attire une foule de poètes : Ennius, Plautius, Trabea, Atilius, Licinius Imbrex, Aquilius, Juventius, Vatronius, Valérius, Luscius Lanuvinus, Caecilius Statius, Térence, Sextus Turpilius ; puis, après cet âge si fécond, elle disparait très vite, et l'on ne trouve plus que quelques comiques attardés, à la fin de la République et sous l'Empire (1), Quintipor Clodius,Fundanius,Aristius Fuscus, Vergilius Romanus, Pomponius Bassulus. Presque toutes les comédies de ces auteurs ont disparu en totalité : d'un très petit nombre nous avons encore de courts fragments ; de Plaute et de Térence seuls, il nous reste des pièces entières.

(1) Quant au Querolus, c'est sans doute une comédie du III° ou IV° siècle (cf. la thèse de Havet). Cette reviviscence sporadique du genre comique est assez singulière.

Nous ne pouvons donc avoir de la plupart d'entre eux qu'un jugement de seconde main et, par là même, très sujet à caution. Volcacius Sedigitus, poète didactique du début du premier siècle avant Jésus-Christ, avait dressé un « canon » des poètes comiques, qu' Aulu- Gelle nous a conservé. Sedigitus, dans le livre qu'il a écrit Sur les poètes (1), explique en ces vers quel est son avis sur les auteurs de comédies, lequel l'emporte à son gré sur tous les autres, et enfin en quelle place et en quel rang il classe chacun d'eux : « Nous voyons bien des gens débattre confusément à quel poète comique (2) ils donneront la palme. Ma décision va si bien vous réduire à néant ces incertitudes que, si quelqu'un est d'un avis contraire, il n'y connaît rien. Je mets en fait qu'il faut donner la palme au comique Caecilius. Plaute est le deuxième, et l'emporte aisément sur tous les autres. Nævius, qui bouillonne, est au troisième rang. Licinius aura le quatrième prix, s'il en est un quatrième. Après Licinius, je range Atilius. Térence les suit, à la sixième place. Turpilius vient le septième et Trabea le huitième. J'ajoute, comme dixième, Ennius, à cause de son antiquité. »

(1) Sedigitus, dans ce livre, devait non seulement traiter des divers genres littéraires; mais encore donner la biographie des poètes (comme dans le fragment sur la mort de Térence) et même étudier chacune de leurs oeuvres (comme dans le fragment sur l'Hécyre). Cf. Schanz.

(2) Sedigitus ne nomme que des auteurs de palliatæ : ce fragment devait donc faire partie du chapitre de la palliata. Mais le terme qu'il emploie, l'expression générale « comique » sans autrement préciser, semble bien indiquer que, pour lui, la palliata seule comptait

Ce classement est fait pour surprendre. Quelle en est la valeur? Pline l'Ancien nous dit bien que Volcacius Sedigitu's était « illustre poète »; mais le jugement de Pline lui-même n'a pas beaucoup d'autorité; et d'ailleurs rien ne nous autorise à croire que Sedigitus, quand bien même il aurait vraiment été poète réputé, ait été plus qu'un critique de deuxième ou troisième ordre. Surtout quel en est le principe ? Est-ce la verve comique ? Est-ce le mérite purement littéraire, et la supériorité des analyses psychologiques ou des peintures de caractères ? Est-ce un autre mérite encore? On n'en sait rien et l'on en discute. Ladewig suppose que Sedigitus a eu en vue l'originalité des auteurs : ceux qui imitent le plus servilement leurs modèles grecs seraient tenus pour inférieurs aux adaptateurs indépendants. Iber, lui, pense que Sedigitus a tenu compte, avant tout, de la puissance avec laquelle les poètes ont su agir sur l'esprit des spectateurs, les remuer, exciter en eux les passions et le rire ; mais il admet, en même temps, que le classement a pu être modifié par la considération de leur originalité : les trois premiers auraient donné à leurs oeuvres un caractère plus romain ; les trois suivants auraient contaminé les pièces grecques, preuve de liberté, puisqu'ils modifient, de pauvreté d'imagination, puisqu'ils empruntent leurs modifications; trois autres auraient reproduit plus fidèlement leurs modèles; le dernier enfin, traduit. Dziatzko imagine que son criterium est le degré de vigueur dans la raillerie et dans la mimique à la fois; tandis que Reich, l'historien du mime, tirant à lui la couverture, comme il est naturel— le voit s'attacher surtout à la prédominance de l'élément mimique. Brugnola se demande s'il n'a pas tenu compte des opinions politiques des poètes comiques. Enfin Büttner et Schanz, — plus prudents à mon avis, — estiment que Sedigitus a simplement manifesté ses préférences personnelles et suivi son goût propre. Quoi qu'il en soit, le jugement de Sedigitus reste incontrôlable et ne peut guère nous aider à connaître le véritable mérite des comiques latins. Il faut essayer de le découvrir par nous-mêmes ou de le deviner.

CHAPITRE 1

LIVIUS ANDRONICUS

Que les Romains, sous les rois, aient eu ou non des rapports avec les Grecs, cela est de peu d'importance pour l'histoire littéraire. Ces rapports devaient être le plus souvent indirects et se faire par l'intermédiaire des Etrusques ; ils devaient d'autre part se borner à l'emprunt de quelques rites et à l'importation de quelques articles de commerce. A mettre les choses au mieux, ils n'ont donc pu exercer qu'une influence très minime sur le culte, l'art ou l'industrie. Qu'il y ait eu, plus tard, des relations certaines et officielles; qu'en 262/492 avant Jésus-Christ et en 261/493, les Romains aient envoyé une ambassade à Cumes et une au roi Sicilien Gélon ; qu'en 304/450, une commission ait été déléguée en Grèce pour y étudier les codes helléniques qu'en 364/390, une tribune ait été élevée au forum pour les étrangers, et qu'elle ait été appelée « place des Grecs », Graecostasis ; qu'en 360/394, Camille ait voué des offrandes à un dieu grec, Apollon Pythien, cela encore est de peu de valeur pour l'histoire littéraire. Quelques personnages seuls, les hommes d'état, les ambassadeurs, les généraux étaient à même de connaître la Grèce et la Grande-Grèce, leurs habitants, leur langue, leur art, leur littérature : les noms de Pythagore, d'Alcibiade, étaient venus jusqu'à leurs oreilles, et peut-être étaient-ils déjà capables d'apprécier la beauté des édifices et la grâce des tableaux ou des sculptures que leur présentaient les villes helléniques. Mais, pour la grande masse, tout cela restait ignoré et indifférent : les deux Grecs qui, dès 262/492, peignirent à fresque les murs du temple de Cérès n'étaient sans doute à ses yeux que des artisans habiles; et ce ne sont pas les quelques statues à la mode grecque que l'on commença bientôt après d'ériger à Rome, qui pouvaient suffire à lui donner une idée vraie de l'art grec. A une époque où ni le livre ni le journal n'existent, les influences littéraires ne peuvent s'exercer que s'il y a, pour ainsi dire, une large surface de contact entre les peuples, que s'ils se mêlent et se pénètrent l'un l'autre. Cela vint à la longue. « Les Romains, quand ils eurent vaincu les Sammites se trouvèrent être les voisins de la Grande-Grèce; ils n'avaient que la frontière à passer pour visiter Tarente, Sybaris, Crotone, Métaponte, pour voir dans leur jeunesse et leur intégrité ces beaux monuments dont nous n'avons plus que les ruines, pour assister aux fêtes qui se donnaient toute l'année sur les places publiques ou dans les théâtres, pour ressentir l'enchantement de cette vie aimable et facile. Ils devaient en revenir émerveillés, et l'on comprend qu'à leur retour ils aient cherché à introduire chez eux autant qu'ils le pouvaient ce qu'ils venaient d'admirer ailleurs. » Ils ne se contentèrent pas du reste de visiter ces beaux pays; ils s'en emparèrent; en 429/325, les armées romaines conquirent pour la première fois, une ville de civilisation grecque, Naples. Dès lors, les esclaves et les affranchis de langue grecque se multiplient à Rome; les étrangers, les Grecs surtout s'y rendent en plus grand nombre ; les citoyens romains, voyageant ou campés en pays grec, ont la notion vivante et active des habitudes de vie de leurs nouveaux sujets, de leurs occupations, de leurs moeurs, de leurs plaisirs. En 472/282 commence la guerre avec Tarente, une des cités de la Grande-Grèce les plus riches, les plus brillantes, les plus passionnées pour l'art et en particulier pour l'art dramatique. En 482/272, la ville est prise. Les Romains en rapportent du butin, des esclaves, et, sans le savoir, la littérature. Livius Andronicus, en effet, est Tarentin. Les témoignages anciens nous apprennent qu'il fut emmené en captivité lors de ce siège ; et il n'y a pas de raison sérieuse pour rejeter cette tradition, bien qu'on l'ait mise en doute (1).

(1) Zielinski, Quaestiones comicae, v : Andronicus aurait été appelé à Rome en 503/25 l pour y faire connaître et y organiser les Ludi Tarentini. Sakellaretaros :Andronicus, citoyen de Tarente, est admis dans la clientèle d'un Livius et lui emprunte son gentilice en entrant dans la cité, comme Archias, qui ne fut jamais esclave, a pris le gentilice Licinius, de ses protecteurs. — Leo : considère l'origine Tarentine de Livius Andronicus comme seulement vraisemblable. C'est aussi l'opinion de MM. de la Ville de Mirmont et Plessis:.

Mais ils ne nous disent rien sur l'âge qu'il avait alors, et c'est une question débattue. Ribbeck lui accorde « environ six ans » ; d'autres, comme Düntzer, le font bien plus âgé, puisqu'ils admettent qu'il s'était déjà illustré à Tarente par des oeuvres dramatiques et qu'ils lui donnent par conséquent l'âge d'homme. En réalité, cette précision est arbitraire, et, si l'on veut procéder avec prudence, on est contraint d'en rabattre un peu. En 547/207, Livius Andronicus fut chargé de composer l'hymne chanté par vingt-sept jeunes filles pour apaiser les dieux ; il est donc mort au plus tôt cette même année 547/207, 65 ans après sa venue à Rome. D'autre part, Cicéron place dans la bouche de Caton les paroles suivantes : « J'ai vu encore le vieux Livius : six ans avant ma naissance, sous le consulat de Centon et de Tuditanus, il avait fait jouer une pièce, et il a prolongé sa vieillesse, usque ad adolescentiam meam processit aetate, jusqu'à mon adolescence. » Caton est né en 520 234; l'extrême limite de ce mot adolescentia parait bien être trente ans; Livius est donc mort, au plus tard, en 550/204, 68 ans après la prise de Tarente. Or, si les mots usque ad... processit aetate semblent bien indiquer une assez longue vieillesse, rien n'indique qu'elle ait eu une durée extraordinaire ; en sorte qu'on peut conclure peut-être que Livius serait mort âgé d'environ quatre-vingt ans. Dans ce cas, il serait né vers 470/284, et il aurait eu une douzaine d'années, quand il tomba au pouvoir des Romains. Ces dates, fort incertaines, sont assez vraisemblables; en tous cas, je ne crois pas qu'on puisse le rajeunir de beaucoup : ce n'est pas à Rome qu'il a dû apprendre à connaître la littérature grecque, et il faut bien supposer qu'il avait déjà reçu, dans son pays, un commencement au moins d'éducation littéraire. Livius Andronicus fut donc esclave à Rome. Saint Jérôme, dans sa Chronique à Eusèbe, écrit pour l'an 566/188 : « Titus Livius, auteur de tragédies, est en réputation ; pour prix de son talent, il fut affranchi par Livius Salinator, dont il instruisait les enfants. » Saint Jérôme a suivi ici la chronologie d'Accius, qui rapportait la venue de Livius à Rome, comme prisonnier de guerre, à la deuxième prise de Tarente, par Q:Fabius Maximus (545/208) ; confusion qui a été relevée et corrigée par Cicéron : en 188, Livius Andronicus était assurément mort. Cette erreur de date en a entraîné une autre. Le patron du Tarentin ne s'appelait pas Salinator. En effet, ce ne peut être C. Livius Salinator, consul en 566/188. Ce ne peut être davantage M. Livius Salinator, consul en 547/206 et vainqueur de Sena, qui, consul pour la première fois en 595/219, doit être né vers 495/259, treize ans après la prise de Tarente, et ainsi a pu être l'élève, non le père des élèves de Livius. Or M. Livius Salinator est le premier de sa gens qui ait porté ce surnom et il l'a reçu seulement en 550/204, lors de sa censure. Reste donc que le jeune prisonnier fut esclave d'un membre de la gens Livia, puisqu'à son affranchissement il a pris ce gentilice pour nomen, en y ajoutant son nom grec d'esclave comme cognomen; et reste possible que ce membre de la gens Livia était un parent, peut-être le père du vainqueur de Sena, puisqu'on a choisi Livius Andronicus, comme poète officiel l'année où celui-ci était consul. Quant au prénom Titus, il est douteux; Aulu-Gelle donne Lucius (1).

(1) Nuits attiques, XVII, xxi, 42. Saint Jérôme aurait-il machinalement écrit Titùs, à cause de l'historien Tite-Live? Il est vrai aussi qu'on peut aussi se demander, si le prénom donné par Auhi-Gelle, Lucius, en abrégé L., ne provient pas du commencement du nomen, Livius. — Cf. Mommscn, Hist. Rom., III, xiv, note : « On n'applique pas encore, dans la Rome républicaine, la règle créée seulement plus tard, d'après laquelle tout affranchi doit porter le nom de son patron. » M. de la Ville de Mirmont suppose que Livius Andronicus a pu avoir un premier maître du prénom de Lucius et s'être ainsi prénommé en souvenir de lui Archias a de même pris le prénom d'Aulus à un patron, le nom de Licinius à un autre.

Des affirmations de Saint Jérôme, faut-il au moins retenir celle-ci, que Livius enseignait? Il semble bien puisque Suétone dit la même chose : « Les plus anciens des maîtres, antiquissimi doctorum, qui étaient en même temps poètes et semi grecs, je veux parler de Livius et d'Ennius dont on sait qu'ils ont enseigné dans les deux langues chez eux et hors de chez eux, ne faisaient pas autre chose que d'interprèter les auteurs grecs ou d'expliquer leurs propres oeuvres latines. On peut objecter, et on a objecté que des écoles publiques, au témoignage de Tite-Live, florissaient, bien avant la prise de Tarente, à Faléries ou à Tusculum; comment n'y en aurait-il pas eu dès lors à Rome même ? Plutarque d'autre part écrit : « Le premier qui ait ouvert à Rome une école de grammaire, c'est Spurius Carvilius, affranchi de Carvilius, le premier divorcé » ; or on a calculé que cette école a pu être ouverte vers 494/260, ou même quelques années plus tôt, et on a remarqué en même temps que Plutarque ne dit pas un mot de la prétendue école tenue par Livius Andronicus. Tout cela, selon moi, ne détruit pas complètement le témoignage de Suétone. Il a pu considérer que l'existence d'écoles à Rome, avant la prise de Tarente n'est nullement établie : en fait Tite-Live n'en parle pas, tandis qu'il signale celles de Faléries et de Tusculum. S'il en a admis l'existence, il a pu, à tort ou à raison, les regarder comme négligeables. Il a pu aussi, car enfin il insiste visiblement là-dessus : utraque lingua... groecos interpretabantur... si quid latine composuissent..., voulu attribuer à Livius et à Ennius le mérite (réel ou non, peu importe) d'avoir les premiers enseigné parallèlement dans les deux langues. Il a pu encore, séduit par ces noms illustres leur accorder la gloire d'avoir introduit une institution qu'ils n'auraient fait que continuer. Ce n'est pas la première fois que des initiateurs obscurs auraient été dépouillés de leurs mérites au profit de successeurs plus fameux. D'ailleurs, si Carvilius a ouvert son école vers 494/260, douze ans après la prise de Tarente, il est sensiblement contemporain de Livius Andronicus: raison de plus pour que ce maître obscur ait été rejeté dans l'ombre par le père des lettres latines. Suétone, enfin, a pu s'exprimer peu clairement. Peut-être n'a-t-il pas voulu dire que Livius et Ennius aient ouvert une école proprement dite. On sait comment à Rome, sous la République, les illustres orateurs étaient entourés de jeunes gens qui profitaient de leurs conseils et de leur exemples et que, sans être « maîtres d'éloquence », sans avoir d'élèves, ils n'en avaient pas moins des disciples. Les jeunes gens épris de littérature, les fils du maître ou du patron (domi) et les fils des amis (forisque) n'ont-ils pu rechercher la direction, les avis de ces poètes, assister aux lectures qu'ils faisaient? Sans être « maîtres d'école », Livius et Ennius auraient ainsi pu être moitié précepteurs, moitié chefs d'écoles littéraires.
D'ailleurs, quand même cela serait faux, l'erreur est sans importance, ce n'est qu'un détail biographique à conserver ou à rejeter. Le fait certain et gros de conséquences, c'est que, à cette époque, les affranchis grecs étaient chargés dans les familles de l'éducation des enfants, qu'ils commençaient à tenir des écoles publiques, et que, dans un cas comme dans l'autre, ils répandaient de plus en plus à Rome la civilisation grecque et le goût des choses grecques. Que Livius Andronicus ait lui-même joué ou non ce rôle, ces humbles missionnaires qui le jouaient avec lui ou sans lui, préparaient les voies pour lui, formaient ce public auquel il allait donner son Odyssée latine, faire applaudir ses pièces de théâtre. Urie chose certaine encore, c'est que Livius Andronicus fut bien vu par les membres de grandes familles romaines. Et c'est un fait doublement important. D'abord, grâce à lui, la corporation des écrivains eut une existence régulière. « Après que Livius Andronicus, dans la seconde guerre punique, eût composé le poème que chantaient les jeunes filles, comme les affaires du peuple romain commencèrent à devenir plus heureuses, l'Etat lui concéda sur le mont Aventin le temple de Minerve. Là, les écrivains et les acteurs purent se réunir et déposer les offrandes (à cette déesse) : permission accordée en l'honneur de Livius, qui était à la fois écrivain et acteur de ses pièces. (1)»

(1) Malgré Tite-Live (VII, 11), Leo (Gesch. Rom. Lit. I, 56) trouve invraisemblable que Livius Andronicus affranchi ait été acteur. Cela lui paraît trop contraire aux idées romaines sur l'indignité de cette profession. Tout au plus, le poète, obligé de recruter et de former ses interprètes, aurait-il été directeur de troupe ; et, comme plus tard les directeurs de troupe étaient en même temps acteurs, on en a conclu qu'il l'était aussi. Peut-être. Mais le préjugé n'a dû se former à Rome que quand il y eut des acteurs d'origine et de vie serviles. Lorsque Livius Andronicus a fait jouer sa première pièce, il ne devait pas y avoir de prévention contre un métier jusqu'alors inconnu. Puis, comme il a créé le théâtre romain par ordre des magistrats, dans des jeux officiels, qui avaient un caractère religieux, il se peut qu'on lui ait permis à lui ce qui n'a pas été permis aux autres après lui.

Cette première ébauche de la Société des gens de lettres rehaussa la situation morale des « scribes » ( comme on les appelait jusque là, sans bien distinguer les copistes des auteurs); elle leur permit de se secourir les uns les autres et sans doute de s'assister dans leurs travaux ; enfin leur « président », si l'on peut ainsi parler, put les introduire avec lui chez ses protecteurs et leur assurer la faveur des plus grands personnages.
D'autre part, et surtout, protégé par ces grands au point d'être devenu à la fin de sa vie une sorte de poète officiel, c'est la littérature elle-même, c'est la poésie que Livius Andronicus put introduire et accréditer à Rome : poésie épique puisqu'il traduisit l'Odyssée, poésie lyrique puisqu'il composa l'hymne officiel pour les supplications publiques poésie dramatique puisqu'il écrivit et joua des tragédies et des comédies. Nous n'avons à considérer ici que cette dernière. Aux édiles curules incombait le soin d'organiser les Jeux Romains (Ludi Romani, Ludi Maximi), du 16 au 19 septembre de chaque année. Ceux de 514/240, désireux de faire du nouveau pour mieux fêter le succès de la guerre punique heureusement terminée l'année précédente, y ajoutèrent une reprësentation dramatique à la mode des Grecs, et Livius en fut chargé. Cette première représentation consista-t-elle en une tragédie, ou en une comédie, ou en une tragédie et une comédie ? Cicéron parle d'une pièce, fabulam ; Aulu-Gelle de pièces, fabulas ; mais ce pluriel, dans sa phrase : " ... le premier de tous, Livius commença à faire représenter des pièces à Rome", peut aussi bien s'appliquer à toute la carrière du poète qu'aux oeuvres qu'il a données dans cette circonstance spéciale. Pourtant, et malgré l'erreur qu'il a commise sur la date, peut-être en peut-on croire là-dessus Cassiodore, qui écrit : « Sous ces consuls (de 515/239), aux Jeux Romains, Lucius Livius fit, pour la première fois, jouer une tragédie et une comédies. » Ce n'était pas trop de deux pièces pour toute la durée de la fête; et, comme il s'agissait là d'une innovation, les magistrats n'étaient, sans doute, pas fâchés de soumettre à la fois au peuple les deux genres, sérieux et comique, afin qu'il manifestât ses préférences. L'activité littéraire de Livius a pu être assez considérable.
Outre les Jeux Romains qui revenaient chaque année, il vit instituer, à partir de 543/211, les Jeux Apollinaires, également annuels (juillet); il a pu encore donner des pièces pour les jeux extraordinaires qui se célébraient assez souvent; et il n'eut d'autre concurrent que le poète Naevius, à partir de 519/235. De tout ce qu'il a produit pour le théâtre, il nous reste seulement, avec neuf titres et une trentaine de fragments de tragédies, six fragments insignifiants et trois titres de comédies: Gladiolus, le Poignard; Ludius ou Lydius, l'Histrion ou le Lydien ; Virgo ou Verpus, ou Virga ou Vargus, ou Auriga (le titre est incertain), la Jeune fille, ou le Circoncis, ou la Baguette, ou le Brigand, ( ou plutôt Celui qui a les pieds en dehors, le Cagneux), ou enfin le Cocher. Dans la première de ces comédies, paraissait évidemment un miles gloriosus; et, lorsqu'il se vantait sans doute d'« en avoir tué beaucoup », un railleur lui demandait : « Quoi ? des poux? des punaises? des puces ? dis-le moi ». C'est probablement le même soldat qui, méprisant un infime adversaire, lui disait : « C'est toi le lièvre, et tu réclames du civet ! » — plaisanterie que Térence a reprise, pour la mettre dans la bouche de Thrason de l'Eunuque. Des autres comédies, nous ne connaissons ni le sujet ni les personnages. Ces pièces sont assurément imitées des pièces grecques. D'ailleurs, quand bien même nous n'aurions point de titres grecs à comparer aux titres latins de Livius, tout ce que nous savons de son Odyssée, de ses tragédies, le peu de cas que font de ses oeuvres les anciens, même Cicéron, tout cela nous donne à penser que nous n'avons pas à attendre de lui un effort d'originalité.
Il ne semble pas douteux également qu'il a choisi ses modèles dans la Comédie Nouvelle. Evanthius dit : .« Obligés d'abandonner la satire (fescennine), les poètes trouvèrent la Comédie Nouvelle, dont le sujet était plus général et s.'appliquait à tous les hommes de condition moyenne, qui, avec moins d'âcreté et en exigeant le même travail, procurait beaucoup de plaisir aux spectateurs, régulière dans ses sujets, conforme à l'usage, utile par ses préceptes, agréable par ses plaisanteries, ornée par les vers. » Et Aulu-Gelle, parlant de tous les poètes latins : « Nous lisons les comédies de nos poètes, pièces empruntées et traduites du grec, de Ménandre, de Posidippe, d'Apollodore, d'Alexis, d'autres encore. En effet, au moment où la prise de Tarente avait amené Livius dans le Latium, cette Comédie Nouvelle était dans tout l'éclat de son succès: Ménandre était mort depuis vingt ans environ (vers 462/292); Pliilémon vivait encore (il est mort en 492/262) ; et leurs oeuvres, comme celles de leurs contemporains, Diphile, Apollodore, Posidippe, encore dans toute leur nouveauté, étaient représentées sur les théâtres de la Grèce et de la Grande-Grèce. Ces poètes, pour toutes sortes de raisons, et, entre autres, parce que les sujets politiques leur étaient interdits, parce que le choeur avait été supprimé des comédies, parce que la fantaisie débridée de l'imagination avait fait son temps, avaient dû chercher d'autres moyens de plaire qu'Aristophane et les auteurs de la Comédie Ancienne.
Ils avaient mis en scène la vie ordinaire, commune, les événements de tous les jours, ceux dans lesquels les hommes se trouvent engagés par le cours naturel des choses, par leurs situations de pères, de fils, de maris, d'amants, par le conflit des intérêts opposés, des sentiments contradictoires, des passions mêmes, quand elles n'affectent pas un caractère trop violent. Mais il fallait un cadre où ranger ces faits domestiques, où placer ces caractères; et, comme les auteurs dramatiques de tous les temps, ce cadre, ils le demandèrent à l'amour. « Une passion qui est de tous les jours et presque de tous les âges, qui révèle en chacun de ceux qu'elle agite ce qui lui est propre, qui augmente le charme et l'ardeur de la jeunesse, qui rend la vieillesse quelquefois touchante et plus souvent ridicule, qui met en jeu mille intérêts domestiques, qui suscite projets sur projets, qui a besoin sans cesse d'expédients et d'intrigue, qui est plus agissante qu'aucune autre, et qui, avec cela, touche sans cesse au pathétique sans sortir des limites de la comédie, c'était bien là ce qu'il fallait aux poètes nouveaux. » Pourtant la peinture de la vie bourgeoise, même avec le secours de l'amour, risquait de devenir monotone. On la compliqua d'abord en y introduisant les amours irrégulières : les courtisanes ou fidèles ou perfides en deviennent les personnages essentiels. On la renouvela aussi, on la « corsa » par diverses inventions : inventions en tous temps vraisemblables, opposition des parents aux amoureux, obstacles présentés par les circonstances, complications qui s'ensuivent et que dénoue la persévérance du jeune homme ou l'ingéniosité d'un serviteur fidèle et rusé ; inventions vraisemblables dans l'antiquité, condition servile de la jeune fille, avarice et fourberie du leno qui la possède, intrigues mises en oeuvre pour déjouer
sa scélératesse et sa mauvaise foi ; inventions romanesques enfin, séductions et naissances serviles, ravissements d'enfants et de jeunes filles, rencontres extraordinaires, ressemblances, méprises, reconnaissances, etc. De plus, on y pouvait mêler des personnages traditionnels, des fantoches de convention, le soldat fanfaron et le parasite surtout, qui passaient au travers des événements pour y être dupés, raillés, mystifiés, bernés, et dont les ridicules ou les mésaventures provoquaient un rire plus franc peut-être, parce qu'on ne pouvait pas les prendre au sérieux, en tout cas, le provoquaient plus facilement.
Tels sont les sujets que Livius Andronicus a empruntés aux Grecs. Il y était naturellement sollicité, puisqu'il les trouvait traités dans sa langue maternelle, en faveur dans son pays. Il n'y rencontrait aucun obstacle extérieur : ces comédies ne touchaient point à la politique ; pourvu qu'on y conservât des personnages grecs, elles ne portaient pas atteinte à la dignité de la famille romaine : ainsi, ni les lois ni les magistrats ne s'opposaient à ces représentations. D'autre part, le peuple même y trouvait plaisir. En somme, la vie humaine a des éléments permanents, des caractères stables, et la peinture qu'en donnait Ménandre pouvait bien plaire aux Romains, puisqu'elle nous plaît à nous, dans la mesure où nous la connaissons. Puis les moeurs grecques avaient de nombreux traits communs avec les moeurs romaines, ne fût-ce que l'esclavage et tout ce qui en découle d'habitudes propres aux sociétés dans lesquelles est admis l'esclavage. Tout au plus pourrait-on dire que certains personnages paraissaient, sans doute, plus conventionnels à Rome que chez les Grecs, et y perdaient un peu de leur intérêt. Le parasite assurément existait à Rome : c'est le client famélique qui vit de la sportule et des invitations mendiées à ses patrons. La courtisane y existait; mais, à cette époque, plus grossière, moins instruite, moins raffinée, moins « demi mondaine » qu'elle ne l'est devenue sous l'Empire, qu'elle ne l'était dès lors à Athènes. L'esclavage y existait; mais l'esclave Scapin n'y existait guère : les moeurs romaines étaient trop dures, l'autorité du maître trop absolue, l'esclave trop méprisé (ou trop craint, car les guerres serviles furent terribles) pour qu'il se permît d'agir ou même de parler avec tant d'audace et d'effronterie. Enfin, le soldat fanfaron n'y existait pas du tout : on ne connaissait pas, à Rome, ces mercenaires engagés au service des rois d'Orient, et qui, leur temps fait, revenaient des pays du soleil et des aventures en faisant sonner leur or, leurs pas et leurs exploits. Néanmoins, ces rôles eux-mêmes, comme les autres, comme l'intrigue, comme les sujets, entrèrent dans la comédie latine et pour n'en plus sortir. « Les comédiens, dit Isidore de Séville, rendaient, par leurs paroles et leurs gestes, les actions des particuliers, et, dans leurs pièces, ils montraient les séductions des jeunes filles, les amours avec les courtisanes. » Voilà pour les sujets. L'auteur qui aime le genre modéré, dit Manilius, composera pour les jeux joyeux des spectacles comiques : jeunes gens fougueux, jeunes filles enlevées, vieillards dupés, esclaves toujours ingénieux... » Voilà pour les événements de l'intrigue. « Le leno menteur, dit Apulée, l'amoureux plein d'ardeur, l'esclave trompeur, la maîtresse enjôleuse, l'épouse fâcheuse, la mère pardonneuse, l'oncle sermonneur, l'ami sauveur, le soldat batailleur, et aussi les parasites affamés, les pères intéressés, les courtisanes effrontées... ». Voilà pour les personnages. Comment Livius imita-t-il ces pièces? Il leur conserva leur caractère de fable suivie, ayant une véritable action : cela va de soi; d'ailleurs cela résulte du texte de Tite-Live : " Ausus est primus argumenta fabulam serere" et c'est, en somme, son principal mérite, puisqu'ainsi cette forme plus perfectionnée se substitua au décousu des saturae. Il leur conserva aussi leur division en cantica et diverbia, comme cela résulte encore du texte de Tite-Tive: « Dicitur... canticum egisse » (1).

(1) Tite Live signale ici qu'Andronicus joua le canticum sans le chanter; mais, comme il nous dit aussi qu'Andronicus était acteur dans ses propres pièces, cela implique bien qu'il y avait des cantica dans ces comédies. — M. Plessis (Poésie latine, 3) semble faire honneur à Livius Andronicus de l'invention du canticum : « Il fit subir (à la pièce grecque) quelques modifications de détail que les circonstances imposaient : l'orchestre à Rome étant occupé par les spectateurs, le choeur se livrait à ses évolutions sur la scène ; de là la nécessité de restreindre son rôle à ce point qu'il paraît peu dans la tragédie et qu'il existe à peine dans la comédie. Pour compenser le dommage qui en résultait au point de vue du développement poétique et de l'élévation morale de la pensée, les Romains eurent recours au canticum. » Mais le canticum est originaire de la Grande Grèce, et, en l'introduisant dans ses comédies, ou, pour mieux dire, en l'y laissant, Livius Andronicus n'a fait que reproduire ce qu'il avait du voir à Tarente.

Du reste, rien ne nous autorise à croire qu'il y ait mis la moindre originalité. Il n'y en avait ni dans son poème épique, ni, fort vraisemblablement, dans ses tragédies. Térence ne le nomme point parmi les poètes comiques qui ont contaminé et pourtant, la contamination est la plus prudente, la plus timide manifestation d'indépendance. Sans doute, il aura choisi celles des comédies grecques qui avaient le plus de chance de réussir à Rome, celles où ne paraissaient point des habitudes, des moeurs, des métiers trop purement grecs. Sans doute aussi, de celles qu'il aura choisies, il aura dû éliminer les passages les pfus fins et les plus délicats, que ses spectateurs n'eussent point compris, les discussions de morale, les thèses quasi philosophiques, ou tout au moins les idées générales que les comiques grecs aimaient fort à faire débattre par leurs personnages. Il en aura, en un mot, fait une adaptation à l'usage des Romains, mais bien plus en supprimant qu'en ajoutant. Je me représente ses comédies, dans leurs rapports avec leurs modèles grecs, comme ces éditions de Don Quichotte à l'usage des enfants, où le roman de Cervantès, amputé de son sens, et, en quelque sorte, de sa philosophie, se réduit à la grotesque Odyssée d'un maniaque ridicule (1).

(1) Mommsen est très sévère pour Livius Andronicus ; et je crois, sur la foi de Cicéron, que c'est à bon droit. D'ailleurs, le petit nombre de fragments comiques qu'on en a conservés semble bien indiquer qu'au moins ses pièces comiques étaient peu lues. C'est un abus pourtant d'alléguer contre lui le silence de Volcacius Sedigitus. Volcacius n'a nommé que les dix meilleurs comiques à son jugement, et il n'a pas nommé davantage Aquilius, Juventius, Plautius, Vatronius, Valerius, qu'on n'a aucune raison de croire tous sans valeur. De même, quand Leo écrit (Gesch. Rom. Lit., I, 72), Volcacius « ne connait pas Andronicus, » Il exagère : Volcacius ne le nomme pas parmi les dix meilleurs, et c'est tout.

Pourtant, peut-être a-t-il presque innové en quelque chose. Mais, même en cela, son mérite est faible: son originalité n'y est pour rien; c'est le hasard qui a tout fait. Livius jouait lui-même ses pièces : certains poètes grecs l'avaient fait, et lui, il y était sans doute contraint par la disette d'acteurs latins. Or, dit Tite- Live, s'étant brisé la voix, « il mit devant le joueur de flûte un jeune esclave qui chantait à sa place, et lui-même joua le canticum avec des gestes bien plus expressifs, que ne gênait plus l'effort de la voix ; de là est née l'habitude d'adjoindre des chanteurs aux histrions, qui n'ont plus à dire eux-mêmes que les diverbia. » A certains moments donc, Livius se contentait de mimer sans ajouter aucune parole, et ses mouvements, ses gestes, interprétaient le chant du jeune esclave aux yeux des spectateurs. Ainsi, l'élément musical et l'élément dialogué de la comédie étant déjà différenciés par la distinction du canticum et du diverbium, voici, en plus, l'élément mimique qui s se présente isolé, qui se dissocie. On s'accoutuma donc à considérer, à apprécier chacun d'eux à part, et cela eut des conséquences. « Dans les premiers temps, d'après le témoignage de Suétone, écrit Diomède tout ce qui se passe sur la scène entrait dans la comédie.
Le pantomime, et le musicien des soli, et celui de l'accompagnement, chantaient dans les comédies. Mais, comme le même artiste ne pouvait pas être remarquable en tout, les acteurs de comédie, qui se trouvaient l'emporter par leurs dons naturels ou par leur habileté, revendiquaient pour eux la première place. Il arriva ainsi que les mimes, ne voulant pas leur céder dans leur domaine propre (la mimique), se séparèrent des autres.. En effet, les plus remarquables, refusant de s'asservir à des acteurs inférieurs qui se trouvaient dans la même troupe, se séparèrent de la comédie. Ainsi, l'exemple une fois donné, chacun l'imita, ne s'occupa plus que de sa spécialité et ne prit plus part à la comédie. » Tout cela semble vouloir dire que les artistes habiles à mimer, fiers de savoir exprimer les idées et les sentiments par leurs gestes seuls, se crurent égaux aux artistes habiles à déclamer, aux acteurs proprement dits, et qu'ils eurent l'idée d.e représentations muettes.
Ainsi Livius Andronicus aurait introduit à Rome la planipédie, ou du moins favorisé par sa façon d'agir le succès de cette forme mimique. Ce serait en partie grâce à lui que la mimique seule, la saltatio, serait devenue dès lors un art spécial, distinct de la déclamation et du chant, cultivé à la fois par les acteurs professionnels et (du moins sous l'Empire) par des amateurs « mondains ». Caligula, dit Suétone, était « à la fois chanteur et mime, idem cantor atque saltator... Il se laissait tellement emporter par l'amour du chant et du mime, que, même dans les représentations publiques, il ne pouvait s'empêcher d'accompagner la voix du tragédien et de reproduire sans se cacher les gestes de l'histrion, soit pour les approuver, soit pour les rectifier...Il lui arrivait même de mimer pendant la nuit ; une fois, à la deuxième heure de la nuit, il fit mander trois consulaires au Palatini : eux, tremblaient de frayeur; mais il les plaça sur la scène, et, tout à coup, au bruit des flûtes et des scabella (1) vêtu d'un manteau d'acteur et d'une tunique traînante, il s'avança, dansa un canticum, et s'en alla. »

(1) Instruments en bois, sur lesquels le joueur de flûte frappait avec les pieds pour marquer la mesure.

Mais ce qu'il y a de curieux, c'est que, longtemps après Livius, la planipédie réabsorba la parole et le chant, prit une forme littéraire et se substitua à la comédie déchue. Par un long détour, l'innovation involontaire de Livius rejoint ainsi la palliata qu'il avait volontairement introduite : cet enfant non reconnu supplante l'enfant légitime. Mais cela n'eut lieu que plus tard. Du vivant de Livius, le mérite qu'on lui attribua et qu'il a en effet, c'est d'avoir emprunté aux Grecs les deux genres dramatiques où ils avaient brillé. On ne savait pas encore quelle fortune ils devaient faire à Rome : on pouvait l'augurer pour la comédie au moins, car Naevius avait paru.

CHAPITRE II

NAEVIUS

De Livius Andronicus à Naevius, s'il y a bien des différences et déjà du progrès, il y a cependant peu de distance chronologique. Naevius a débuté au théâtre cinq ans seulement après Livius Andronicus, en 519/235, selon le témoignage d'Aulu-Gelle. « Cette même année..., le poète Cn. Naevius donna des pièces au public. Varron, dans son livre Sur les Poêtes, dit que Naevius a fait ses premières armes dans la première guerre punique, et il ajoute que Naevius le rappelle lui-même, dans le poème qu'il a composé sur cette guerre. » Quand il a fait représenter sa première pièce, il devait avoir environ trente ans, en tout cas vingt-cinq au moins. La dernière campagne de la première guerre punique avait eu lieu, en effet, en 543/241 ; au début de cette année, il fallait que Naevius eût au moins dix-huit ans, par conséquent qu'il fût né au plus tard vers 494/260. Si l'on admet qu'il est né entre 484/270 et 494/260, on arrivera, me semble-t-il, à une approximation très vraisemblable : l'activité littéraire de Nsevius est trop considérable pour avoir été celle d'un homme parvenu tard aux lettres.
Il vint à Rome après la guerre, et put ainsi assister aux premières tentatives de Livius Andronicus, en voir le succès, se proposer de les imiter. Il a dû produire pendant une trentaine d'années. Selon les uns, ,il est mort en 550/204: « Sous ces consuls, dit Cicéron, Nsevius est mort, selon le témoignage d'anciens commentaires. Pourtant, notre ami Varron, scrupuleux fureteur dans notre ancienne histoire, pense que c'est une erreur, et il fait durer plus longtemps la vie de Naevius » Varron doit avoir raison. Les vers satiriques de Naevius contre Scipion l'Africain sont, en effet, conçus en termes tels, qu'ils semblent avoir été écrits au moment où Scipion atteignait le plus haut degré de gloire, après Zama (fin de 552/202). C'est pour cela sans doute que saint Jérôme rapporte cette mort à l'année 553/201, pour laquelle il écrit : « Le poète comique Naevius meurt à Utique, exilé de Rome par le parti de la noblesse et surtout de Metellus »
Durant ces trente ou trente cinq années, Naevius s'est consacré surtout au genre dramatique, et plus spécialement encore au drame comique. Son poème épique en saturniens sur la Guerre punique date, en effet, de sa vieillesse. Et si nous avons conservé neuf titres de tragédies, ses comédies sont bien plus nombreuses. La liste, malheureusement, n'en est pas certaine ; il s'est produit dans les manuscrits des grammairiens, par lesquels nous la connaissons surtout, des confusions de noms assez fréquentes : Naevius, Novius, Lævius, Livius ont souvent été pris l'un pour l'autre. Ribbeck admet les titres suivants : Acontizomenos, l'Homme tué par un javelot; Agitatoria, le Cocher; Agrypnuntes, les Sans-sommeil (les Voleurs de nuit ?); Appella (nom d'homme et probablement de juif); Ariolus, le Devin; Astiologa, la Belle parleuse; Carbonaria, la Charbonnière ou le Charbon; Clamidaria, la Chlamyde ; Colax, le Flatteur ; Commotria, la Coiffeuse (ou la Marchande à la toilette ?); Corollaria, la Bouquetière; Dementes, les Fous; Demetrius, (nom d'homme); Dolus, la Ruse; Figulus, le Potier; Glaucoma, le Mal d'yeux; Guminasticus, le Gymnaste; Lampadio, (nom d'homme?); Nadigo (nom d'homme);Nautæ, les Matelots; Nervolaria, la Corde ; Poelex, la Concubine; Personata, la Femme Masquée; Projectus, l'Enfant exposé ; Quadrigemini, les Quatre jumeaux; Stalagmus (nom d'esclave); Stigmatias, l'Esclave marqué au fer; Tarentilla, la jeune Tarentine; Technicus, l'Artiste (ou l'Expert ?) ; Testicularia (est-ce l'Eunuque ou au contraire quelque chose comme l'Etalon ?) ; Tribacelus, l'Efféminé (ou le Prêtre de Cybèle?); Triphallus, l'Homme aux trois phallus (?) ; Tunicularia, la Chemise; soit trente quatre pièces, si l'on ajoute la comédie Léon (nom d'homme) mentionnée par Aulu-Gelle ; et d'autres critiques augmentent encore ce nombre.
On est tout d'abord frappé de la fécondité de Naevius : sept livres de poésie épique, neuf tragédies au moins, une trentaine de comédies en trente cinq ans au plus, cela dénote une grande activité littéraire. C'est que le poète était un véritable écrivain de profession, le premier de tous à Rome. Andronicus, précepteur de jeunes enfants et qui avait traduit l'Odyssée pour leur éducation, semble être arrivé à la littérature et surtout au théâtre, un peu par hasard, Au contraire. Naevius, peu après son arrivée à Rome, avait vu là une sorte de carrière où il s'était engagé dès sa jeunesse et pour la vie: il s'était établi fournisseur des magistrats et des particuliers qui voulaient offrir des jeux au peuple. On est encore plus frappé de cette abondante production, si l'on songe au peu de temps qui s'est écoulé entre la première des représentations dramatiques à Rome et la première pièce de Naevius : cinq ans. Cela tient à la situation toute particulière où il s'est trouvé. La littérature latine, précisément parce qu'elle a été tardive et peu originale, n'a pas connu les longs tâtonnements, les débuts hésitants qu'ont eus les autres littératures, même les plus riches, même la littérature grecque. Ce n'est point du premier coup que les aèdes sont arrivés à composer des poèmes comme l'Iliade ; c'est par des progrès successifs, en évoluant pas à pas, que la tragédie d'Eschyle est sortie du dithyrambe. En effet, les aèdes, les inventeurs de la tragédie avaient peu de choses derrière eux; les premiers n'avaient pas encore à leur libre disposition cet amas de sujets qu'ils ont constitués, de légendes qu'ils ont élaborées pour leurs successeurs; les seconds n'avaient pas cette forme d'art complète, harmonieuse, qu'Eschyle a pu trouver grâce à eux. Les Latins, n'ayant point cette richesse, ni les moyens, de l'accumuler, ni le temps de l'acquérir, l'ont sans façon empruntée à leurs voisins. Comme ces parvenus qui s'achètent une galerie d'ancêtres, ils se sont procuré, d'occasion, les sujets et les formes.
Ainsi, ils ont pu doubler les étapes ; leur littérature, adoptée et non créée, était dès le premier jour adulte : ils ont eu leur Larivey et leur Molière en bien moins de temps qu'il ne nous en a fallu, à nous, pour avoir les auteurs des primitives farces. Autre trait non moins frappant et'non moins significatif : la littérature latine, à peine née, tend déjà à la spécialisation des vieilles littératures. Naevius a écrit un poème épique, mais sur la fin de sa vie et dans l'intention peut-être de rivaliser avec, Livius. Il a écrit des tragédies comme lui,, autant que lui, parfois sur les mêmes sujets, peut-être encore pour lui, faire concurrence. Mais, bien plus que son prédécesseur et avec bien plus d'ardeur que les autres genres, il a cultivé la comédie : la prépondérance des oeuvres comiques dans son oeuvre saute aux yeux ; saint Jérôme l'appelle « le comique Naevius », et Sedigitus lui donne une des premières places dans son canon. Assurément, c'est la marque d'une préférence personnelle : Naevius se jugeait plus apte à réussir dans la plaisanterie que dans le tragique ou dans l'épopée ; son génie, robuste et peut-être aussi un peu positif, s'y sentait plus à l'aise ; il devait avoir une verve naturelle (lui se déployait librement dans la réalité de la vie : « Naevius qui fervet» C'est aussi la preuve, me semble-t-il, d'un talent plus sûr de lui-même et plus apprécié. Il faut que Naevius ait eu d'indiscutables qualités littéraires, pour que, au contraire de Livius, il se soit consacré à la comédie plutôt qu'à la tragédie. Je ne veux point dire par là qu'une bonne tragédie soit plus facile à faire qu'une bonne comédie, un Polyeucte qu'un Misanthrope, et je laisse Molière, qui avait ses raisons pour cela, soutenir cette thèse (1).

(1) Critique de l'Ecole des femmes

Mais, à coup sûr, il est plus facile, devant un public un peu novice, de faire quelque chose qui ait l'air d'iine bonne tragédie, qu'une pièce qui paraisse une bonne comédie. Les événements tragiques, les grands sentiments, les belles paroles, imposent par leur gravité même ou par leur hauteur. Le peuple, respectueux, n'y va pas voir ; d'ailleurs, il n'a pas toujours sous la main de véritables héros, il ne rencontre pas, à chaque instant, des drames dans la vie ordinaire : ainsi, il admire plus volontiers de confiance. Au contraire, dans la comédie, le contrôle est aisé : l'auteur a la prétention de montrer des hommes comme les autres, des événements de tous les jours, des sentiments ordinaires et généraux. Tout le monde est juge de la ressemblance et de la vraisemblance; le faux, le factice, l'exagéré ne dupent plus: le premier venu, avec du bon sens, est critique né de l'oeuvre comique. Si donc le succès a encouragé Naevius, c'est que, probablement, il méritait ce succès. Dans beaucoup de ses pièces, Naevius a suivi la méthode qu'avait inaugurée Livius : il a imité la Comédie Nouvelle des Grecs. Cela est clair pour un bon tiers, dont le titre est tout grec. Les sujets d'ailleurs, autant qu'on peut les deviner, sont bien ceux de la Comédie Nouvelle. L'Acontizomenos roule sur une méprise : un frère est faussement accusé d'avoir tué son frère. Dans l'Agitatoria, il est question d'une course de char, auxquelles les Grecs se livraient avec tant de passion : deux propriétaires de chevaux sont en rivalité; c'est peut-être l'un d'eux, à moins que ce ne soit un mari à sa femme ou un amoureux dépité à sa maîtresse, qui dit à l'autre : « C'est un parti pris : ce que je veux, tu ne le veux pas, ce que je ne veux pas, tu le veux » ; on en voit un anxieux de connaître les résultats de la course : « Eh bien sommes-nous vainqueurs? Oui Ah tant mieux! Et comment? Je vais te le dire ». Venait ensuite, je ne sais comment, le châtiment d'un esclave; le malheureux, mis aux fers, se plaignait : « On m'enchaîne, oh! qu'on m'enchaîne serré! Pourquoi m'enchaîner, sans enquête ? »; il protestait de son innocence : « Si jamais j'ai agi autrement, qu'on m'amène le bourreau» Dans les Agrypnuntes sont représentés des brigands ; un personnage gourmande, un discoureur : « Si tu veux parler et non pas faire une conférence, pas besoin d'en dire si long. » Dans Appella, un pauvre diable ou un parasite mange un oignon cru, son oeil pleure, et il s'écrie : « Que le diable emporte le premier jardinier qui fit pousser des oignons ! » Dans la Carbonaria, il est sans doute question d'un parasite encore : « De nombreux esclaves s'empressent à la table; lui aussi il s'y empresse, quand il mange. » Dans la Clamidaria, c'est un amoureux précoce : « Il n'est plus tout à fait un enfant, il n'est pas tout à fait un jeune homme ». Dans le Colax latin, comme dans celui de Ménandre, apparaissent accouplés, peut-être en opposition, les deux rôles traditionnels du parasite et du soldat fanfaron, le bravache a peut-être un rival naïf qui risque en tremblant l'aventure : « Je veux le faire, et j'ai peur de le faire, et j'ai bien envie de le faire ».
Est-ce cet amoureux, est-ce plutôt le parasite qui tombe sur le tranche-montagnes redouté ? Alors, adieu tout son courage : « Quand je l'ai vu, à moitié mort de peur, bien vite je prends mes jambes à mon cou. »
La Corollaria met en scène des amoureux; on dit du jeune homme, pour le faire valoir auprès de la courtisane, « qu'il mérite bien d'être aimé, tant il traite magnifiquement ses amis »; mais il a affaire à un homme « vraiment terrible » : quelque leno ? quelque rival menaçant ? Heureusement ce brigand a du être rossé : « Ah ! si seulement on lui avait enlevé le nez avec les dents » Dans le Glaucoma, un intendant ou un cuisinier, se plaint d'un ennemi : « Je venais des provisions, quand il m'a frappé à la main, d'un stylet. » Dans le Guminasticus, il est question d'un voyage en mer ; on y voit un parasite, mais « qui n'est pas comme tous les autres » il y a, naturellement, un amoureux ; et il s'écrie ou l'un des témoins de sa passion s'écrie : « Ah,Cupidon, tout petit que tu es, tu as une bien grande puissance [tu règnes sur] les hommes, les troupeaux, les bêtes \sauvages... Tu fonds, tu pulvérises les rochers, les forêts, les pierres, les montagnes. » Et deux personnages y débattent des questions d'une casuistique toute particulière : « Dis-moi, vaut-il mieux épouser une vierge ou une veuve ? Oh ! une fille, si c'est une primeu. » Le Projectus avait sans doute pour sujet la reconnaissance de l'enfant exposé jadis. Le jeune homme de Tribacelus devait être fort gêné dans ses amours par des parents rigoureux : « Ah ! disait ce bon fils, si mon père et ma mère étaient donc à tous les diables » Dans le Triphallus, un esclave fripon avait sans doute favorisé les débortements d'un jeune homme, et le père avare lui faisait des menaces : « Si jamais je viens à découvrir que mon fils, pour ses amours, a emprunté de l'argent, je le fourrerai en un endroit où tu ne pourras plus cracher. » Ailleurs paraissent des tableaux de la vie publique et de la vie privée; on voit les moulins où les esclaves trompeurs font tourner à grand bruit la meule et font sonner leurs chaînes ; on les entend braver les verges: ils se vantent de ne pas savoir laquelle est la plus dure, de la peau de leurs épaules ou de la peau de leur cou ; on assiste à des disputes, à des enquêtes pressantes; il est question d'ivrognes; les malins raillent en termes un peu vifs les vieilles qui cherchent de jeunes maris; les sages essayent d'apaiser un homme irrité, pour sauver sa femme de sa colère et de sa vengeanc... Et au milieu de tout cela, de temps en temps, surviennent ces réflexions sérieuses ou même mélancoliques, dont les comiques grecs aimaient orner si étrangement leurs pièces les plus légères : « Les mortels sont appelés à souffrir bien des maux» Mais c'est la Tarentilla dout le sujet nous est le mieux connu. Deux jeunes gens en voyage, gaspillent leur argent à Tarente. L'un d'eux est épris d'une Tarentine coquette. Est-ce lui qui rappelle, est-ce à lui qu'on rappelle à cette occasion les devoirs de la femme ? « Jamais une maîtresse ne saurait être trop fidèle à l'ami qui l'aime; jamais une femme ne saurait être trop complaisante et trop tendre pour son mari ». Cependant les pères, soit par hasard, soit qu'ils aient eu vent de quelque chose, arrivent et mettent le hola. Ils ramènent les deux jeunes fous à la maison, l'oreille basse, et les gourmandent : Nous vous pardonnerons, disent-ils sans doute, « à la condition que vous reveniez d'abord à la vertu, que vous renonciez à cette vie de mollesse, que, rentrés à la maison, vous soyez utiles à vos pères, à votre pays, au lieu de vous déshonorer à l'étranger. » Folles amours, duperies, méprises et reconnaissances, courtisanes trompeuses, esclaves fourbes, pères dupés, jeunes gens amoureux, parasites et soldats fanfarons, tout cela, intrigues et personnages, vient de la Comédie Nouvelle; et Plaute et Térence les lui emprunteront dans la suite après Livius et Naevius. Mais, s'il suivait les traces de Livius, Naevius semble le faire avec un art supérieur. Les débris qui nous restent de ses pièces sont malheureusement bien fragmentaires ; pourtant on y peut reconnaître un naturel aisé, une simplicité coulante. Il y a même des passages vraiment heureux; telle est cette petite description du manège coquet de la courtisane Tarentine. Comme si elle jouait à la balle, dans un cercle de joueurs, elle se donne à son partenaire, elle se fait toute à tous. A celui-ci, un signe de tête ; à celui-là, un clignement d'yeux. Elle aime l'un ; elle retient l'autre. A l'un elle abandonne sa main; du pied elle pousse l'autre. A l'un, elle donne sa bague à voir; et ses lèvres et appellent un autre. Elle chante avec un tel; à tel autre ses doigts font des messages. Ce petit morceau révèle déjà une certaine souplesse de langue et de style. Ce ne sont point les comédies de Naevius que l'on pourrait, comme les oeuvres de Livius, comparer aux statues informes, sans membres et sans vie, de Dédale grossières poupées de bois des Nürembergs archaïques. Naevius a d'autres mérites encore. Avant tout, il a celui d'avoir fait effort pour atteindre à l'originalité. Il ne s'est point contenté de transposer tel quel en latin ce que d'autres avaient écrit en grec; il a pris la liberté de modifier ses modèles d'après le goût romain. Les intrigues de la Comédie Nouvelle pouvaient être assez simples : le public grec était capable de prendre plaisir aux fines analyses psychologiques, aux peintures de caractères, aux nuances des sentiments.
Mais, pour des Romains, la psychologie seule était un plat bien léger: il leur fallait plus de matière, des actions plus compliquées, des personnages plus nombreux. Nævius, pour leur plaire; a eu l'idée d'aller prendre dans d'autres pièces, grecques des épisodes ou des rôles et de les insérer dans la pièce principale qu'il imitait. Cette espèce de greffe a été appelée la contamination, et dans un passage bien connu, Térence attribue le mérite de l'invention à Nævius: « Les ennemis du poète lui font la guerre, dit Ambivius Turpio, le chef de la troupe qui joue les pièces de Térence; ils s'en vont clabaudant qu'on ne doit pas contaminer les comédies. A force de faire les connaisseurs, arrivent-il§ à n'y plus rien connaître? En l'accusant, ils accusent Nævius, Plaute, Ennius, qu'il a pour précurseurs et dont il aime mieux imiter l'indépendance que l'exactitude sans mérite de ceux -là. » Naevius est encore allé plus loin. Il a tenté d'introduire les choses romaines dans ses pièces. Cela ne veut pas dire qu'il ait inventé les comédies togatæ, à sujets romains. On serait sollicité à le croire, lorsqu'on songe qu'il avait bien inventé déjà les tragédies praetextae, à sujets romains, et lorsqu'on remarque certains titres comme Figulus ou Tunicularia, qui n'ont point la forme grecque et auxquels rien ne correspond parmi les titres connus des pièces de la Comédie Nouvelle. Mais aucun témoignage ancien ne nous autorise à penser qu'il ait eu cette idée; tous les critiques anciens, au contraire, placent les origines de la togata à une époque plus tardive ; et, sans doute, ils n'auraient pas manqué, s'il y avait eu lieu, de signaler cette importante innovation du poète, quand ils ont raconté ses mésaventures. Car Naevius a eu des mésaventures, précisément pour avoir voulu aborder, au moins de biais, la vie romaine, railler, par des allusions d'ailleurs claires, les personnages romains.
Il n'était pas,un ancien esclave, un affranchi comme Livius : il était citoyen, puisqu'il avait été à l'armée, et il n'avait point perdu ses droits politiques, puisqu'il n'est pas monté sur les planches comme son devancier. Peut-être n'était-il pas ne à Rome même, bien qu'il y ait eu un Naevius, tribun de la plèbe, qui força le premier Scipion à s'exiler. On admet généralement qu'il était Campanien, en raison d'un passage d'Aulu-Gelle (1).

(1) Nuits attiques, I, xxiv. Inutile de dire que, de l'avis le plus répandu, cette épigramme n'est rien moins qu'authentique.

L'épitaphe de Naevius (il l'avait faite lui-même) est pleine d'un orgueil campanien; et peut-être ce témoignage est-il mérité, mais ce n'était pas à lui de se le rendre : « S'il était permis aux Immortels de pleurer les mortels, les divines Camènes pleureraient le poète Naevius. Depuis qu'il est entré sous les voûtes de l'Orcus, on ne sait plus, à Rome parler latin. » Sans doute, l' « orgueil campanien » pouvait être devenu une expression proverbiale, comme la « foi punique ». Cependant, il paraît plus naturel de supposer qu'Aulu-Gelle l'a employée par allusion à la naissance de celui qu'il tient pour l'auteur de l'épitaphe. On est confirmé dans cette hypothèse, lorsqu'on le voit maltraité par la police romaine: peut-être un citoyen né dans la ville eût-il été plus respecté. Enfin, né dans la région napolitaine, il a plus facilement pu acquérir, dès sa jeunesse, la connaissance que nous lui voyons de la littérature grecque. Mais, s'il est originaire de la Campanie, c'est probablement d'une cité latine de la Campanie : ainsi s'explique qu'il ait été soldat, qu'il se vante de la perfection de son langage, que Cicéron lui-même reconnaisse la pureté de son expression, « elegantia » (1); ainsi s'explique aussi qu'il se soit mêlé aux luttes politiques.

(1) De Oratore, III, xii. Voir aussi Brutus, xix, 75.

Livius Andronicus, respectueux encore de ses anciens maîtres et de leurs égaux, ne s'était proposé d'autre but que de les divertir ou de les distraire. Nævius, lui, n'était le protégé d'aucun grand; mêlé par sa naissance et son genre de vie à la foule obscure, offensé peut-être par quelque noble, ou victime, pendant son service militaire, de la dureté de quelque chef, toutes ses sympathies allaient au parti populaire. Il sentit que la littérature pouvait être une arme, qu'il pouvait dans ses pièces exprimer ses opinions, servir la cause qu'il avait adoptée. Les lois lui interdisaient de le faire directement, puisque la vie politique et la vie privée des Romains étaient exclues de la comédie. Mais les lois étaient déjà faites pour être tournées; et l'allusion lui permettait de montrer, même dans des sujet grecs, la politique, les discussions, les personnages de Rome. Nævius essaya donc de renouveler, en partie au moins, l'ancienne liberté fescénnine : « Nous parlerons d'une langue libre, s'écrie-t-il ou s'écrie un de ses personnages: c'est la fête de Liber ». Ainsi, dans les sujets de la Comédie Nouvelle, Naevius prétendait introduire quelque chose de l'audace, du franc-parler d'Aristophane. S'il eût réussi, la scène romaine, à son tour, aurait eu sa Comédie Ancienne. Il n'y réussit pas. Les magistrats, les grands ne dirent encore rien, quand il s'en prit nommément à un mauvais peintre, ce Théodote, qui, « assis dans la cella d'un temple, barricadé derrière des nattes », « peignit... avec une queue de boeuf des lares dansants. » Qu'importait ce peintre grec à l'aristocratie romaine? Mais Naevius s'enhardit. Les jeunes gens des grandes familles considéraient la République comme leur bien : ils péroraient, ils ordonnaient, ils tranchaient, avec l'orgueil de leur caste et l'inexpérience de leur âge. Porte-paroles des rancunes plébiennes, Naevius leur dit leur fait : "Lisez l'histoire étrangère, écrit Cicéron ; et vous verrez que les grandes Républiques ont été perdues par de jeunes gens, soutenues et sauvées par des vieillards." On demande, comme le personnage de Naevius : « Comment s'est perdu si vite votre Etat si florissant ? », et il est répondu, entre autres choses : « C'est que sont survenus des orateurs nouveaux,inhabiles, tout jeunes ». Et peut-être Nævius donnait-il des noms ou désignait-il clairement ses victimes. Il'y en eût, en tout cas, qu'il désigna clairement, et il y en eût qu'il nomma. Il rappela, en termes peu voilés, une escapade de jeunesse du conquérant de l'Espagne, du vainqueur d'Hasdrubal, du triomphateur de Gabès, du futur vainqueur de Zama, du glorieux Scipion : « Celui qui tant de fois accomplit tant d'exploits glorieux, dont les hauts faits sont aujourd'hui en plein éclat, qui est aux yeux de nations leur seul défenseur, un jour son père l'a ramené de chez sa maîtresse, vêtu seulement d'un pallium. » Il attaqua nommément les Metelli. En 206 un Metellus était consul et un autre Metellus (peut-être son frère) prêteur. C'est alors, ou plus probablement c'est au moment où les comices avaient à se prononcer sur leur candidature, que Nævius lança son vers tameux : « Les Metelli sont.consuls à Rome par un décret de la destinée... », ou « ... en vertu d'un oracle » (1) ou « ... consuls pour le malheur de Rome. »

(1) Selon Marx , les partisans de Metellus faisaient courir le bruit qu'un oracle réclamait son élection.

Scipion dédaigna sans doute de répondre. Les Metelli, eux, firent d'abord des menaces et, dans le même mètre, répondirent : « Les Metelli donneront du bâton au poète Naevius »; et, dès qu'ils le purent, ils le firent mettre en prison. On connait l'allusion (compatissante ? ironique?) de Plaute, dans le Miles: « J'ai entendu dire qu'un poète barbare (latin) tient son menton sur sa main et qu'il a jour et nuit deux gardiens à ses côtés (les fers). » Il parait que Naevius vint à résipiscence. « On raconte de Naevius, dit Aulu-Gelle qu'il a composé deux comédies, Ariolus et Léon, en prison : il y avait été jeté par la police romaine, pour avoir lancé de continuels outrages et des injures contre les principaux de la cité, à la mode des anciens poètes grecs. Il fut, dans la suite, délivré par les tribuns de la plèbe, après que, dans les deux pièces que j'ai citées plus haut, il eut réparé sa fàute, atténué l'audace des malins dont il offensait tant de gens auparavant. » De fait, dans Ariolus, il ne ridiculisait plus que des provinciaux, ceux de Préneste et de Lanuvium. Il plaisantait leurs habitudes locales, leurs mets favoris : « Qui donc avais-tu chez toi hier ? Des hôtes, des gens de Préneste et de Lanuvium. Il aurait fallu les accueillir les uns et les autres avec les mets qu'ils préfèrent: donner aux autres un ventre de truie sans farce et ramolli, jeter aux uns des noix à gogo. » Voilà des railleries que tolérait sans peine la noblesse : elles ne la touchaient pas. Mais Naevius supportait impatiemment ce silence imposé: ne plus parler librement, autant vivre dans un pays despotique. « Ce que j'ai applaudi au théâtre, dit un personnage de la Tarentilla, un esclave sans doute, il n'est aucun roi qui oserait l'interrompre: tant l'esclavage ici l'emporte sur la liberté (des autres pays) ». Il avait les mêmes sentiments qu'un de ses héros qui s'écriait : « Moi, j'ai toujours plus aimé, plus chéri, la liberté que l'argent. » Lui, il estimait plus son franc-parler que sa tranquillité. Il dut récidiver. Condamné cette fois à l'exil (1) , il s'en alla mourir à Utique.
Dès lors ses successeurs, éclairés par cet exemple, s'abstiennent de jouer un jeu aussi dangereux : que cela leur plaise ou non, ils se restreignent à l'inoffensive Comédie Nouvelle. Et pourtant, l'effort de Naevius ne fut point perdu : ce qu'il y a de romain dans les comédies de'Plaute est peut-être dû à son exemple.

(1) Marx (Ber. d. Sähs, ges.) fait remarquer combien l'histoire de ce procès est obscure. Naevius fut-il condamné à la peine servile de la furca? Comment l'exil a-t-il été substitué à cette condamnation?... En tout cas, il est vraisemblable que les Metellus ne sont pas étrangers à cette mésaventure.

Il aura fait voir qu'une certaine accommodation des pièces grecques au goût du public latin était possible et nécessaire, qu'on pouvait supprimer, ajouter, combiner, de manière à produire une oeuvre plus nationale sous ses apparences étrangères, et qu'on le devait, dès qu'on le pouvait, puisque les spectateurs y prenaient plaisir. On s'est encore demandé si, dans soh désir d'originalité, Nævius n'aurait pas tenté une autre innovation.
Festus dit: « Une comédie de Naevius a pour titre Personata (la Masquée) : certains pensent qu'elle a été la première pièce jouée par des acteurs masqués. Mais c'est bien des années après que comédiens et tragédiens commencèrent à porter des masques. Il est donc plus vraisemblable que, faute d'acteurs, elle a été jouée la première fois par des acteurs d'Atellanes, auxquels convient spécialement le nom de masqués : on ne peut pas, en effet, les forcer de quitter leurs masques sur la scène, tandis que les autres histrions doivent s'y résigner. » On en conclurait volontiers que Naevius a écrit la première Atellane littéraire.
L'hypothèse est tentante. Elle s'accorderait avec l'origine campanienne du poète : l'Atellane est née en Campanie; avec ses railleries contre les gens de petite ville : l'Atellane met le plus souvent en scène les municipes provinciaux. Cependant, il serait bien étrange qu'aucun témoignage ancien n'eût mentionné ce détail très important; bien étrange aussi que l'Atellane littéraire fût immédiatement tombée dans l'oubli, pour n'en plus sortir qu'au temps de Sylla. En outre, le titre Personata ne s'applique probablement pas à la pièce elle-même, mais à un personnage: ce n'est pas « la pièce masquée », c'est « la femme masquée » ; une femme aura, à un moment donné, mis un masque; de là des méprises, des quiproquos, des imbroglios qui se seront développés à travers la comédie. Et même si c'était « la pièce masquée », si tous les personnages portaient des masques, ces déguisements auraient pu être le sujet spécial de la comédie ; il n'y a rien là de commun avec l'emploi ordinaire du masque théâtral dans l'Atellane ou dans la comédie. D'ailleurs, il n'est pas besoin de prêter à Naevius des mérites qu'il n'a point. Ceux qu'il possède certainement suffisent. Il a joui, dans l'antiquité, d'une légtlime réputation; Cicéron louait son langage et Horace demandait, non sans dépit : « Naevius n'est-il point dans toutes les mains et dans toutes les mémoires? N'est-il point presque contemporain ? » En effet, on pourrait dire, sans trop d'exagération, que, plus que Livius Andronicus, il est le véritable père de la comédie romaine. Il a montré, par son propre exemple, combien de sujets variés elle pouvait offrir. Il a montré que, dans l'imitation même, il était possible d'y déployer une certaine originalité. Il a montré que, la langue latine était capable, à distance, de rivaliser de souplesse et de vie avec la langue grecque. Il a montré surtout que le vieux sang italique échauffait, lui aussi, une verve comique, que les plaisanteries helléniques ne perdaient peut-êtr, pas trop à prendre le ton romain. Si Térence est un demi Ménandre, pourquoi n'appellerait-on point Naevius un demi Plaute? Il n'égale point l'auteur de l'Aululaire, mais il le prépare, et, par ses témérités mêmes ou ses erreurs, il le guide.

CHAPITRE III

LA VIE ET L'OEUVRE DE PLAUTE

Moins de cinquante ans après que Livius Andronicus avait introduit à Rome les représentations dramatiques des Grecs, florissait, dans la ville, le plus fécond sans doute et le plus illustre des comiques latins, Plaute : tant avait été rapide et brillante la fortune de la comédie.
Dans l'histoire de la comédie latine, Plaute occupe la place la plus importante. De son vivant, il avait eu beaucoup de succès : la foule avait « loué et ses vers et ses plaisanteries » ; « l'orgueilleuse épitaphe qu'il s'était, dit-on, composée lui-même, n'est point mensongère: « Depuis que Plaute est mort, la Comédie est en deuil, la scène est déserte, le Rire, les Jeux, la Gaieté et les Mètres innombrables sont tous dans les larmes. » Après sa mort, ses pièces, reprises à la demande du public, retrouvaient en scène le même accueil : les spectateurs y applaudissaient, vieillards, avec le même enthousiasme qu'ils y avaient applaudi dans leur jeunesse et ils jugeaient ces anciens ouvrages aussi supérieurs aux récents que le vin vieux au vin nouveau; les entrepreneurs de spectacles, pour attirer les auditeurs, leur promettaient du Plaute, et, le cas échéant, recommandaient faussement de son nom les oeuvres d'auteurs plus obscurs : ils en faisaient la raison sociale d'un atelier de comédies. Au siècle d'Auguste encore, les archaïsants le portaient aux nues et le comparaient au Sicilien Épicharme : il était de ceux cc que la puissante Rome étudiait et courait entendre dans son théâtre trop étroit. » Aussi longtemps que les représentations dramatiques conservèrent quelque chose de littéraire, ce fut lui qui y tint le premier rang.
Il n'avait pas moins de succès auprès des grammairiens, des érudits, des critiques, depuis le milieu du VII° siècle jusqu'à la fin de l'empire. Comme Dante dans la littérature italienne, ou Shakespeare dans la littérature anglaise, il a été l'objet de travaux innombrables. L. Accius, Aelius Stilon, Aurelius Opilius, Volcacius Sedigitus, Servius Clodius, Manilius, Varron. Aulu-Gelle, tâchaient de résoudre les divers problèmes qui se posent au sujet de sa vie et de ses oeuvres, dressaient la liste de ses pièces authentiques, recherchaient ses modèles; Aurelius Opilius, Servius Clodius, Aelius Stilon, Flavius Caper, Arruntius Celsus, Sisenna, Terentius Scaurus commentaient, expliquaient ses écrits, étudiaient son style, sa langue, sa versification; Aurelius Opilius, Sulpicius. Apollinaire rédigeaient les arguments de ses comédies. Il était traité comme un classique D'ailleurs les témoignages les plus flatteurs nous attestent l'estime que l'on faisait de lui. Varron lui accorde « la palme du dialogue » ; reprenant à son compte les paroles d'Æl.ius Stilon, il estime que « les Muses, si elles avaient voulu parler latin, auraient parlé la langue de Plaute. » Cicéron loue son « comique élégant, délicat, spirituel et gai », il l'égala aux plus illustres auteurs de la Comédie Nouvelle ; et, quand il veut célébrer ceux qui ont gardé dans toute sa pureté le véritable parler romain, il s'écrie : « Il me semble entendre Plaute ou Naevius. » L'indulgent Pline, lorsqu'un de ses amis lui lit quelque ouvrage, ne trouve point de flatterie plus forte que d'écrire pour le public auquel ses lettres sont en réalité destinées : « On dirait du Plaute ou du Térence. » Aulu-Gelle, enfin, appelle Plaute avec respect « le prince de la langue et des mots latins », « l'auteur dont les termes sont les plus choisis », « l'honneur du parler latin », etc. Il est bien vrai que Volcacius Sedigitus ne le place qu'au second rang parmi les comiques. Mais encore avoue-t-il qu' « il surpasse sans peine tous les autres », et l'on voudrait bien connaître, pour les apprécier, les raisons de la prééminence que le critique accorde à Caecilius. Il est vrai qu'Horace met quelque ironie à rappeler l'admiration des anciens pour Plaute qu'il la juge assez sotte, et que, pour son compte, il trouve bien à reprendre à ses comédies. Mais on sait trop qu'Horace est d'une tout autre école que Plaute, qu'il réclame un souci de l'art que Plaute ne s'est jamais donné, et qu'envers tous les anciens auteurs latins son impartialité est suspecte. Enfin, il est vrai que Quintilien paraît faire peu de cas des oeuvres de Plaute. Mais sa sévérité s'étend en bloc à toute la comédie latine et l'on sait qu'elle est fondée sur une comparaison, par trop inégale, des auteurs latins avec Ménandre et les autres poètes grecs de la Comédie Nouvelle.
D'ailleurs, une partie de ces réserves serait-elle fondée, que Plaute n'en resterait pas moins, pour nous, le représentant par excellence de la comédie romaine. Il est le seul, avec Térence, dont nous ayons conservé des pièces toutes entières et dont par suite nous puissions nous faire une idée personnelle. Or on comprend bien que des hommes d'un goût délicat et tant soit peu dédaigneux préfèrent l'élégante tenue de Térence à la verve un peu bourbeuse de Plaute. Mais ceux-là même doivent convenir que, pour le nombre et la variété des pièces, pour les qualités proprement scéniques, surtout comiques, et le don de provoquer le rire, pour la fécondité de l'invention verbale, il n'y a pas entre eux de comparaison possible. Ils pourront juger Térence poète plus parfait; et pourtant ils avoueront que Plaute réalise mieux l'idée d'un auteur comique, que ses oeuvres nous permettent mieux de comprendre ce qu'a dû être, ce qu'a été la comédie romaine.

I

Nous savons bien peu de choses sur Plaute et c'est peut-être, parmi les grands auteurs romains, celui dont la vie nous est la plus obscure. Nous nous en consolerions facilement, s'il n'y avait là qu'une simple question de curiosité. Mais bien des détails nous restent inconnus qu'il n'est pas indifférent d'ignorer : si nous avions, par exemple, des renseignements précis sur l'éducation qu'il reçut, si nous pouvions établir d'une façon sûre la succession chronologique de ses pièces, nous apprécierions mieux son mérite propre, son originalité, l'évolution de son talent. A défaut de témoignages plus nombreux, nous sommes donc contraints de l'étudier en bloc, sans chercher à retrouver la formation ni le développement de son génie, sans pouvoir guère éclairer son oeuvre par la connaissance de sa biographie.
Et tout d'abord, ce n'est pas sans peine qu'on a su comment il s'appelait au juste; encore ne le sait on pas avec une certitude absolue. Certains prologues de ses comédies nous donnent son surnom, Plautus. « Les Ombriens, dit Festus à ce mot, appellent Ploti les gens à pied plat; c'est pourquoi le poète Accius [ou Maccius], comme il était Ombrien, de Sarsina, a commencé à être appelé, de « pied plat » (a pedum planitie), Plotus, puis Plautus. » Le renseignement n'est pas très clair. Festus veut-il dire qu'il a été ainsi appelé, d'un mot Ombrien, parce qu'il était Ombrien? Dans ce cas, ou bien ce serait un surnom qui lui a été commun avec les membres de sa famille ou d'une branche de sa famille ; ou bien ce serait un sobriquet qui lui aurait été personnellement donné à Rome, pour rappeler ses origines, parce que les Ombriens auraient eu la réputation d'avoir des pieds plats : ainsi un Français serait appelé La Grenouille par certains Anglais, à qui des informations véridiques ont appris que ce batracien est notre mets national.
Festus au contraire veut-il dire que ce surnom lui a été donné à lui individuellement et dès l'Ombrie, parce qu'il avait effectivement les pieds plats ? Tout compte fait, j'estime, avec M. Leo, que c'est le plus vraisemblable. Ce même mot, Plotus ou Plautus, qui semble exprimer l'idée de quelque chose de large, d'étalé, désigne aussi une espèce de chiens à larges oreilles molles; et cela explique ce mot du prologue de la Casina : « Plaute au nom de chien. ». Mais que faut-il penser d'un second surnom, Asinius, que donnent quelques manuscrits tardifs et les éditions de la Renaissance? Selon les uns, Asinius dériverait de Asinus, et ce dernier sobriquet aurait été donné à Plaute parce que, à une certaine époque, il a été réduit par la misère à tourner la meule d'un moulin. Mais il serait bien étonnant que les auteurs qui nous ont signalé cet épisode de sa vie, eussent négligé, à ce propos, de rappeler l'origine d'une dénomination aussi pittoresque. Selon les autres, Asinius aurait été introduit dans les manuscrits par une erreur de copie et ne serait qu'une déformation d'Accius mal lu. Mais d'abord, le poète, s'il s'appelait Accius, s'appelait Accius Plautus et non Plautus Accius, en sorte qu'on ne s'expliquerait pas la transposition de Asinius après Plautus ; et puis, comme nous l'allons voir, le nomen d'Accius ne peut être attribué à Plaute. Reste l'explication proposée par Ritschls : Asinius serait une correction malheureuse de la faute Arsinas pour Sarsinas (de Sarsina, ville où est né Plaute). Les mêmes éditions qui lui donnent les deux surnoms de Plautus et d'Asinius lui donnent deux prénoms : T. et M., Titus et Marcus; et, pendant longtemps, c'est ce dernier qu'on a reproduit dans le prologue de l'Asinaire : « Marcus vortit barbare ». C'est encore un problème que Ritschl a résolu. Plaute, comme tous les Romains, n'a qu'un prénom. Or, dans T M ACCIVS, T ne peut être que l'abrévation du prénom Titus: c'est donc celui-là qui doit être maintenu. Quant à l'M qui suit et qui ne saurait ètre dès lors l'initiale d'un prénom, il faut en faire la première lettre du nom. Plaute s'appelait Titus (prénom) Maccius (nom) Plautus (surnom) Cela s'accorde avec les manuscrits dûment vérifiés, ou du moins avec le meilleur, le palimpseste de Milan, si supérieur à tous les autres. A la fin de Casina, on y lit : T. Macci Plauti Casina explicit; à la fin d' Epidicus : T. Macci Plauti explicit. Cela s'accorde aven différents témoignages, celui de Varron; Maccius in Casina et celui de Pline l'Ancien; ex... Maccio Plauta. Cela s'accorde même avec certaines leçons erronées : Mercator mactici ou mattici, dans le prologue du Mercator conduit plutôt à Macci Titi qu'à Marci Accii; et, dans le texte d'Allu-Gelle M. Accii Titi se corrige plus naturellement en Macci Titi qu'en AI. Accii Titi, car ce nom encadré de deux prénoms (et cela en prose) est absolument inadmissible. Cela s'accorde encore avec le prologue de l'Asinaire : Maccus (et non Marcus) vortit barbare, pourvu que l'on corrige en Macciu vortit...Cela s'accorde enfin avec l'habitude générale en vigueur chez les Romains de désigner un homme par prénom, nom et surnom. C'est pourquoi la thèse de Ritschl a été généralement admise. Mais ces divers arguments ne laissent pas de soulever des difficultés nouvelles. L'usage des trois noms n'était pas du tout universel à l'époque de Plaute. Ç'avait été le privilège des nobles ; les plébéiens (de distinction l'avaient peu à peu usurpé; les affranchis l'avaient singé, en conservant leur nom d'esclave comme surnom ; mais, jusqu'au VIIe siècle, on ne voit pas que les hommes libres de rang inférieur en aient fait autant. Leo rassemble les noms des poètes de naissance libre à cette époque; jusqu'à T. Quintius Atta, tous, Romains, Latins, étrangers, à l'exception du seul Plaute, ontt eu seulement un prénom et un nom. Pourquoi Plaute ferait-il ainsi exception ? D'autre part, le nom de Plaute se trouve en général transmis au génitif, Macci. Or Macci conduit indifféremment à un nominatif Maccius ou à un nominatif Maccus. Maccius est autorisé, sinon par le texte de Varron a (nominatif : Maccius), du moins par le texte de Pline L'Ancien (ablatif : Maccio). Mais Maccus est autorisé par le prologue de l'Asinaire, quoi qu'en aient pu dire JRitschl et L. Mueller i. Plaute s'appelait-il Maceus ou Maccius ? Les réponses varient. Pour M. Leo, Plaute avait, selon l'usage ombrien, un seul nom, Titus, suivi ou non de l'indication du nom de son père (que nous ignorons): Titus fils de... Tout jeune encore, il reçut le sobriquet individuel de Plautus. Venu à Rome, il y joua des atellanes et s'y fit connaître dans le personnage de Maccus, dont le nom lui devint un second sobriquet. Il se nomma donc, dans ses prologues, ou Plautus ou Maccus Titus (car Maccus à lui seul ne l'eût pas suffisamment désigné). Ce sont les historiens et grammairiens ultérieurs qui, à l'époque où l'usage des trois noms était universel, ont voulu reconstituer sa dénomination complète. Comme ils n'ont pas compris que Maccus était un sobriquet tiré de l'atellane, ils ont de préférence conclu du genitif Macci au nominatif Maccius et l'ont appelé T. Maccius Plautus. L'hypothèse est ingénieuse. Mais, en fait, Plante est bien appelé Vaccus, et Maccus tout court, dans le prologue de l'Asinaire ; et l'on ne comprend guère comment ces érudits n'ont pas été, par ce texte, avertis de leur erreur. D'autre part le gentilice Maccius se rencontre souvent dans les inscriptions osques; et cela rend vraisemblable, les dialectes osque et ombrien étant parents, qu'il a existé aussi en Ombriei. Pour Buecheler, Plaute aurait bien eu les deux surnoms, Plautus apporté d'Ombrie, Maccus reçu à Rome comme joueur d'atellanes; mais ce serait lui-même qui, devenant citoyen et suivant l'exemple de Livius Andronicus plutôt que celui de Naevius, se serait donné trois noms. Il aurait transformé son surnom Maccus en un gentilice dérivé, Maccius, exactement comme les esclaves publics, une fois affranchis, ont souvent tiré de publicus leur gentilice Publicius.
L'explication n'est pas moins ingénieuse. Reste à savoir si le gentilice Maccius n'existait pas en Ombrie. Pour Schulze, Plaute s'appelait en Ombrie Titus (prénom), Maccus (nom), Plautus (surnom d'une branche de la gens ou surnom individuel). Ce nom Maccus (étrusque : Mace) est devenu Maccius pour s'adapter à la forme ordinaire des gentilices romains.
C'est ainsi que sous l'Empire, on voit les gentilices à forme exceptionnelle Bellicus, Apicatus, devenir Bellicis, Apicius.
Enfin, pour Marx, Plaute s'appelait réellement T. Maccius Plautus. Le Maccus du prologue de l'Asinaire a la valeur d'un simple jeu de mots : « c'est un Polichinelle qui l'a traduit en barbare ». Ainsi les érudits opposent les arguments et les hypothèses. Aucun renseignement précis ne nous a été transmis sur la date de la naissance de Plaute; mais il est permis de l'inférer, au moins approximativement, de la date de sa mort. Sur celle-ci, il nous reste des témoignages contradictoires. Selon Saint Jérôme, il serait mort en l'an 554/200; selon Cicéron, sous le consulat de P. Claudius et de L. Porcius, pendant la censure de Caton, en 570/184. Le texte de Saint Jérôme, peut-être inexactement copié, contient une erreur évidente, puisque la didascalie du Pseudolus nous apprend que cette pièce a été jouée en 563/191 ; et la date donnée par Cicéron peut seule avoir quelque valeur. Or Cicéron, mettant dans la bouche de Caton un éloge de la vieillesse et des agréables occupations auxquelles il lui est permis encore de se livrer lui fait dire : « Combien Plaute n'a-t-il pas joui de son Truculentus, de son Pseudolus » Si Plaute était senex en 563, il devait ètre né vers 500/254. Il était originaire, comme nous l'avons vu, de Sarsina en Ombrie, aux frontières du pays gaulois; et il lui est arrivé de plaisanter dans ses pièces sa ville natale. Il n'était donc pas romain de naissance, et même Sarsina avait été une des dernières villes qui eussent résisté à Rome. Sa langue maternelle était l'ombrien, peut-être même un ombrien mêlé d'éléments celtiques. Mais la colonie voisine d'Ariminum avait dû commencer à latiniser la contrée, si bien que Plaute a pu apprendre le latin dès son premier âge, et y acquérir cette « élégance » dont le louent les bons juges.
En l'absence de toute affirmation contraire, nous sommes autorisés à croire que Plaute était de naissance libre, peut-être un de ces socii togati Italici, qui devaient le service militaire. En tous cas, il était d'humble condition; et, venu ou amené par ses parents à Rome, il dut y travailler pour vivre. De ce séjour, comme de toute son existence, Saturio, Addictus, et une troisieme pièce de Plaute, dont le nom en ce moment ne me revient pas, éerit Aulu-Gelle ont été, selon Varron et beaucoup d'autres, composées dans un moulin : Plaute avait gagné de l'argent en travaillant pour le théatre (in operis artificum scenicorum), puis l'avait perdu tout entier dans le négoce (in mercatibus) et, revenu à Rome sans ressources, pour gagner sa vie, il s'ctait loue ä un meunier dont il tournait les meules ä bras, qu'on appelle trusatiles.
Ce texte unique a été sévèremeut critiqué par M. Leo. Selon lui, il n'a aucune valeur hitorique. Les premiers historiens de la littérature romaine ont toujours pris pour modèles les biographies des auteurs grecs; et de même qu'ils ont établi entre les vies des écrivains latins et deséecrivains grecs des parallélismes imaginaires, de même ils ont imité les procédés d'induction dont usaient et abusaient leurs maitres. Comme les commentateurs grecs, Varron et ceux qu'il a suivis ont fait des applications abusives ou tire des interpretations toutes subjéctives de telle ou teile parole mise par Plaute, ou par l'auteur quel qu'il soit des trois comédies en question, dans la bouche de ses personnages : ces critiques trop ingénieux ont vu des allusions lä oü il n'y en avait pas, des souvenirs personnets oü il n'y en avait pas davantage.(1)

(1) Leo aurait pu citer ä l'appui de sa tnèse l'idee incongrue de certains commentateurs, qui ont vu ua portrait de Plaute dans ces vers du Mercator : « Un homme ä cheveux blancs, cagneux, ventru, joufflu, nabot, aux yeux noirs, aux longues mächoires, les pieds assez patauds » (639-640) ou dans ceux-ci du Pseudolus : « Un rousseau, ventru, aux gros mollets, de peau noiraude, ä grosse tête, aux yeux pergants, ä la face -rubico'nde, aux pieds demesures » (1217-1220). Ces deux caricatures ont des pieds épates; donc il s'agit de Plaute, qui avait les pieds plats !

D'autre part, si Leo acceptait ce texte, ou du moins s'il en accéptait quelque chose, écartant et l'histoire de la faillite, et l'histoire du moulin et des pieces qui y auraient été écrites, il entendrait par « in operis artificum scenicorurn » que Plaute ä l'origine était acteur: les occupations des artistes dramatiques. Dans la légende transmise par Varron et si deformee qu'il la suppose, il trouverait donc une confirmation de son hypothèse: Plaute obtenant le surnom de Maccus, a joué des atellanes. Marx est moins sceptique. La légende dit que Plaute s'est ruiné « in mercatibus », c'est-ä-dire sans doute dans un négoce maritime, mais elle ne précise rien. Ce vague même semble une preuve, ou un indice, que cette légende a quelque fondement: une histoire inventée ä plaisir présenterait des faits plus circonstanciés et plus précis. D'autre part, Aulu-Gelle, d'après Varron, explique que Plaute tournait les meules « qu'on appelle trusatiles ». Voila ün terme archa'ique, qu'on retrouve seulement chez Caton, contemporain de Plaute, et qui semble bien emprunte ä des documents contemporains. Varron aurait donc littéralement reproduit les termes mêmes de ses sources, et c'est pour son recit une garantie d'authenticité. Enfin operae artificum scenicorumt ne peut signifier que : les occupations des artisans employes au theatre, des hommes de service, machinistes, manoeuvres, placiers, claqueurs, danseurs,musiciens, ou encore des fournisseurs du materiel. Ainsi Plaute, comme plus.tard Shakespeare, aurait commencé fort petitement dans les plus bas emplois; puis, il se serait chargé peu ä peu de fonctions, d'entreprises ou de fournitures plus lucratives, jusqu'ä ce qu'il eut amassé une petite fortune qu'il risqua dans le commerce, commerce maritime peut-être en tout cas, ainsi qu'il ressort du texte d'Aulu-Gelle, c'était un négocequi l'avait entrainé hors de Rome.
De ce que Plaute a ete reduit ä se louer comme mercenaire, il ressort qu'il n'avait point, comme Livius Andronicus ou Ennius, de riche patron qui le put secourir. Et ce détail n'est pas sans importance : il ne s'est point propose dans ses pieces de satisfaire au goüt delicat d'un homme instruit, et ses comedies ne sont point, comme le furent celles de Terence, destinées ä une élite. De même, il n'est point indifferent de savoir qu'il a écrit des pieces uniquement pour gagner de l'argent. Nous en pouvons conclure qu'il n'avait ni inspiration ni but proprement litteraires, qu'il ne cherchait, selon le mot d'Horace, qu'ä « remplir sa bourse ».et que, par conséquent, il se proposait exclusivement de plaire aux spectateurs, si ignorants ou si grossiers qu'ils pussent être. Du même texte d'Aulu-Gelle, Ritschl a essayé de
déduire la date approximative à laquelle Plaute a du commencer sa carrière litteraire. Acteur d'atellanes, ou employe soit au service direct de la troupe, soit au service des entrepreneurs et fournisseurs, il lui a bien fallu quelques années pour gagner l'argent qu'il risqua dans le commerce ; on peut supposer 'qu'il ne l'a pas non plus perdu tout entier du premier coup ; accordons lui au moment de sa ruine vingt-huit à trente ans : il aurait donc debute vers 530/224 et son activite littéraire s'étendrait sur un espace de quarante annees. Il est vrai qu'un texte d'Aulu-Gelle fait difficulté. Selon les calculs de cet auteur, Naevius a fait jouer sa premiere piece en 519/235; « quinze ans après environ (534/220), a commencé la guerre punique et, pas très Iqngtemps après, fleurirent Caton comme orateur au forum, Plaute comme poète au theätre. » Caton est né en 520/234 ; Ritschl admet qu'il a atteint son apogée comme orateur à quarante ans, soit en 560/194: Plaute, lui, n'aurait done atteint la sienne, comme poete, qu'apres trente ans d'activite et ä soixante ans d'äge ? Cela est invraisemblable. Aussi Ritschl rejette-t-il le temoignage d'Aulu-Gelle. Qu'il prenne pour point de depart, dans la phrase en cause, la date de la premiere pièce de Naevius ou la date du debut de la guerre punique, « pas très longtemps apres » est une expression impropre : elle designerait dans un cas un intervalle de quarante et un ans, dans l'autre un intervalle de vingt-six1. D'ailleurs en matiere de dates, Aulu-Gelle est coutumier de ces inexactitudes.
Il y a des textes qui, sans confirmer précisement la date acceptée par Ritschl, semblent, au premier abord, s'accorder du moins avec elle. Ciceron dit qu'avant les consuls de 557/197, Plaute avait dejä. fait jouer « beaucoup de pieces cela semble impliquer avant cette année une assez grande activite litteraire : justement Ritschl la suppose de vingt-sept ans. Le même Ciceron semble dire que Plaute aurait pu (en ce sens que la Chronologie ne s'y opposerait pas) ridiculiser au theatre Cn. et P. Scipion. Or ils sont morts en 542/212; Plaute a donc fait jouer des pièces avant cette date : justement Ritschl suppose qu'il a debute dix ans plus tot. Il ne faudrait pas, je crois, attacher trop d'importance aux arguments tirés de ces deux passages. M. Leo y oppose des objections qui, dans l'ensemble sont assez fortes. Ciceron n'a pas dit qu'avant 557/197, Plaute avait fait jouer de nombreuses pieces; il a dit que Naevius et Plaute en avaient fait jouer de nombreuses. Or il y a au moins trois pieces de Plaute sürement anterieures ä cette date : ä elles seules, ajoutees ä toutes les pieces de Naevius, elles justifient cette expression. Lorsque Ciceron parle des railleries qui auraient pu être lancées à P. et Cn. Scipion, il nomme de même Plaute et Naevius à la fois. Puis, quel est ce P. Scipion? Ce doit être le grand Scipion, l'Africain : c'est à lui que Cicéron aura songé tout naturellement comme contemporain de Plaute; et s'il lui a ajouté son oncle Cnéseus, c'est pour mettre en parallèle le nom d'une victime plus âgée et le nom du.poète le plus âgé, Naevius. Veut-on que Cicéron ait songé aux deux Scipion morts en 542/212? Alors il aura choisi deux hommes illustres à peu près contemporains de Plaute et de Naevius ; et il ne s'ensuit pas que Plaute ait effectivement écrit des comédies avant la mort de ces deux généraux. Bref M. Leo serait tenté, d'une part, de faire naître Plaute plus tard qu'on ne le fait généralement, d'autre part, d'accorder à son activité littéraire un espace d'une vingtaine d'années à peu près : 550/204 environ à 570/184. Pour moi, il me paraît invraisemblable que Cicéron ait songé à l'Africain : « P. et Cn. Scipio », sans autre précision, ne peut guère se rapporter qu'aux deux Scipion associés dans la guerre d'Espagne, dans la défaite et dans la mort. Mais, cette réserve faite, je crois avec Leo qu'on ne peut rien tirer de précis des deux textes de Cicéron où Naevius se trouve associé avec Plaute. Néanmoins, je ne puis pas suivre M. Leo dans ses déductions. Le mot « senex », dont Caton se sert pour désigner l'auteur du Pseudolus, me semble malgré tout décisif. Je persiste à croire Plaute né vers 500/254. Cela étant, il n'est guère possible qu'il ait débuté seulement vers 550/204 : à cinquante ans ! S'il fallait donc choisir entre la thèse de M. Leo et celle de Ritschl, c'est à cette dernière que je m'attacherais. Elle a pour elle plus de vraisemblance; elle a même pour elle, à le bien prendre, le texte d'Aulu-Gelle et j'avoue ne pas comprendre comment Ritschl n'a pas vu le parti qu'il en pouvait tirer. Admettons en effet que Caton ait été considéré comme grand orateur dès trente ans : pourquoi pas ? Comme il est né en 520/234, cela nous mènerait à 550/204, c'est-à-dire juste au milieu des quarante années que Ritschl attribue à la carrière littéraire de Plaute : il est assez dans les usages des critiques anciens de déterminer ainsi l'apogée des écrivains dont ils parlent. Mais je ne crois pas qu'il soit indispensable d'adopter ou l'une ou l'autre de ces thèses : on peut encore en choisir une intermédiaire. Pour mon compte, avec toute la réserve que des hypothèses de ce genre requièrent, je me représenterais volontiers les choses ainsi: né vers 500/254, Plaute, après de multiples avatars, n'est arrivé à la littérature que vers la quarantaine (540/214) et sa carrière dramatique s'étend sur un espace de trente ans (540/214 à 570/104); l'apogée en peut donc être placée entre la cinquantaine et la soixantaine du poète (550/104 à 560/294), c'est-à-dire juste au moment où Caton, alors âgé de trente à quarante ans, est dans la maturité de son talent oratoire. Enfin, un autre renseignement biographique peut s'induire des pièces de Plaute et des didascalies fragmentaires qui les précèdent. La didascalie du Stichus nous apprend que la pièce a été jouée par T. Publilius Pellio ; Chrysale, dans les Bacchis, dit : « Il n'y a pas de comédies qui m'amuse moins qu'Epidicus (pièce que j'aime pourtant comme moi-même), quand c'est Pellion qui la joue. » Il semble bien résulter de là que Plaute ne jouait pas lui-même ses pièces, comme l'avait fait Livius Andronicus. Et il me semble aussi en résulter que ce n'était pas lui qui choisissait ses acteurs : il n'était donc pas non plus chef de troupe. Il n'a été, comme Nævius, qu'un fournisseur littéraire, un auteur proprement dit.

II

L'activité littéraire de Plaute s'étendrait donc à peu près entre les années 540/214 et 570/184. Pendant cet intervalle d'une trentaine d'années, il a écrit des comédies et, fait à noter, il n'a écrit que des comédies. C'est le premier écrivain qui se soit ainsi spécialisé; témoignage sans doute de ses aptitudes personnelles et de sa vocation dramatique ; témoignage assurément du succès de plus en plus vif qu'obtient la comédie à Rome : déjà le métier nourrit son homme.
Poussé par la nécessité et le désir de gagner de l'argent, nullement retardé par des scrupules d'artiste, aidé par les modèles grecs dont il usait librement, animé enfin d'une verve rare; Plaute a témoigné d'une extrême fécondité. Mais, de très bonne heure, les documents authentiques ont fait dèfaut; et, dès l'antiquité, les critiques et les historiens discutaient sur le nombre de ses comédies. « On a sous le nom de Plaute environ cent trente comédies », nous dit Aulu-Gelle ; et Servius : « Les uns lui attribuent vingt et une pièces, les autres quarante, les autres cent » Ce nombre si considérable de cent trente et ces différences énormes entre les diverses estimations des érudits s'expliquent assez facilement. D'abord, on lui a prêté des pièces qui ne lui appartenaient pas. Quelquefois, c'était par simple erreur ipvolontaire.
Ainsi, selon Varron, dans son livre des comédies plautiniennes, « il y a eu un certain Plautius, auteur de comédies, » dont les oeuvres ont été confondues avec celles de Plaute, à cause de l'identité des deux noms au génitif : Plautis. D'autres fois, c'était délibérément que, par admiration pour Plaute, on lui attribuait les comédies remarquables dont l'auteur était inconnu, ou même que l'auteur sous le nom duquel elles étaient conservées paraissait incapable d'avoir si heureusement traitées. Par exemple, la Boeotia était dite d'Aquilius ; Varron, s'en fiant au style et au ton de la plaisanterie, n'hésita pas à la réclamer pour Plaute, et Aulu-Gelle, appuyé sur le même criterium, exprime le même sentiment. Le Fretum était d'un auteur inconnu; à la simple lecture, Aulu-Gelle la juge digne de Plaute et la déclare écrite par lui. Enfin, comme nous l'avons vu, dans la suite, bien des pièces qu'il n'avait point faites furent annoncées sous son nom, par la fraude des entrepreneurs de spectacles (1).

(1) Des « nègres », comme on dit, faisaient du Plaute sur commande. Cf. Mommsen.Hist. rom. III, XIV.

D'autre part, un. certain nombre de comédies composées par Plaute ont pu être comptées deux fois, parce qu'elles avaient un double titre. Tantôt on les désignait par un mot latin, tantôt par un titre grec :
Astraba est peut-être la même pièce que d'autres appellent Clitellaria ; Festus cite sous le nom de Phasma des vers tirés de la Mostellaria. Tantôt on les désignait par le nom d'un des personnages : on disait Cæcus au lieu de Praedones, Pyrgopolinice au lieu de Miles, Chrysalus au lieu des Bacchis. Tantôt, enfin, les entrepreneurs de spectacles faisaient remanier les pièces que Plaute avait écrites pour eux, et dont ils étaient devenus propriétaires ; ils en changeaient alors le titre : ils appelaient Sortientes la Casina (1); et c'est là une cause importante d'erreurs, si l'on songe combien de pièces de Plaute ont été ainsi altérées .

(1) Sortientes serait le titre primitif d'après Léo (Forschungen, 2.)7, n. 2 et Skutsch, (Rhein. Mus., LV, 1900, p. 274, n. 1.) : je le croirais, puisque c'est la traduction du titre grec. Ritschl (Parerga, 205), d'après le vers 54 du prologue du Poenulus, croit que cette pièce a reçu comme second titre Patruus Pultiphagonides ; et Francken (Mnemosyne, IV, 1876, p. 164), au contraire, que Patruus était le premier titre. Mais, autant qu'on peut interpréter ce vers altéré, Patruus Pultiphagonides semble un sobriquet plaisant de l'auteur ; et ce sont les Italiens, non les Carthaginois, qu'on raille comme mangeurs
de « polenta ».

Enfin, s'il faut en croire le témoignage d'Aulu-Gelle, Plaute lui-même a contribué à compliquer la question en retouchant les comédies d'auteurs antérieurs : « Il est certain que les pièces qui ne paraissent pas de Plaute et qui sont pourtant conservées sous son nom ont été écrites par des poètes anciens ; ce ne pourraient donc être que celles de Livius et de Nævius lui, il les a reprises et corrigées, et c'est pour cela qu'elles ont la saveur de son style. » Etant donné tant de motifs .d'erreurs, il est clair que bien vite a dû se poser le problème de l'authenticité des comédies de Plaute. Les érudits, nous l'avons vu, ont commencé alors à rédiger des indices ou catalogues; et Aulu-Gelle, outre celui deVarron, cite ceux d'Ælius Stilo, de Volcacius Sedigitus, de Servius Claudius, d'Aurelius Opilius, de L. Accius et de Manilius; nous savons par lui qu'Ælius reconnaissait seulement vingt-cinq pièces authentiques. Quel était le criterium, quels étaient les documents sur lesquels se fondaient les rédacteurs de ces catalogues ? nous l'ignorons. Aulu-Gelle ne semble pas faire grand cas de leurs indications ; et il préférait s'en remettre à son impression personnelle; il déclare s'en fier davantage « à Plaute lui-même et aux caractères de son génie et de son style », « ipsi Plauto, moribusque ingenii atque lingua ejus ». Tels sont aussi les principes de Varron. Il disait qu'une comédie était de Plaute quand le style et le comique lui paraissaient dignes de Plaute, « adductus filo atque facetia sermonis Plauto Icongruentis » d'autres se fondaient sur l'abondance des plaisanteries « jocorum copia » ; d'autres enfin, comme Favorinus, l'ami d'Aulu-Gelle, sur le simple emploi de certains
mots : « Mon ami Favorinus, un jour que je lui lisais la Nervolaria, de Plaute, qui est parmi les pièces suspectes,
entendit ce vers : « Scrattae, scrupedæ, strictivillae, sordidæ. » (1)

(1) « Femmes de mauvaise vie, à la démarche oblique, épilées, débraillées ».

Charmé de ces vieux mots qui peignent les vices et les laideurs des courtisanes, il s'écria: « Voilà un vers qui, à lui seul, prouverait que la pièce est de Plaute .» De tous ces catalogues, celui de Varron a été universellement accepté. Il avait divisé les comédies attribuées à Plaute en trois classes. La première comprenait vingt et une pièces qu'en fait tous les historiens et critiques reconnaissaient comme authentiques. Une telle unanimité ne saurait aisément s'expliquer par l'accord spontané des impressions individuelles; il faut donc que l'attribution de ces vingt et une pièces à Plaute ait été fondée sur des documents offtciels, des témoignages autorisés et précis, ou, à tout le moins, une tradition constante. Dans la seconde classe, Varron rangeait les pièces contestées ou même formellement attribuées à d'autres auteurs, mais que, pour sa part, il estimait authentiques. Enfin dans la troisième classe il rejetait toutes les pièces apocryphes ou suspectes.
Les vingt et une comédies recommandées par le consentement général et surtout par l'autorité de Varron ont été réunies en un corps. Non pas sans doute dès le temps du critique, encore moins par ses soins ou par ceux de ses amis : on y reconnaît des textes d'époques et de familles différentes ; et d'ailleurs, on ne comprendrait pas que, dans cette édition choisie, Varron eût laissé de côté les pièces de la seconde catégorie qu'il a lui-même revendiquées pour Plaute.
Mais, vers le temps d'Hadrien sans doute, en tout cas avant Aulu-Gelle, un amateur de la vieille littérature en composa le recueil. Ce sont celles qui nous sont parvenues sous le nom de pièces Varonniennes, quoique précisément elles n'aient pas été authentifiées par lui : mais elles se trouvaient au début de son catalogue. Seule, la dernière (elles étaient rangées par ordre alphabétique) la Vidularia, ou la Valise, a disparu dans le courant du moyen-âge : il nous en reste seulement une centaine de vers. Ce sont Amphitruo (nom d'homme); Asinaria, l'Asinaire, la pièce des ânes ; Aulularia, la Marmite ;
Bacchides, les Bacchis (noms de femmes); Captivi, les Captifs; Casina (nom de femme); Cistellaria, la Corbeille; Curculio, Charancon (sobriquet de parasite) ; Epidicus (nom d'esclave); Menæchmi, les Ménechmes (noms d'hommes); Mercator, le Marchand; Miles Gloriosus, le Soldat fanfaron; Mostellaria, le Revenant; Persa, le Persan; Poenulus, le Carthaginois; Pseudolus (nom d'esclave qui signifie le fourbe); Rudens, le Cable; Stichus (nom d'esclave); Trinummus, l'Homme aux trois écus; Truculenlus, le Rustre. Tous ces titres, on le remarquera, ont la forme latine, tandis que chez Nævius, on en trouvait un bon tiers qui n'étaient qu'une simple transcription du grec.
Dans la seconde classe, Varron avait sans doute rangé: Addictus, l'Adjugé; Artemo, la Voile: Astraba, le Bât ou la Litière ; Boeotia, la Béotienne, que Varron enlevait à Aquilius; Cacûtio, (nom d'homme) ou Cesistio? ; Commorientes, les Mourant ensemble, attribuée aussi à Plaute par le prologue des Adelphes; Conlalium, l'Anneau; Feneralrix, l'Usurière; Fretum, le Détroit ; Frivolaria, les Bagatelles ou les Riens; Fugitivi, les Fugitifs; Hortulus, le jardin ; Lenones ou Leones Gemini, les Deux entremetteuses ou les Deux lions ; Nervolaria, la Corde (Nævius avait écrit une comédie sous le même titre); Parasitus medicus, le Parasite médecin; Parasitus Piger, le Parasite paresseux; Saturio (nom d'homme), une des trois pièces, avec l'Addictus et une autre inconnue, que Plaute, selon Aulu-Gelle, aurait composées au moulin; Sitellitergus, le Bossu (sitella désigne un pot ou.une urne bombée); Trigernini, les Trois jumeaux. C'est un total de dix neuf pièces qui, avec les vingt et une premières, formaient sans doute les quarante comédies authentiques dont parle Servius. Ce sont ces dix-neuf là qu'il faudrait en réalité appeler Varroniennes. Bien que Varron les ait mises au même rang que celles de la première classe, le fait seul qu'elles formaient une seconde classe (et peut-être quelque défiance sur la valeur du critérium les a fait paraître inférieures. C'est ainsi que moins lues et moins copiées, non insérées dans le recueil des comédies choisies de Plaute elles ont disparu, sauf de très courts fragments.
La troisième classe comprenait entre autres : Acharistio (nom d'homme qui exprime le caractère ingrat ou disgracieux), Agraecus, le Paysan; Anus, la Vieille; Bacaria, la Baie, (fruit); Bis compressa, la Double violence; Cæcus vel praedones, l'Aveugle ou les Voleurs; Calceolus, le Soulier ; Carbonaria, le Charbon ou la Charbonnière (que Varron restituait sans doute à Nævius) ; Colax, le Flatteur, attribuée pourtant à Plaute par le prologue de Eunuque, qui attribue en même temps à Naevius une comédie de même titre; Cornicula ou Cornicularia, la Corneille ou le Corniculum (décoration ou récompense militaire); Dyscolus, le Grondeur; Pagon ou Phago ou Phagon ou Paphlagon, nom d'homme ou la Machoire ou le Paphlagonien, et bien d'autres encore, pour compléter, avec les quarante premières, le chiffre de cent trente donné par Aulu-Gelle.
Faute de fragments assez étendus et de témoignages suffisamment explicites, on ne peut s'occuper actuellement que des vingt pièces Varroniennes que nous avons conservées. Il est très regrettable que les didascalies de Plaute aient disparu, nous pourrions connaître ainsi la date et les circonstances où a été jouée chacune de ces pièces. Les fragments des deux didascalies qui ont laissé des traces nous apprennent en effet que Stichus a été donné en 554/200, aux jeux plébéiens, et Pseudolus en 563/191, sous la présidence du prêteur urbain, M. Junius Brutus, probablement lors de la consécration du temple de la Grande Mère des Dieux. D'un passage de Cicéron, il résulte que le Truculentus fut à peu près contemporain de Pseudolus. Pour toutes les autres pièces, les témoignages extérieurs font absolument défaut. Les savants en sont donc réduits à chercher dans le texte même des allusions aux faits connus et à en induire la date probable de la comédie. C'est en procédant de la sorte qu'on a placé l'Asinaire en 542/212 (1)

(1) Parce qu'il y aurait au vers 124 une allusion à Scipion, alors édile curule ; de plus, la pièce doit être du début de Plaute, puisqu'il y est désigné du nom de Maccus, qu'il aurait porté à ses débuts.

le Miles gloriosus dans les années qui ont immédiatement suivi 548/206 ; la Cistellaria vers et avant 553/201 ; le Rudens entre 564/200 et 554/190 ; le Mercator peu après ou peu avant le Rudens ; Epidicus après 559/195 et peu après 563/191; le Poenulus entre 550/195 et 562/192 le Trinummus en ou après 560/194; Curculia en 561/193 les Captifs après 561/193; les Bacchis en 561/189 ou 567/187 ; Casina avant 568/186 ou au contraire après 568/186 , l'Aululaire entre 559/1957 ou 563/191, et 568/186. Quant à Amphitryon, aux Ménechmes, à la Mostellaria, même ainsi, on doit renonçer à les dater.
Il a été dépensé dans les recherches de ce genre des trésors de science, d'ingéniosité et de subtilité. Mais il est aisé de voir quelles bases incertaines offrent ces allusions. Elles peuvent n'exister que dans l'imagination du commentateur; réelles, on peut les interpréter parfois en sens absolument opposés; elles conduisent souvent d'ailleurs non pas à une date précise, mais à une date limite, à laquelle elles peuvent être sensiblement postérieures. Il est plus prudent de ne pas s'y fier et de ne point essayer de suivre dans son développement chronologique la carrière de Plaute. Son oeuvre reste pour nous un tout malaisé à décomposer et dont les parties, en dépit de la réalité, se présentent comme contemporaines.

CHAPITRE IV

LE PUBLIC DE PLAUTE D'APRÈS LES PROLOGUES

Tous les écrivains de tous les temps et, plus encore que les autres, tous les auteurs dramatiques ont cherché à plaire au public. C'est mauvais signe, signe d'insuccès, quand on voit l'un d'eux déclarer qu'il ambitionne seulement l'approbation d'une élite ou escompter la justice d'une postérité plus éclairée ; ces suffrages restreints, ces réhabilitations espérées ne sont jamais qu'une consolation et un pis-aller. Mais il semble que Plaute, plus que personne au monde, ait été contraint de chercher le plaisir de ses auditeurs et par conséquent de se mettre sous leur dépendance, de se plier à leurs goûts même vulgaires, de s'accommoder à leurs habitudes même grossières. En effet, Naevius et lui sont les seuls des premiers écrivains romains qui n'aient pas été patronnés, encouragés, soutenus par la protection, les conseils et l'argent de riches et puissants personnages.
Etre agréables à la foule était le seul moyen qu'ils eussent de faire jouer leurs pièces, c'est-à-dire de trouver des entrepreneurs qui les payassent. Encore Naevius avait-il cette ressource d'être plus ou moins nettement l'organe d'un parti, d'exprimer parfois les revendications, les plaintes, les rancunes des petits et, par là, de s'attacher le populaire autant qu'il en dépendait. Mais Plaute avait une situation moins favorable. Les rois, la crainte des nobles, l'exemple salutaire de son prédécesseur l'écartaient de la politique ou des allusions trop précises aux faits, aux hommes contemporains; il était réduit à n'étre qu'un amuseur; et, plus que Naevius, il devait mettre de la complaisance à se tenir ou à s'abaisser au niveau du public de son temps. A qui veut étudier les comédies de Plaute, il importe donc spécialement de connaître ce public, puisqu'elles lui étaient destinées, qu'elles étaient conçues et composées selon ses désirs, appropriées à ses exigences.
Or, ce public, c'est tout le monde. Le.s spectacles, chez les Romains- comme chez les Grecs, faisaiènt partie intégrante des jeux officiels. Donnés aux frais de l'Etat ou des magistrats, ils étaient gratuits, et ceux-là même dont se chargeaient parfois de simples particuliers (dans les jeux funèbres, par exemple) étaient ouverts au peuple tout entier. Il n'y avait donc pas à l'entrée des théâtres cette double sélection qu'exercent, de nos jours, et le prix des places à débourser, et la simultanéité des représentations diverses entre lesquelles se partagent les spectateurs, selon leurs habitudes, leur condition et leur éducation.
La ville tout entière y assistait en masse; seuls les esclaves et les étrangers en étaient exclus (en théorie) (1)); mais le citoyen le plus pauvre, le plus ignorant, le plus incompétent, y avait ses entrées, pour lui, sa femme et ses enfants.

(1) En fait, les esclaves devaient souvent s'introduire dans les théâtres.Cf. Poenulus, prol., vers 23-28.

Ainsi « l'auditoire n'y était guère autrement composé qu'il ne l'est de notre temps, aux feux d'artifice et aux théâtres gratuits. » L'élite des gens instruits se faisait bien en général un devoir civique d'y assister; mais elle était noyée dans la masse du petit peuple, et ce dernier imposait naturellement ses goûts au poète : incapable de s'élever à l'art véritable, il se souciait peu de le retrouver dans ses spectacles. Comment ce public immense, sans unité, où, jusqu'en l'an 560/194, toutes les classes étaient confondues (1), se comportait-il au théâtre?

(1) Second consulat de Scipion : les premières places furent alors réservées aux sénateurs (Valère Maxime, III, iv, 3). Plus tard, en 687/67, ce furent les chevaliers qui eurent 14 gradins réservés, au-dessus des sénateurs. (Lex Roscia theatralis).

Quel était l'aspect de la salle, si l'on peut employer ce mot pour désigner l'ample cavea où s'entassait cette foule? Quelles habitudes d'esprit y dominaient ? Avec quelle attention et quelle intelligence les pièces y étaient-elles suivies ? De quelle nature enfin était le comique qui soulevait les applaudissements et les rires" ? Ce sont autant de questions auxquelles il nous serait fort difficile de répondre, si nous n'avions que les récits des historiens. Comme il arrive d'ordinaire, personne n'a eu l'idée de noter pour l'avenir ces choses que tout le monde connaissait : trop communes, elles paraissaient n'offrir aucun intérêt. Il nous faudrait, par induction, essayer de les deviner, si nous ne possédions heureusement des documents particuliers sur ce sujet : ce sont les prologues des comédies de Plaute.

I

Je dis les prologues des comédies de Plaute, et non les prologues de Plaute, car il y a précisément là un problème malaisé à résoudre. Six de ses comédies se présentent actuellement sans prologue : les Bacchis (en tête de laquelle les vieilles éditions donnaient un prologue de fantaisie, attribué par certains à Pétrarque), Curculio, Epidicus, la Mostellaria, le Persa, le Slichus. Du prologue de Pseudolus, prologue postérieur à Plaute probablement, en tout cas ancien, il ne subsiste que deux vers (de la fin ou, selon Leo, du début); les vieilles éditions les font précéder de vingt trois vers, qu'on a attribués à l'éditeur Vénitien, Sarracenus(1499).
Enfin, en tête de Casina, se trouve, dans les manuscrits, un prologue de quatre vingt huit vers, dont une partie au moins (vers 5-20) a été évidemment composée après la mort de Plaute, pour une reprise de la pièce. Cette addition n'est pas sans intérêt; elle ne doit guère dater de plus d'un demi-siècle après Plaute; elle nous montre par un exemple certain comment, dans la décadence de la comédie, des pièces anciennes ont été remises à la scène ; elle atteste enfin l'admiration du public pour le poète et la faveur avec laquelle on accueillait ses ouvrages, même hors de leur nouveauté.
Salut, très honorables spectateurs, qui estimez au plus haut prix la Bonne-Foi, comme la Bonne-Foi vous estime. Si j'ai dit vrai, donnez m'en une preuve éclatante (Applaudissez moi) : afin que je sache dès le début vos bonnes dispositions envers moi... Je tiens pour connaisseurs et ceux qui boivent du vin vieux et ceux qui aiment voir les vieilles comédies. Puisque les oeuvres et le langage des anciens vous plaisent, il est juste que les vieilles comédies vous plaisent plus que les autres, car les nouvelles qu'on donne maintenant sont encore bien pires que la nouvelle monnaie. Ayant appris par la rumeur publique que vous désiriez ardemment des pièces de Plaute, nous allons vous représenter une ancienne comédie de lui que vous avez aimée, vous, les vieillards; quant aux jeunes, ils ne la connaissent pas, je le sais, mais nous donnerons tous nos soins à la leur faire connaître. Lorsqu'on l'a jouée pour la première fois, elle l'emporta sur toutes les pièces. Alors florissait une élite de poètes qui maintenant sont allés là où tout le monde va; mais, pour être absents, ils n'en sont pas moins utiles que s'ils étaient présents. Je viens vous prier tous, de mon mieux, d'accorder votre bienveillante attention à notre troupe. Oubliez tout, vos soucis et vos dettes. Nul n'a à craindre ses créanciers : ce sont les jeux ; on a donné vacances aux banquiers; c'est calme plat, la bonace règne au forum. Ils suivent leur règle de conduite: pendant les jeux, ils ne poursuivent personne; mais, après les jeux, ils ne rendent à personne. Si vos oreilles sont disponibles, écoutez-nous. Je veux vous donner le nom de cette comédie: en grec, on l'appelle Clerumenae, c'est-à-dire ceux qui tirent au sort. Diphile l'a écrite en grec, et plus tard Plaute, au nom de chien, en latin.
Restent donc douze prologues. RitschI, et à la suite de Ritschl une assez nombreuse école de critiques leur ont dénié toute authenticité. Ils auraient tous été remaniés, altérés, ou complètement refaits au VIle siècle, pour une de ces reprises qu'atteste le prologue de Casina. En effet, les uns donnent expressement le nom de l'auteur ; Plautus, Plautina fabula, Maccius. Or nous voyons par tous les prologues de Térence sans exception que l'auteur n'est pas nommé dans les prologues, mais seulement désigné comme poeta. D'autres et la plupart, sont indignes de Plaute par le bas comique, les plaisanteries triviales, les contradictions grossières qu'on y trouve. Dans d'autres enfin, il est parlé des gradins sur lesquels étaient assis les spectateurs. Or ces gradins n'ont été introduits dans les théâtres romains qu'en 609/145, aux jeux triomphaux de Mummius. Et voilà pour quelles raisons ces érudits faisaient un carnage des prologues : c'est à peine si Ritschl fait grâce à celui du Trinummus (à part les cinq derniers vers où Plaute est nommé), parce qu'il n'y est pas question de sièges et que c'est un morceau « plein de concision et d'élégance » Comme toujours, après ces destructions générales, une réaction a suivi. Des excès de l'hypercriticisme, on est petit à petit revenu à des conclusions plus modérées.
Si Térence ne décline point ses noms, on a jugé que ce n'était pas une raison suffisante pour croire que Plaute n'avait pas pu le faire et ne l'avait pas fait. Les arguments de goût tirés du mérite littéraire des prologues ont paru trop arbitraires pour qu'on put étayer sur eux une démonstration solide : la plaisanterie de Plaute est-elle toujours si fine ? Plus récemment enfin, en combinant divers témoignages anciens, on a pu établir que l'usage des sièges au théâtre est bien antérieur au VII siècle de Rome. On a donc vu Dziatzko admettre les prologues l'Amphitryon et du Miles (abstraction faite des passages où il était question des sièges) et ceux de l'Aululaire, de la Cistellaria, du Mercator, du Rudens et du Trinummus; Teufel, ceux de l'Aululaire, du Rudens et du Trinummus; Ussing, ceux de l'Aululaire, du Rudens, du Trinummus et, avec quelques réserves, du Mercator et du Truculentus; Trautwein ceux d'Amphitryon, de l'Aululaire, de la Cistellaria, du Mercator, du Miles, du Rudens et du Trinummus; Léo enfin les accepte tous, à l'exception du prologue de Pseudolus et de la partie du prologue de Casina qui se réfère à la reprise... Naturellement ces critiques ne nient pas qu'il y ait eu des remaniements et des altérations: ils cherchent à corriger les fautes et à discerner les parties interpolées ; mais, dans l'ensemble et sauf les exceptions de détail, ils croient ces prologues de Plaute lui-même, comme les pièces.
J'estime qu'ils sont dans le vrai. J'irais même plus loin qu'ils ne le font en général et j'estimerais que toutes les comédies de Plaute sans exception ont dû être munies de prologues par l'auteur. J'ai dit ailleurs mes raisons. Les remanieurs pouvaient avoir des motifs pour transformer ces prologues, pour en retrancher quelque chose et surtout pour y ajouter comme dans Casina; ils n'en avaient point pour les remplacer totalement par d'autres de leur crû. Les prologues de Plaute qu'un accident matériel n'a point fait disparaître, ont donc dû subsister à peu près intégralement lors des reprises et par suite dans les manuscrits. Mais, à mettre les choses au pire, à supposer exacte l'opinion de Ritschl et des siens, il ne serait point illégitime de rechercher d'après les prologues à se représenter le public de Plaute. En un demi-siècle, en un siècle même, ce public n'a guère dû changer. Il a pu devenir pire, parce que la distance s'est accrue entre l'élite instruite et la foule ignorante des affranchis devenus citoyens qui ont envahi la ville. Mais ce n'est là qu'une affaire de plus ou de moins; et, de la constitution même des pièces, des précautions qui y sont prises contre l'inattention et l'inintelligence des auditeurs, du genre de comique qui y est employé, on pourrait induire, moins facilement sans doute, mais presque aussi sûrement, les mêmes résultats que l'on induit plus nettement des prologues. Les prologues de Plaute rentrent dans la catégorie que Diomède appelle les prologues « mixtes » : ils sont, tantôt ou à la fois, des prologues de « recommandation », destinés à faire bien accueillir la pièce, des prologues « personnels », par lesquels l'auteur se concilie le public, des prologues d'« exposition », où est annoncé le sujet .Comme le veut la nature des choses et comme l'indique leur nom, les prologues sont d'ordinaire avant la comédie et en dehors du drame : ils sont mis là comme la préface avant un ouvrage. Cependant, pour plus de variété, Plaute les a quelquefois rejetés plus loin ou autrement conçus. Parfois, il a cru bon de présenter tout de suite au spectateur une scène expressive qui le frappe. Dans le Miles, le soldat fanfaron s'avance d'abord avec fracas; il crie ses exploits et ses bonnes fortunes, il les fait énumérer par un parasite plein de complaisance et d'imagination, et c'est seulement après, quand le type a été bien campé, quand il a bruyamment fait la roue, quand l'action enfin va commencer, que le prologue trouve place. Dans la Cistellaria, l'héroïne, enfant abandonnée, paraît, elle aussi, la première, dans le chagrin que lui cause un amour malheureux, au milieu des compagnes indignes d'elle parmi lesquelles le sort l'a placée ; alors seulement vient le prologue, et en deux fois, pour ainsi dire, partagé qu'il est entre deux personnages fort différents, une vieille courtisane ivre, et le dieu Secours. Enfin, par un procédé non moins original (et qui semble même indiquer que Plaute sentait combien artificiel, combien peu artistique était l'usage du prologue), dans le Mercator, le prologue et la première scène ne font qu'un : le héros, Charin, en un long monologue, expose à la fois le sujet de la pièce et l'état de son coeur : il mêle le récit didactique des événements à ses plaintes d'amoureux. Dans ce dernier cas, c'est un des principaux acteurs qui débite le prologue. De même, dans le Miles, l'esclave Palestrion explique tout au long l'intrigue à laquelle il prendra une part importante. Dans Amphitryon, Mercure est à la fois un dieu et l'un des protagonistes de la pièce, et c'est en cette dernière qualité qu'il est chargé du prologue. Dans ces trois pitres, puisque le prologue est suivi sans interruption d'une scène à laquelle se mêle immédiatement celui qui le récite, ou puisqu'il est encadré dans l'action, l'acteur y paraît, revêtu déjà du costume de son rôle. Ces prologues là sont le plus possible rattachés à l'intrigue : ils tendent à se rapprocher de « l'exposition ».
Le plus souvent, au contraire, le prologue est détaché. Il est confié alors à un acteur spécial, ou, du moins, l'acteur y porte un costume spécial, dfférent de celui qu'il portera pour jouer sa partie : le prologue est un rôle à part. Quelquefois, il est prononcé par un dieu, en souvenir sans doute des prologues d'Euripide, dits eux aussi par une divinité. Ce dieu, reconnaissable à ses attributs, a d'ordinaire une raison pour intervenir. Le dieu Secours, de la Cistellaria, n'en a pas une bien forte; il apparaît seulement pour compléter ce que la vieille ivre n'a point dit, au fond peut-être, pour la commodité du poète. La venue du dieu Lare, dans l'Aululaire, se comprend mieux. Il est le protecteur de la maison. Un avare a jadis placé un trésor sous sa garde. Le dieu n'en a rien révélé au fils, qui, avare lui-même, économisait sur les sacrifices .Mais le petit-fils, avare à son tour, à une fille, qui, tous les jours, honore le dieu, de vin, d'encens ou de couronnes de fleurs. A cause d'elle, le dieu a fait découvrir le trésor à son père, et c'est encore lui qui, par reconnaissance,va, le jour même, faciliter son mariage. Le dieu Arcturus, une des étoiles de la grande Ourse, prend lui aussi une part essentielle aux événements du Rudens, dont il prononce le prologue. Chargé par Jupiter « d'observer la conduite, les moeurs, la piété et la bonne foi des hommes », il a vu, dans ces fonctions de policier divin, un marchand d'esclaves enlever une jeune fille, et, d'indignation, il est intervenu. « Quand j'ai vu le rapt de la jeune fille, je suis venu à la fois la sauver et punir le marchand. J'ai déchaîné l'orage et soulevé les flots de la mer; car c'est moi, Arcturus, le plus violent des astres : je souffle la tempête à mon lever, et la souffle plus encore à mon coucher » Et du naufrage qui s'en est suivi, toute la pièce découle. Le Trinummus offre un court et vif prologue, dialogué entre deux divinités, la Débauche et l'Indigence, sa tille : la Débauche a été honorée par un jeune prodigue qui a dissipé son patrimoine; en échange, elle lui donne sa fille pour compagne. Ici, les dieux sont appelés pour dégager, ou plutôt annoncer la morale de la comédie.
Fréquemment encore, et suivant l'usage que Térence appliquera constamment, le prologue est dit par un acteur spécial, le Prologue ou l'annoncier Il en est ainsi, du moins dans leur état actuel pour l'Asinaire, les Captifs, .les Ménechmes, le Poenulus et le Truculentus. D'ordinaire, ce rôle est joué par le chef de la troupe, qui d'ailleurs était un acteur et devait un instant plus tard réapparaître dans la pièce pour y tenir son personnage et sous le costume de ce personnage (1).

(1) Poenulus, vers 123 : " Je m'en vais mettre mon costume" et vers 126 : " Adieu, ie vais, me transformer."

Comme annoncier, il avait un costume spécial, « Ornatus prologi » dit Térence, qui devait le faire reconnaître dès le début : il portait sans doute une chlamyde ou un pallium et tenait à la main un rameau d'olivier. Tantôt il est impersonnel et froid comme un régisseur « parlant au public » ; tantôt il plaisante et cherche à se concilier le public en l'amusant, comme le pitre des parades devant la porte; tantôt enfin, il est le porte-paroles du poète: et le représente devant les auditeurs.

II

Le prologue, en général, se compose de deux parties : le discours proprement dit ou captatio benevolentiae, et le sommaire de la pièce ou argumentum.
L'argument est la partie fondamentale du prologue, puisque, à l'origine, au temps d'Euripide, il le constituait seul; c'en est aussi la partie la plus uniforme.
L'orateur y présente didactiquement au public toutes les données que doit renfermer une exposition dramatique. Il y ajoute même quelques renseignements que nos auteurs modernes donnent tout au plus, le cas échéant, dans leurs préfaces; il indique parfois quel modèle grec a été imité et quel en était le titre : « En grec, le nom de cette pièce est Onagos; elle est de Démophile; Maccus l'a traduite en latin; il veut l'appeler l'Asinaire, si vous y consentez » D'autres fois, il dit aussi en quel lieu la convention théâtrale transporte le spectateur et ce que représentent les décors : « La ville que voici est Epidamne pour toute la durée de la comédie; quand on en jouera une autre, ce sera une autre ville. »
Mais surtout, et ceci est l'élément le moins variable de l'argument, il expose le plus clairement possible tous les événements qu'il importe au spectateur de connaître et annonce les personnages qui vont entrer en scène. Voici, par exemple, le récit du Rudens : D 'abord, la ville que vous voyez, Diphile a voulu qu'elle fût appelée Cyrène. Là, habite Démonès, dans un domaine et une maison de campagne tout près de la mer : c'est un vieillard, exilé venu ici d'Athènes, un bien brave homme. Ce n'est pas pour des méfaits qu'il a été banni ; mais, en obligeant les autres, il s'est mis dans l'embarras, et il a détruit, par sa complaisance, une fortune honnêtement acquise. Il a perdu jadis une toute petite fille : un pirate l'a vendue au plus méchant des hommes; celui-ci, un marchand d'esclaves, a amené la jeune fille, ici, à Cyrène. Un jeune homme, Athénien et compatriote de Démonès, l'a vue comme elle rentrait du cours de musique. Il s'en est épris. Il vient au marchand, lui achète la jeune fille pour trente mines, lui donne des arrhes et lui fait prêter serment. Mais ce marchand naturellement se moque de sa parole et de la foi jurée. Il avait pour hôte un vieux Sicilien, son pareil, un scélérat, un Agrigentin, un traître. Le Sicilien se met à vanter la beauté de la jeune fille et aussi de ses compagnes d'esclavage; il conseille au marchand de partir avec lui pour la Sicile : « Là, les hommes aiment le plaisir dit-il; il y pourra devenir riche, car les marchands d'esclaves y font des gains considérables. » Il le persuade. On loue en secret un navire. Le leno y transporte, de nuit, tout ce qu'il y avait à la maison. Il dit au jeune homme qui lui avait acheté la jeune fille qu'il veut s'acquitter d'un voeu envers Vénus; voilà son temple, là; et même il l'invite à venir ici dîner avec lui. Quant à lui, en hâte il s'embarque, emmenant toutes ses esclaves. On raconte la chose au jeune homme et que le marchand s'est enfui. Il court au port ; mais la galère avait pris le large et il était loin. Moi, comme j'ai vu le rapt de la jeune fille, je suis venu à la fois la secourir et perdre le marchand : j'ai excité la tempête et soulevé les flots de la mer... Maintenant, tous les deux, le marchand et son hôte, sont sur les rochers où la mer les a jetés : leur navire est brisé. Quant à la jeune fille et une autre esclave, sa suivante, elles se sont élancées toutes tremblantes dans une barque. Justement les flots les poussent des écueils vers le bord, près de la maison du vieil exilé, dont le vent a arraché le toit et les tuiles. Voilà son esclave qui en sort. Et le jeune homme que vous verrez venir tout à l'heure, c'est celui qui a acheté la jeune fille au marchand, Les spectateurs n'ignorent rien : le poète a bien fait tout son possible pour les mettre au courant. En d'autres, circonstances, il a même soin de leur dire des choses qu'il leur pourrait laisser remarquer, de souligner, par exemple, Le caractère de tel ou tel personnage: « Le soldat qui vient de sortir est mon maître : fanfaron, impudent, débauché, plein de parjures et d'adultères. Il dit que toutes les femmes le poursuivent, et, en fait, elles se rient de lui partout où il va. Les courtisanes elles-mêmes, en lui disant de belles paroles, font la grimace. » Bien mieux, parfois le prologue fait connaître d'avance le dénouement de la comédie : « Le Carthaginois qui viendra aujourd'hui retrouvera ses deux filles et son neveu. »
Non seulement le public sait d'où il part, mais il sait même exactement où il doit arriver. Ces récits minutieux se trouvent dans tous les prologues, à de rares exceptions près. Dans l'Asinaire, ils manquent tout a fait; Plaute a jugé la pièce assez claire : « Je vais vous dire pourquoi je suis venu ici et ce que je veux : c'est pour vous faire savoir le nom de cette comédie ; car, pour le sujet, il est simple. » Dans le Truculentus et dans le Trinummus, l'argument est aussi réduit à sa plus simple expression : on présente le personnage principal, on indique son caractère et sa situation, et c'est tout. Le reste se trouvera dans la première scène : un long monologue pour le Truculenlus (très semblable au monologue-prologue du Mercator), et, pour le Trinummus, une exposition dialoguée, plus conforme aux conventions ordinaires de la scène et à laquelle Plaute lui-même renvoie : « N'attendez pas l'argument : les vieillards qui vont paraître vous expliqueront assez la chose. »
Sauf ces trois derniers, tous les arguments des prologues ont un caractère commun. Le récit y est aussi clair, aussi complet, aussi détaillé que possible; l'orateur insiste, précise, se répète, revient à plusieurs reprises sur le même fait, sans souci des redites. «Maintenant, je vais vous présenter un argument, pas une ration, que je ne mesurerai ni au boisseau ni au double boisseau : ce sera tout le grenier; tant je suis large en matière d'argument. » Il y met toute
la netteté dont il est capable et n'a que le souci de se bien faire comprendre : « C'est bien entendu, n'est-ce pas? bon! » Il fait connaître le sujet à fond : comme le dit l'orateur du Poenulus, il en « trace les parties, les limites, les tenants et les aboutissants; il en est l'arpenteur. » Il a même soin de prévenir les erreurs possibles, et il en avertit le public : " Mon collègue, l'esclave à qui le soldat a confié la garde de sa maîtresse, n'est pas fort. Par de joyeuses fourberies et des ruses savantes, nous lui mettrons une taie sur les yeux, de façon que, ce qu'il aura vu, il ne l'ait pas vu. Et, pour que vous ne vous y trompiez pas tout à l'heure, cette femme aujourd'hui aura tour à tour, ici et là, l'apparence de deux femmes. Elle sera la même, mais elle paraîtra tout autre au nez du gardien dupé ! » Ou bien, par surcroît de précaution, il convient avec lui de signes distinctifs destinés à prévenir les méprises : « Maintenant, pour que vous puissiez bien nous distinguer (Sosie et moi), j'aurai ces plumes à mon chapeau; et mon père (Jupiter, pour se distinguer d'Amphitryon) portera, au-dessous de son chapeau, un cordon d'or : Amphitryon n'en aura point. Ces marques, personne de la maison ne pourra les voir; mais vous, vous les verrez. » Il est impossible de faire plus en faveur du public. En général, le récit est fait d'un ton tout uni, sans autre souci que celui de la clarté. Parfois, cependant, il s'égaie un peu. Ce sont des affirmations plaisantes : « Cet homme eut deux fils jumeaux, tellement ressemblants, que ni la nourrice, ni la mère même qui les avait mis au monde, ne pouvaient les distinguer. Du moins, quelqu'un me l'a dit, qui avait vu les enfants; car moi je ne les ai pas vus, je dois vous le dire. » Ou bien, ce sont des appels à des autorités comiques: « Des deux cousins, l'un vit et l'autre est mort; cela, je vous le dis avec assurance : je le tiens du croque-mort qui l'a emporté. » Ou bien encore ce sont des suppositions facétieuses : « Maintenant, il me faut retourner à Epidamne, à pied, pour vous rendre compte de l'affaire en détail. Si quelqu'un de vous veut me donner quelque commission, qu'il commande sans crainte, qu'il parle; mais il faudra qu'il avance l'argent nécessaire. Car celui qui ne donnera pas d'argent perdra son temps..., et celui qui en donnera, le perdra bien davantage encore. » Ou bien enfin ce sont des dialogues avec les spectateurs : « En voilà un, tout en haut, qui dit n'avoir pas compris? Eh ! bien, qu'il s'approche. Si tu n'as pas de place pour t'asseoir, va te promener, puisque tu me réduis, moi, acteur, à l'aumône : je ne m'en vais pas me casser la voix. à cause de toi, pour te faire comprendre ces choses. » Mais, en somme, ce ne sont là que des fantaisies assez rares. Dans l'argument, il ne s'agit pas de faire rire; il s'agit, avant tout, de se faire comprendre. De telles précautions, un tel effort de clarté sont significatifs. Evidemment, Plaute avait affaire à un public tumultueux, inattentif, à l'intelligence lente. Dans le désordre de cet auditoire immense, les passages de la pièce les plus nécessaires à connaître auraient risqué de n'être pas entendus; distraits par les mille spectacles, les disputes, les bousculades que présentait la cavea, les spectateurs auraient pu laisser échapper des renseignements indispensables; leur esprit \inculte, peu apte à la compréhension rapide, n'aurait rien retenu de l'art délicat des préparations. Voilà pourquoi il fallait un argument et pourquoi il le fallait tel. Mais, à l'avance aussi, cela nous explique ce que doivent être les comédies de Plaute : de toute évidence, il est obligé de donner à ses Romains un genre de comique plus gros que Ménandre à ses Athéniens.

III

Plus libre, plus variée, plus abondante aussi en renseignements sur le public est la seconde partie du prologue : la Captatio benevolentiae. Celle-ci, c'est proprement la harangue du chef de la troupe ou même du poète. Ici, il s'agit d'intéresser, de piquer la curiosité, de forcer l'attention par tous les moyens possibles, de bien disposer les spectateurs à écouter la pièce, de les mettre par avance en joie. Aussi l'auteur s'y abandonne-t-il à sa verve, il y déploie toute l'ingéniosité de son esprit, de sa gaîté, de son invention verbale même.
Il y complète d'abord les divers renseignements que l'argument a déjà donnés. Il se hâte d'expliquer la présence du personnage qui doit prononcer le prologue, lorsque c'est réellement un personnage : « Maintenant, je vais vous dire par quel ordre je viens et pourquoi je suis venu; en même temps, je vous dirai moi-même mon nom. Je viens par ordre de Jupiter. Je m'appelle Mercure. Mon père m'a envoyé ici pour vous faire une prière. Il n'ignorait pas que vous recevriez comme des ordres ses paroles et que vous obéiriez; car il savait que vous respectez et que vous craignez Jupiter, comme il convient. Et pourtant, il m'a ordonné de vous faire cette demande avec beaucoup de politesse, doucement, en mots aimables. » Lorsqu'il y a lieu, il ne manque pas d'indiquer au public, que la nouveauté allèche, le caractère inusité que peut présenter la comédie. Dans Amphitryon, cet avis est donné comme par hasard :
Maintenant, dit Mercure, je vais d'abord vous dire ce que je suis venu vous demander; après, je vous exposerai l'argument de cette tragédie... Quoi? vous avez froncé les sourcils, parce que j'ai dit que ce serait une tragédie? Eh! bien, je suis dieu, je la changerai. Si vous le désirez, je ferai que cette même pièce, de tragédie devienne comédie, sans qu'aucun vers y soit modifié. Voulez-vous? Ne voulez-vous pas? Mais je suis bien sot comme si, moi, un dieu, je ne connaissais pas vos voeux : je sais très bien quel est en cela votre désir. Je ferai que ce soit une pièce mixte, une tragi-comédie. Car faire une comédie d'un bout il l'autre d une pièce où paraissent des rois et des dieux, cela ne me semble pas juste. Alurs quoi? eh bien, puisqu'un esclave aussi joue son rùle, je ferai comme je vous l'ai dit, que ce suit une tragi-comédie.
Dans les Captifs, un avis du mème genre est donné plus franchement : « Il y a encore quelque chose dont j'aurais voulu vous prévenir en peu de mots. Vous ferez bien de donner votre altention à cette pièce. Elle n'est pas coulée dans le moule banal, ni semblable à toutes les autres : point de ces vers obscènes qui ne sont pas à dire; point de marchand d'esclaves parjure, point de perfide courtisane, point de soldat fanfaron » Et, lorsqu'à ce propos l'occasion s'en présente, Plaute, naturellement, n'oublie pas de lancer quelque malice à ses confrères, les auteurs de comédies. Il raille la manie qu'ils ont d'imiter continuellement des pièces attiques et se vante, lui, de varier un peu ses emprunts : « Il y a une chose que les poètes font toujours dans leurs pièces : ils mettent toutes les actions à Athènes, pour qu'elles vous paraissent plus grecques. Moi, je ne le dirai jamais à moins que la chose ne me soit ainsi donnée. Justement, ce suje ci est bien grec; mais il n'est pas attique : il est sicilien. » Ou bien il ridiculise ce que leurs procédés ont de conventionnel ou de faux : « Je ne vais pas faire ce que j'ai vu faire à d'autres amoureux dans les comédies. Ils racontent leurs infortunes à la Nuit, au Jour, au Soleil, à la Lune, qui, j'imagine, se soucient bien peu des lamentations des hommes, de leurs désirs et de leurs craintes. Non, c'est à vous que je vais plutôt exposer mes malheurs » C'est de la réclame que tout cela, et de la réclame très habilement faite, puisqu'elle pique la curiosité des spectateurs en leur promettant des choses qu'ils n'ont jamais vues, ou qu'elle se concilie leur bienveillance en leur insinuant cette agréable conviction que l'auteur se fie à leur compétence et tient compte de leur jugement. Mais, avant tout, ce que le poète se propose dans le prologue, c'est d'obtenir le silence et l'attention. En général, c'est par là qu'il débute : il le réclame dès les premiers mots, il emploie touies les prières, toutes les flatteries, toutes les promesses possibles. Mercure, dans Amphitryon, a l'air de conclure un contrat avec l'auditoire : qu'ils écoutent, et le dieu leur en saura gré.
"Voulez-vous que dans vos commerces, vos achats, vos ventes, je vous favorise, vous fasse gagner et que je vous assiste en toutes choses? Voulez-vous que je fasse réussir vos affaires et votre négoce à vous tous, soit à l'extérieur soit à l'intérieur? Que je fasse aboutir à des profits excellents, considérables, perpétuels, et vos entreprises actuelles et vos entreprises futures ? Voulez-vous que je vous comble vous tous et les vôtres de bonnes nouvelles, que je vous apporte, que je vous annonce les plus grands succès pour la République (car, vous le savez, les autres dieux m'ont concédé et accordé de présider aux nouvelles et au commerce) ? Voulez-vous en tout ceci avoir ma faveur, mon appui, et obtenir sans cesse des bénéfices constants? Alors faites silence pour cette pièce et soyez en tous des juges équitables et impartiaux."
Ce silence n'était pas facile à obtnair. Indépendamment même du tumulte involontaire dont la salle était remplie, bien des gens avaient avantage à exciter le trouble. Les entrepreneurs de spectacles se faisaient une concurrence acharnée et fonnaient des brigues pour discréditer la troupe rivale; dans une même troupe, les acteurs avaient leurs partisans, et les cabales manifestaient pendant la représentation même. C'est encore Mercure qui nous l'apprend : "Maintenant, encore une prière de la part de Jupiter : que des inspecteurs aillent de banc en banc à travers toute la salle ; s'ils voient des cabaleurs apostés, qu'en plaine salle ils saisissent leur toge en gage. S'il en est qui briguent le prix en faveur des acteurs ou d'un artiste par des menées ou des lettres, s'ils intriguent eux-mêmes, ou s'ils font intriguer, si même les édiles décernent les récompenses injustement, Jupiter veut qu'on leur applique la loi sur la brigue dans les élections. Si vous êtes victorieux, m'a-t-il dit, c'est par le courage, non par les intrigues ou la perfidie ; pourquoi la même loi ne s'appliquerait-elle pas à l'acteur et à l'homme de haut rang? C'est par le mérite et non par la cabale qu'il faut disputer le prix : il a toujours assez de partisans, celui qui fait bien, pourvu qu'il y ait de la conscience chez ceux de qui dépend la décision. Mon père a mis encore dans mes instructions qu'il y aurait des inspecteurs pour les comédiens aussi : ceux qui auraient aposté une claque pour eux, ceux qui auront tâché de nuire aux autres, on leur déchirera leur attirail et leur cuir." Il n'était pas besoin, en effet, de ces causes supplémentaires de désordre : la cavea en contenait assez d'elle-même; et, ailleurs, Plaute le démontre surabondamment, par les avis qu'il donne à l'avance :" Lève-toi, crieur! commande au public de nous écouter; voilà assez longtemps que j'attends pour voir si tu sais ton métier. Déploie cette voix qui te fait vivre et t'entretient : si tu ne cries pas, si tu restes muet, gare à la famine. Bien! rassieds-toi maintenant, tu auras double salaire. Vous, il est de votre intérêt d'observer mes édits. Défense aux vieilles courtisanes de s'asseoir sur le devant du théâtre. Silence aux licteurs et silence à leurs verges. Défense à. l'huissier de passer devant les spectateurs, ni de placer personne pendant que les acteurs sont en scène : les paresseux qui ont trop dormi chez eux se résigneront à rester debout; ou bien il ne fallait pas tant dormir. Défense aux esclaves de s'asseoir; qu'ils laissent la place aux hommes libres, ou qu'ils achètent leur liberté; s'ils ne le peuvent, qu'ils retournent à la maison pour éviter un double malheur : les verges ici, le fouet là-bas, au retour du maître, pour leur négligence. Ordre aux nourrices de soigner leurs marmots à la maison et défense de les apporter au spectacle : ainsi, elles ne souffriront pas de la soif, eux ne mourront pas de faim, ou, pour demander, ne bêleront pas ici comme des chevreaux. Que les matrones regardent en silence, rient en silence ; qu'elles retiennent les éclats de leur voix perçante et réservent leur bavardage pour la maison : il ne faut pas qu'elles assomment leur mari partout, ici comme au logis. Que les présidents des jeux décernent les prix aux artistes avec impartialité et qu'on n'ait pas à les expulser comme coupables de brigue eu vue de faire passer les pires avant les bons. Ah! encore! j'allais l'oublier1 Vous, les valets de pied. pendant qu'on va jouer, ruez-vous au cabaret : voilà le moment, les gâteaux sont tout chauds : courez- y. Ainsi j'ai ordonné, moi, général en chef de la troupe...comique :que chacun s'en souvienne, en ce qui le concerne." Tout cela naturellement, renseignements supplémentaires, réclame, recommandations pour l'ordre et le silence, tout cela est orné, rendu plus intéressant et plus vif, par des digressions de toutes sortes. Quelquefois, mais la chose est bien rare, car le sérieux ne convient ni à la comédie ni au public qui l'entend, quelquefois, c'est un développement moral. Arcturus, dans le Rudens, rappelle que la justice divine attend l'innocent et le coupable : les dieux inférieurs tiennent registre des bonnes et mauvaises actions et Jupiter les connaît par eux. « Les méchants s'imaginent qu'ils pourront apaiser Jupiter par des dons, par des victimes : ils y perdent leur peine et leur argent, car il n'agrée point les prières des parjures. Mais les hommes pieux, en priant les dieux, se concilieront leurs faveurs bien plus faciiement que les scélérats. Aussi, je vous avertis, vous qui êtes honnêtes gens, vous qui passez vos vies dans la piété et dans la bonne foi, persévérez pour vous en réjouir plus tard ».
Une pareille gravité est bien exceptionnelle. D'ordinaire, au contraire, le prologue est égayé par mille facéties, par mille plaisanteries bonnes ou mauvaises. Pour mettre son public en belle humeur, il n'est aucun moyen que Plaute néglige. Il parodie les pièces tragiques récemment représentées : « J'ai bien envie d'imiter l'Achille d'Aristarque, et je vais emprunter mon exorde à cette tragédie. Faites silence ; taisezvous et soyez attentifs : écoutez, tel est l'ordre du général de la troupe comiques. » Il s'amuse, par un jeu très curieux, à détruire l'illusion dramatique, en montrant sous le personnage feint l'acteur véritable. Mercure est un Dieu, et s'annonce comme un dieu. En réalité, sur le théâtre, ce dieu, comme Jupiter, est un pauvre esclave chargé de représenter un rôle et qu'attendent, suivant son succès, la récompense ou la bastonnade : « Mon père m'a ordonné de vous parler bien poliment ; car ce Jupiter, par l'ordre de qui je viens, a peur, autant qu'aucun de vous du bâton. Né d'une mère mortelle, et d'un père mortel, il n'est pas étonnant qu'il ait peur pour sa peau; et moi aussi, puisque je suis le fils de Jupiter, par hérédité sans doute, je n'aime pas les coups. » II entasse enfin toutes les facéties, toutes les calembredaines même que son imagination lui suggère :" Ces deux captifs que vous voyez se tenir là-bas, qui sont debout, eh! bien, ils sont debout, ils ne sont pas assis : vous m'êtes tous témoius que je dis la vérité. Les batailles n'auront pas lieu sur la scène; car ce serait presque exorbitant qu'avec un équipage de comédie, nous tentions de jouer impromptu la tragédie. Maintenant, si quelqu'un désire une bataille, qu'il cherche querelle à son voisin et, s'il tombe sur plus fort que lui, je ferai en sorte qu'il voie ce que c'est qu'une bataille malheureuse, au point qu'il suit désormais dégoûté d'en voir. — Je vous apporte Plaute : pas dans mes mains; au bout de ma langue. — Asseyez-vous tous de bonne humeur, et ceux qui sont à jeun, et ceux qui ont déjeuné. Vous, qui avez déjeuné, vous avez agi bien plus sagement; vous qui n'avez pas déjeûné, nourrissez-vous de comédies. Quand on a chez soi de quoi manger, c'est être trop bête que de venir, pour s'asseoir à jeun ici — Plaute vous demande ici une toute petite place de votre grande et belle ville, pour y apporter, sans architectes, Athènes. Eh bien, Voulez- vous? Ne voulez-vous pas? Ils veulent bien. Et si je vous demandais de votre terrain, à vous? Ah! ils refusent! Vraiment, vous avez bien conservé les moeurs antiques : comme votre langue est prompte à dire non !
Ce sont même des jeux de mots ou des plaisanteries toutes verbales : Il faut faire rire, peu importe comment. Il faut aussi faire des compliments et chatouiller, par d'habiles éloges ou par des voeux agréables, les oreilles des auditeurs. Plaute n'y manque pas. Il les couvre de fleurs : il les appelle « juges très justes », « soldats invincibles; » il leur adresse des exhortations et des voeux patriotiques : « Portez-vous bien, triomphez par votre vrai courage, comme vous l'avez toujours fait. Conservez vos alliés, anciens et nouveaux; augmentez le nombre de vos auxiliaires par la justice de vos lois; écrasez vos ennemis, couvrez-vous de gloire et de lauriers; et que les Carthaginois vaincus vous donnent enfin satisfaction. » Ainsi, Plaute entasse, avec la liberté la plus désordonnée, tout ce qu'il croit capable d'intéresser et surtout d'amadouer le public : flatteries et familiarités, prières et ordres, graves avis et facéties vulgaires, il ne néglige rien. Les prologues sont des compositions originales qui ne ressemblent à rien de ce qu'on trouve ailleurs dans les comédies : c'est une exposition comme dans les drames de tous les temps; c'est une parabase, comme dans la Comédie Ancienne; c'est une « harangue de l'orateur de la troupe », comme dans le théâtre du XVIIe siècle; c'est une annonce, comme les régisseurs en font dans nos représentations; c'est une parade, comme il s'en débite devant les baraques d'une foire; et c'est tout cela ensemble.
On voit quel public supposent de tels prologues, et quelle espèce de pièces il faut pour ce public. Il n'est pas capable de se plaire aux riches peintures de caractères, aux fines analyses de sentiments, à l'anatomie des passions : il lui est matériellement trop difficile d'accorder l'attention que ce genre psychologique réclame; il a l'esprit trop peu affiné pour le savoir goûter; il a l'intelligence trop épaisse pour en saisir les nuances et les délicatesses, puisqu'on doit même l'avertir, quand on lui offre un type aussi conventionnel, aussi rebattu, aussi connu qu'un Miles gloriosus. Il lui faudra donc des comédies d'intrigue ou d'aventure. Mais cette intrigue, à son tour, ne doit pas être trop subtile, cette aventure trop compliquée : elle exigerait aussi, pour être débrouillée, du calme, de l'attention, de l'agilité d'esprit. Si, « enroulée en feston », l'intrigue « tourne comme un rébus autour d'un mirliton, » (1) si cette aventure a des retours et des épisodes trop enchevêtrés, il ne la suivra pas; de bonnes grosses méprises, des quiproquos burlesques, des fourberies cousues de gros fil, voilà ce qu'il comprendra sans peine et dont il s'amusera.

(1) Musset.

Et encore, de ces méprises mêmes, de ces quiproquos, de ces fourberies, il convient de ne lui montrer que les moments les plus comiques. Les préparations sont choses longues, compliquées et qui font payer le plaisir qu'elles préparent; les explications sont aussi fastidieuses; on les réduira donc, les unes et les autres, au minimum; et il y aura des scènes plutôt qu'une action, des épisodes développés pour eux-mêmes parce qu'en eux-mèmes ils sont vaudevillesques, plutôt qu'un enchaînement de faits, dont les premiers ne. servent qu'à expliquer, qu'à amener ces épisodes. Et enfin, dans ces scènes amusantes, la gaîté ne cherchera ni à être fine, ni à être délicate : elle fera flèche de tout bois, sans dédain ni dégoût. Une démocratie, dans les jours de joie débridée, aime les gros moyens, qui provoquent le gros rire; une démocratie, qui renferme en elle déjà. tant d'éléments malsains, tant de causes de décadence, est moins exigeante encore. Il est inévitable qu'avec un tel public, Plante, si vulgaire que puisse être sa verve naturelle, soit obligé de la rendre, à dessein, plus vulgaire.

IV

Pour être complet, il faut encore signaler, dans le cours de la pièce, ce que j'appellerais des pseudo-prologues, des rappels de prologue. Le plus souvent, ces pseudo prologues correspondent à l'argument. du véritable, et visent au même but. Un personnage quelconque, délaissant pour un moment son rôle proprement dit, a soin de récapituler pour le public ce qui s'est passé, de résumer la situation, et parfois même d'annoncer, une fois de plus, ce qui va se produire. C'est une précaution prise contre l'inattention des spectateurs; et cela se retrouve de préférence dans les pièces les plus compliquées, les plus difficiles à suivre. Ainsi Amphitryon est fondée tout entière sur une double ressemblance et sur les multiples méprises qu'entraînent ces ressemblances; un auditeur distrait pourrait s'y laisser tromper; et Plaute rie prend pas moins de trois fois la peine de l'avertir : tantôt c'est Mercure, tantôt c'est Jupiter qui vient, pour ainsi dire, mettre les points sur les i, et qui, aux divers moments importants du dràme, avant les scènes de confusion et de malentendu, donne au public le mot de l'enigme future. Il en est de même, à un moindre degré, dans Casina, dans la Mostellaria, dans Stichus, dans le Truculentus. D'autres fois cependant, ces pseudo-prologues n'ont aucun rapport avec le sujet de la pièce: ils ne servent en rien, à l'éclairer, ils n'y ajoutent rien : ce sont de purs hors-d'oeuvre, des fantaisies sans but précis, l'équivalent de la partie non personnelle des parabases anciennes. On pourrait citer comme exemple le long monologue d'Ergasile sur la condition des parasites; mais encore serait-il possible de saisir une relation assez lointaine entre cette digression et le caractère même du personnage qui la prononce. Au contraire, le monologue du chef de choeur dans Curculio offre bien tous les traits d'une parabase : ce chef de choeur donne, comme un spectateur quasi désintéressé, son opinion sur les fourberies auxquelles il vient d'assister; et, sans transition, ou avec une transition purement verbale, il bavarde avec le public.
"Par Pollux ! Phédrome a été habile à trouver cet habile farceur ! Vaurien ou fourbe, on ne sait quel nom lui convient le mieux. L'attirail que je lui ai loué, je crains de ne pouvoir: le ravoir ; cependant, je n'ai pas affaire à lui : c'est à Phédrome en personne que je l'ai confié; néanmoins, j'aurai l'oeil. Mais, pendant qu'il s'en va, pour vous éviter la peine de prendre trop de peine, je vais vous dire où vous trouverez facilement ceux que vous désirez voir, hommes vicieux ou sans vices, honnêtes ou malhonnêtes. Voulez-vous rencontrer un parjure? allez au Comitium; un menteur, un fanfaron? allez auprès du temple de Cloacine; de riches maris que l'on ruine ? cherchez les autour de la Basilique : là aussi seront les courtisanes vieillies et les brasseurs d'affaires ; les amateurs de banquets: au Marché-aux-poissons ; au Bas-Forum, vont et viennent les notables et les riches; au Moyen-Forum, le long du Canal, les parfaits matamores; au-dessus du Lac, les fats, les bavards, les mauvaises langues qui, à propos de rien, diffament audacieusement les autres et qui pourtant ont eux mêmes assez de défauts pour qu'on en dise du mal sans mentir ; sous les Vieilles Boutiques, sont les prêteurs à intérèt et leurs emprunteurs; derrière le temple de Castor, il y a ceux auxquels il en cuit de se fier (les banquiers); dans le QuartierToscan, les hommes qui se vendent; au Vélabrc, les boulangers, les bouchers, les haruspices et ceux qui font en personne leurs dupes et les compères qui les assistent. Mais j'entends le bruit de la porte : assez causé"
On le voit, c'est toujours bien au même public que s'adressent ces rappels de prologue, et ils achèvent de le peindre. Ce sont bien les mêmes spectateurs inattentifs, auxquels il faut remémorer sans cesse les données essentielles de la pièce et les complications de l'intrigue; ce sont bien les mêmes spectateurs, qui se laissent distraire par un amusant verbiage, par des épisodes sans liaison et qui ont à peine l'idée de ce qu'est une comédie bien composée. Ce sont de grands enfants; et c'est pour ces grands enfants, selon leur goût, que Plaute doit choisir ses sujets, peindre ses personnages, et déployer sa verve comique.

CHAPITRE V

LES MODÈLES DE PLAUTE

Il est certain que Plaute, pas plus que ses prédécesseurs, ne s'est jamais soucié d'inventer lui-même les sujets qu'il a mis à la scène. Aucun auteur ancien, de ceux qui l'admirent le plus, n'a songé à lui adresser pareil éloge. Quand on se rappelle combien les Romains, par patriotisme, étaient jaloux de faire valoir les leurs et d'opposer leurs grands écrivains aux grands écrivains de la Grèce, un tel silence est plus que significatif: il est probant.
Mais nous avons là-dessus mieux que des témoiges indirects, nous avons des affirmatious positives et précises. Térence, dans le prologue des Adelphes, nous apprend qu' « il y avait une pièce de Diphile, dont Plaute a fait la pièce des Mourant-ensemble » . Et Plaute lui-même ou les remanieurs de ses prologues ont pris soin de nous dire expressément pour certaines comédies quels modèles y sont reproduits Démophile l'a écrite, et Maccus (Plaute) l'a traduite en barbare (latin). Il veut que ce soit l'Asinaire, si vous le permettez. » Casino. « est appelée en grec ~KÀr¡PQv[J-£'JQt, en latin les Tirant-au-sort. Diphile l'a écrite en grec, et ensuite Plaute, au nom de chien, en latin. » Cette comédie « est appelée en grec Epiropoç, pièce de Philémon; la même en latin est le Mercator, pièce de Maccius Titus (Plaute) ». Le Miles « a pour titre en grec 'A~Àad;, ce qui veut dire en latin le Fanfaron »; et nous savons qu'il existe une comédie de Ménandre intitulée ~'a^kÇùv1.Le Poenulus a pour titre (grec) Klipx-¡¡d'Óilwç » (c'est aussi le titre d'une pièce de Ménandre et d'une pièce d'Alexis) et « l'oncle Plaute, le mangeur de polenta, l'a traduite en latin. » Le Rudens se passe dans une ville « que Diphile a voulu appeler Cyrène »; et il est sans doute imité soit deDiphile. Le Trinummus « a pour titre en grec ~©rjo-aupoç ; Philémon l'a écrit; Plaute l'a traduit en barbare. » — Les restes du prologue de la Vidularia nous indiquent pour modèle une pièce, qui est probablement de Dipliile. Pour les autres pièces, les renseignements tantôt font absolument défaut, tantôt sont bien moins précis. Il a donc fallu recourir aux hypothèses mais il est très caractéristique que tous les érudits soient d'accord pour en écarter une : que Plaute aurait inventé le sujet. Celle-là, ils ne la discutent pas : ils ne la posent même point . Amphitryon est « un vieux et antique sujet. » Mais cette comédie est-elle imitée d'Epicharme, ou de Rhinton, ou de Platon le comique, ou d'Archippos? Est-ce une pièce de la Comédie Moyenne? la parodie d'un drame, peut-être d'un drame d'Euripide simplement une pièce de la Comédie Nouvelle de Philémon peut être ? La comparaison des passages conservésv de Ménandre avec les Bacchis semble bien prouver que c'en est le modèle. Les Captifs sont-ils une pièce de la Comédie Moyenne ? une pièce d'Anaxandride? La Cistellaria est probablement une comédie de Ménandre : la Périnthienne,ou la Syrienne ? — Le Curculio est-il de Posidippe ou d'un inconnu ? L'Epidicus est-il de Ménandre ou d'un de ses successeurs? Le sujet des Ménechmes est « sicilien » : la pièce est-elle d'Epicharme ? ou peut-être de Posidippe? ou même dle Ménandre ? — La Mostellaria est désignée par Festus sous un nom grec. Ce ne peut être celui de Ménandre, car nous savons par Donat que Luscius de Lanivium l'a traduit. Le Persa a-t-il comme modèle une ou plusieurs pièces de la Comédie Moyenne? Le Pseudolus est-il imité de la Comédie-Moyenne, ou d'Axionichos, ou de Philémon, ou de Ménandre ? Le Truculentus enfin est-il une pièce de Philémon, de Ménandre, ou d'un successeur de Ménandre ?
A la question, comme on voit, c'est par des questions qu'on répond. Mais enfin, de l'ensemble de ces hypothèses, si incertaines qu'elles demeurent, ressortent plusieurs conséquences. C'est d'abord que Plaute n'imite pas la Comédie Ancienne. En effet, pour une seule des pièces, Amphitryon, on s'est demandé si elle ne serait pas imitée d'une comédie de ce genre, La longue nuit de Platon le comique ou 1' Amphitryon d'Archippos ; et encore cette hypothèse ne semble pas avoir grande chance d'être vraie: de fait, il n'y a rien de commun entre Amphitryon ou toute autre pièce de Plaute et la. Comédie Ancienne.
Les raisons en sont d'ailleurs assez claires. Aristophane, et la forme spéciale de comédie qu'il représente pour nous, était complètement dérobé aux yeux de Plaute par Ménandre et les autres auteurs de la Comédie Nouvelle : Plaute semble n'avoir jamais pensé à l'imiter et même le connaître à peine. Le prologue d'Amphitryon nous fournit une preuve indirecte de cette quasi-ignorance. On avait vu dans la Comédie Ancienne, dans les Grenouilles par exemple, des dieux mêlés à des situations comiques et perdant parfois un peu de leur gravité ou même de leur dignité, et la pièce n'en était pas moins une simple comédie. C'était là un précédent fort commode pour Plaute : il lui offrait une raison d'éviter ce mot tragédie dont ses auditeurs s'effrayaient. Or Plaute méconnait ou il oublie cet exemple, et il se voit obligé de créer un terme mixte pour désigner sa pièce à personnages mixtes, parce qu'il songe seulement aux auteurs de la Comédie Nouvelle. Dans ce temps-là, en effet et depuis Ménandre, le théâtre s'en tenait d'une manière très stricte à des genres distincts: à la comédie exclusivement, les choses de la vie commune et les personnages de toutes les classes de la société contemporaine; à la tragédie exclusivement, les scènes de la légende, lus personnages des rois, des héros et des dieux. Mais rien n'aurait empêche Plaute de remonter plus haut et de s'appuyer sur l'autorité d'Aristophane, s'il en eût tenu plus de compte ou s'il s'était attaché à le connaître.
D'ailleurs, l'eùt-il mieux connu qu'il n'aurait pas pu lui emprunter beaucoup de sujets. Les pièces de la Comédie Ancienne, personnelles ou politiques, sont avant tout, des pièces de circonstance, ou tout au moins le poète y débat des questions politiques, sociales et littéraires qui n'ont guère d'intérêt que pour les Athéniens. Qu'importent aux Romains et Sourate et Cléon ? Que leur importent les pratiques démagogiques que combat Aristophane, les maux de la guerre dont il voudrait délivrer sa patrie? Que leur importent même les théories communistes, ridiculisées dans l'Assemblée des Femmes, ou les mérites respectifs d'Euripide, de Sophocle et d'Eschyle, discutés dans les Grenouilles ? Il n'y a point là d'emprunt possible, puisque les sujets en sont trop exclusivement athéniens, ou trop au-dessus du public grossier de Plaute.
Enfin le poête romain ne pouvait même pas emprunter à Aristophane sa licencieuse hardiesse et ses allures satiriques. Les lois latines y avaient mis bon ordre : depuis les fescennins, il était dangereux d'attaquer les individus ou même les classes puissantes de la société; il était défendu demettre en scène les citoyens romains, les femmes, les jeunes filles libres, et le comique n'osait ni toucher à la famille ni fianchir le seuil de la maison privée. L'exemple de Nævius, l' « os columnatum du poète barbare », avait suffi à rendre Plaute prudent. Aussi s'échappe-t-il bien rarement à effleurer ces choses dangereuses; et quand il lui arrive par hasard de le faire, même d'un ton peu sérieux, il s'en repent et il s'en gourmande bien vite. Un parasite, fanfaron de sa bassesse, se compare avec orgueil aux délateurs, se met au-dessus d'eux, et veut châtier leur excès : "Je garde et j'exerce le vieux et antique métier de mes ancêtres : je le cultive avec grand soin. De tous mes ancêtres, il n'y en a pas un seul qui n'ait rempli son ventre en faisant le parasite. Mon père, mon aïeul, mon bisaïeul, mon trisaïeul, mon quadrisaïeul et son père, ont toujours, comme les rats, mangé au plat d'autrui et nul n'a jamais pu les surpasser en voracité: on les avait surnommés Duricrânes. C'est d'eux que je tiens mon métier, et je succède à mes ancèlres. Et je ne voudrais pas être délateur, car il ne me convient pas d'aller, sans péril, voler le bien d'autrui. Les gens qui font cela, je ne les aime pas. Faut-il le dire nettement? Celui qui agit ainsi pour le bien de l'Etat plutôt que dans son intérêt personnel, celui-là, je puis me résoudre à le tenir pour un bon citoyen. Mais, qui a fait condamner un coupable, devrait donner au trésor public la moitié de son bénéfice. J'ajouterais même à la loi : « Si un délateur a poursuivi quelqu'un, que l'accusé le poursuive reconventionnellement pour la même somme, afin qu'ils paraissent devant les Tresviri à conditions égales. » S'il en était ainsi, on ne verrait plus de ces gens qui se font des édits du préteur des filets à pècher le bien d'autrui." Le personnage est tellement grotesque que ses paroles n'ont point d'importance. Pourtant Plaute, par prudence, termine ce discours par une restriction et par une pantolonnade qui leur enlèvent encore le peu qu'elles en pourraient avoir :
"Mais ne suis-je pas fou, de me mêler des affaires publiques, quand il y a des magistrats dont c'est la charge ? Entrons ici maintenant, pour rendre visite aux restes d'hier : voyons s'ils ont bien reposé, s'ils n'ont pas eu la fièvre, s'ils ont été bien couverts pendant la nuit, si personne ne les aura volés."
Et si, de place en place, on retrouve dans les prologues de Plaute quelque chose de la parabase, dans ses comédies quelques libertés aristophanesques, ce sont des ressemblances et non des imitations. Ce n'est pas à dire qu'on ne puisse relever aucune trace de la Comédie Ancienne des Grecs dans la comédie de Plaute. On a pu, sans invraisemblance, établir entre l'une et l'autre plus d'un rapprochement de détail, reconnaître même une certaine influence de l'une sur l'autre, en ce qui concerne surtout la composition générale et la peinture des caractères. Mais, ces rapprochements, c'est surtout dans les pièces dont l'original est dû à Ménandre et à Philémon, qu'on a pu le faire. Il est donc infiniment probable que Plaute ne s'est pas reporté lui-même aux pièces d'Aristophane et de ses émules et que, ce qu'il peut leur devoir, il le leur doit par l'intermédiaire de la Comédie Nouvelle.
Sa dette est involontaire et inconsciente. Si Plaute ne copie pas la Comédie Ancienne, imitet- il alors la comédie dorienne, et notamment celle d'Epicharme? Certains l'ont pensé, et précisément pour la même pièce d'Amphitryon entre autres. On sait, en effet qu'Epicharme a fait un Amphitryon, et qu'une bonne partie de ses pièces, traitant un sujet mythique, reprennent d'un ton plaisant et, même bouffon les aventures des héros et des dieux. Cette sorte de caricature des sujets de tragédie a paru s'accorder avec le titre de tragi comédie que Plaute donnait à sa pièce. D'autre part, on se rappelait que le prologue des Ménechmes annonce une pièce sicilienne ; et on citait le texte fameux et obscur où Horace rapporte que Plaute passait pour " se hâter à l'exemple du Sicilien Epicharme." (1)

(1) Ep. II, 1, 58.

Mais le vers d'Horace est trop peu précis pour qu'on en puisse faire état avec sécurité. S'agit-il d'une imitation des sujets (intrigues qui acceptent ou requièrent l'allure emportée de la motoria ? Sagit-il d'une imitation du ton (gaîté éclatant au milieu de passages plus sérieux)? S'agit-il enfin d'une simple ressemblance dans le mouvement de la pièce, dans le jaillissement des plaisanteries, et dans la verve comique des poètes? On l'ignore, et, dès lors, l'argument n'a plus de valeur. D'autre part l'explication que donne Plaute du mot tragi-comédiq nq paraît pas s'appliquer directement au genre d'Epicharme. Et puis Epicharme n'est pas le seul qu iait mis en scène d'une facon comique les hauts sujets jusqu'alors réservés à la tragédie ; bien d'autres l'on fait après lui : Diphile notamment a ainsi traité Hercule aussi bien que Thésée.
Enfin, autant qu'on peut le conjecturer, la comédie au temps d'Epicharme était encore bien jeune.
Selon le témoignage d'Aristote, c'est lui le premier qui, sur le modèle de la tragédie, a donné une intrigue suivie à la comédie (jusqu'alors composée de scènes isolées ou de parades décousues), absolument comme Livius Andronicus chez les Latins aurait donné une intrigue suivie à la satura. Les critiques qui essaient aujourd'hui de caractériser son oeuvre sont portés à croire que ses pièces « ressemblaient encore à la comédie élémentaire dont elles n'étaient guère qu'une transcription : des scènes courtes, une intrigue peu compliquée, des péripéties vives et peu nombreuses, une course rapide et directe vers le dénouement ».(1)

(1) Ce jugement paraît d'ailleurs une interprétation du " properare" d'Horace.

Or l'Amphitryon de Plaute n'offre nullement ce caractère; au contraire, avec sa double mystification, son intrigue bien menée aux multiples péripéties, ses scènes parallèles de duperies, les alternatives de colère et de pardon auxquelles elles donnent lieu, c'est une pièce qui dénote une véritable maîtrise scénique et une expérience déjà longue de la scène. Il est donc bien vraisemblable que, si le sujet a été traité par Epicharme, Plaute du moins ne le lui aura pas emprunté directement : sans doute un auteur de la Comédie Nouvelle l'aura repris, traité à la mode de son temps, et c'est chez lui que Plaute l'aura trouvé. Toujours à propos de cette même comédie à Amphitryon, on s'est demandé encore si l'original n'en serait pas Amphitryon du Sicilien Rhinthon, une de ces hilaro-tragédies qu'il avait inventées et que les grammairiens anciens citent sous le nom de rhinthonica. Mais il faudrait pour cela que l'hilaro-tragédie fût une pièce à personnages mixtes, de tragédie et de comédie ; et c'est ce qu'il ne semble pas. Rien ne nous autorise à croire qu'il y eût dans la rhinthonica mélange de dieux ou de héros et d'esclaves. On y aurait vu bien plutôt des dieux ou des héros qui avaient des aventures, des moeurs ou un langage d'esclave. On n'y aurait pas trouvé la parodie d'une tragédie donnée, car la parodie existait avant Rhinthon, et les anciens nous représentent Rhinthon comme un inventeur, mais plutôt la parodie du ton et du genre tragiques : quelque chose comme le burlesque du XVIIe siècle, une oeuvre qui tiendrait dans le genre dramatique la place que tient le Typhon de Scarron dans le genre épique.
Amphitryon de Plante ne présente pas ces caractères. Si l'action n'y est pas très honorable pour les dieux, on n'y sent ni la raillerie ni la caricature ; au milieu de ces scènes d'adultère et de fraude qui nous paraissent à nous peu conformes à la dignité divine, Jupiter et Mercure, Jupiter surtout, y ont encore le beau rôle; leur puissance est saluée par tous, même par leurs victimes, avec respect; le souci qu'ils ont de sauver l'honneur d'Alcmène et d'empêcher l'innocente de trop souffrir de leurs fantaisies les empêche de descendre trop bas et le dévouement est très sérieux, digne presque d'une tragédie. Il n'y a pas, entre leur caractère de dieux et les situations où ils se trouvent, ce contraste permanent et voulu qui semble avoir caractérisé la rhinthonica, comme il caractérise le burlesque.
Il reste donc que pour toutes ses pièces, en tout cas pour presque toute ses pièces, Plaute imite la Comédie Nouvelle (ou la Comédie Moyenne, qui lui ressemble par tous ses traits essentiels). Cela se comprend sans peine. D'abord c'est elle qui vit de son temps, qui est jouée en Grèce et en Grande Grèce et que les Romains y trouvent; de plus, sauf quelques détails, elle peint des moeurs, un état de civilisation, une organisation de la société à peu près identiques à ce qu'ils voient chez eux et qu'ils peuvent, sans peine, se représenter. La Comédie Nouvelle, au contraire de la Comédie Ancienne, n'est pas une comédie proprement athénienne ou grecque ; c'est la forme grecque de la comédie du monde antique. Autre trait intéressant : Plaute semble emprunter de toutes mains sans beaucoup de critique, imiter un peu au hasard les pièces qui se présentent à lui, sans grand souci de leur véritable mérite. Il a imité (s'il n'y a point d'erreur de transcription) un certain Démophile, qui a dû être un auteur de deuxième ou de troisième ordre; il a imité Diphile et Philémon plus qu'il n'a fait Ménandre, que les Grecs mettent à bien plus haut rang. Plus tard, Térence, à une époque où le goût, le goût d'une élite au moins, est devenu plus sûr, s'attachera davantage à Ménandre. Mais Plaute n'a point de ces raffinements et, par le choix seul de ses modèles, on le voit à l'avance, la perfection de la forme, le mérite proprement littéraire sont ses moindres soucis : ce n'est pas un artiste, c'est un amuseur.
Enfin Plaute ne se contente pas d'emprunter ses sujets, il s'en vante. Et il se vante aussi de la fidélité avec laquelle il a reproduit ses modèles. C'est peut-être parfois un remanieur, mais d'autres fois, c'est bien lui qui déclare que Plaute a traduit ses comédies du grec, qu'il a repris en latin des pièces que d'autres avaient écrites en grec; qu'il
présente sous une forme nouvelle des sujets vieux et déjà traités; qu'il met en quelque sorte la ville d'Athènes dans l'enceinte de la cité romaine et qu'il l'y rebâtit tout entière : « Spectateurs, Plaute vous demande un coin, un tout petit coin de votre grande et belle ville : il y veut apporter Athènes, et cela sans architectes, » etc. Comme Voltaire aux spectateurs du Théâtre-Français criait : « Applaudissez, Athéniens, c'est du Sophocle ! » lui, il crierait volontiers à ses auditeurs : « Applaudissez, Romains, c'est du Ménandre, c'est du Diphile, c'est du Philémon, c'est du Démophile! » ou plutôt, il le crie. Il n'y met pas d'ailleurs la mème intention spirituellement flatteuse que Voltaire : ce n'est pour lui qu'une garantie du succès, une réclame. Les spectateurs romains étaient assurément incapables de goûter ce qu'il y avait de plus délicat dans la Comédie Nouvelle des Grecs : la vérité des peintures de la vie réelle, la finesse et le nuancé des analyses psychologiques, la vraisemblance et la cohérence des caractères, la variété, la richesse, la profondeur même des pensées mises dans la bouche des personnages, sans parler de la grâce du langage, naturellement insaisissable à ceux qui ne le comprennent point.
C'étaient là autant de mérites dont ils n'avaient cure. Mais ils savaient par la renommée générale que les auteurs grecs avaient fait des pièces amusantes, qu'ils avaient réjoui leurs compatriotes assemblés et que leurs inventions etaient pleines de gaite. L'experience personnelle des auditeurs latins confirmait ces jugements : les comedies latines, qui avaient le plus excite leur rires, avaient été empruntées à ces auteurs là. Ainsi le nom connu de tel ou tel poète grec renommé recommandait à 1'avance ses pièces; comme une bonne marque de fabrique recommande une marchandise aux chalands. Si l'on eut annoncé aux Romains une comedie originale, tout entière composée par un de leurs compatriotes, ils se seraient défiés, ils auraient prefere peut-etre courir è des plaisirs d'un intérêt plus certain, la parade d'un montreur d'ours ou les tours de force d'un danseur de corde. Du mornent qu'on leur promettait du grec, ils savaient qu'on rirait, et ils étaient deja disposés a rire : c'est ainsi qu'en France on achelait de confiance et qu'on admirait sur parole les auteurs espagnols et italiens au XVlIe siecle, les ariglais au XVIII e, les allemands au debut du XIX è, et naguère peut-etre les russes ou les norvegiens. Plaute avait donc tout interet a imiter de tres pres et à suivre dans leurs inventiens les comiques grecs à la mode.
Mais si ces déclarations étaient de nature à rassurer les spectateurs romains, elles sont de nature à nous inquieter, nous. Ses comédies ne sont-elles donc à aucun degre origiuales? Lui-meme n'est-il donc qu'un simple traducteur? La question est grave. Elle dépasse notre auteur: il y va de l'originalité du theatre comique latin tout entier. Puisque, au jugemrent des anciens, mieux placés pour en juger que nous, à qui tant d'oeuvres manquent, Plaute est le maitre des auteurs comiques à Rome, s'il n'est pas original, aucun d'eux ne l'est. Ni ses comédies, ni celles d'aucun autre ne méritent d'être éudéees en elles-memes; on les lirait seulement pour y retrouver la comédie grecque, comme on lisait les traductions arabes d'Aristote seulement pour y deviner le texte grec. Si nous les avions, ces comédies grecques, le problème serait vite résolu. Mais elle nous font défaut. Nous sommes donc contraints d'ajourner la solution. C'est seulement quand nous connaitrons les comédies de Plaute que nous pourrons, par des hypothèses, par des inductions, je ne dis pas arriver à demeler, mais essayer de déméler ce qu'il doit à ses modeles, et, s'il y a lieu, sa part d'originalité personnelle.

CHAPITRE VI

LES SUJETS DE PLAUTE

I

COMEDIE DE CARACTERES, COMEDIES DE MOEURS, COMEDIES ROMANESQUES

Bien que les sujets traités par Plaute ne soient assurement pas de son invention. tl n'en est pas moins utile de les passer en revue. Sans doute, cette étude ne nous apprendra rien sur la faculte créatrice de Plaute. Mais, du moins, elle pourra nous apprendre quels dons comiques il s'est reconnus à lui-meme. Car, s'il n'a fait que copier il a pourtant choisi ce qu'il devait copier; et, s'il a choisi des modeles qui pussent correspondre au gout de son public, il les a choisis aussi parce qu'il se sentait capable de déployer sa verve dans cette imitation et d'y montrer ses qualites de comique. Terence avait sensiblement le même public, ou si peut-etre l'élite de ses auditeurs était plus raffinée, en revanche le peuple, par l'afflux d'une tourbe d'affranchis était plus grossier encore; il avait sous la main le même trésor de pièces toutes faites; si les deux auteurs ont pris des sujets diffrents, c'est que leur talent et leurs aptitudes étaient differents aussi.
La Comdie Nouvelle, on le sait, était attachée scrupnleusement à la vérite humaine. Cétait une réaction contre la fantaisie parfois extravagante, toujours désordonnée, qui étincelle dans les pièces d'Aristophane; c'etait une consequence aussi du mouvement general qui entrainait alors la littératnre vers la réalité. Représenter 1e plus exactement possible la vie contemporaine et, sous la vie contemporaine, la vie humaine elle-rnême, tel est le but que se sont propose les Ménandre et les Pkilemon.
Une telle tendance n'est guère favorable à la grande comédie de caractères. La comédie de caractères, en effet., met en scène des individus speciaux et presque exceptionnels, puisqut'ils sont passes àla dignité de types. Un Alceste, un Tartuffe n'existe pas, à vrai dire, dans la vie réelle; ils ne s'y trouvent, pour ainsi parler, qu'à l'état fragmentaire, et le puissant génie qui les a construits, les a conçus, les a créés, plus qu'ii ne les a observés : le monde vêritable n'en offre que des images atténuées, qui participent au type complet, comme les êtres, selon la philosophie de Platon, participent aux Idees, sans jamais les reproduire dans leur pureté. Aussi, la generation, plus fine que puissante, qui inventa la Comedie Nouvelle n'atteignit guère à cette forme vigoureuse et quasi-philosophique de la comédie. A plus forte raison eut-il été imprudent de proposer ce plaisir trop élevé au public de Rome : une seule fois, dans l'Aululaire, Plaute osa risquer une pièce de ce genre.
Le grand-père d'Euclion était un avare; il a enfoui, sous la garde du dieu Lare de sa maison, une marmite contenant un trésor. Son fils, le père d'Euclion, était egalement avare, et , le dieu, négligé, ne lui a pas révélé la cachette. Euclion lui-même ressemble à son pere et à son grand-pre; mais il a une fille si pieuse envers le dieu que, pour la récompenser et lui assurer un bon mariage, il a fait découvrir le trésor à Euclion. Plein de joie et de peur, Euclion n'en dit rien personne et, pour dérouter les souppons, continue à vivre en pauvre : il est fou de crainte; tout l'inquiète et tous l'inquiètent; tour à tour, il met ses serviteurs à la porte pour aller visiter son or en secret et les rappelle pour leur ordonner de faire bonne garde. Le riche vieillard, Mégadore, était son voisin. Quoique mère d'un fils chéri, la soeur de Mégadore exhorte son frère au mariage, et lui, sage et redoutant une femme dotée, veut épouser la fille d'Euclion. II fait sa demande, non sans peine, car Euclion, s'éclipse à chaque instant pour aller surveiller sa marmite. Euclion n'ose pas refuser; il laisse fixer le mariage au jour mêrme; mais il est persuade que Mégadore a eu vent du secret, et sa terreur redouble : les cuisiniers que Mégadore envoie préparer le repas de noce lui paraissent des voleurs, les amabilités de Mégadore lui-même lui sont également suspectes, et, pour sauver son bien, il prend le parti d'aller le cacher dans le temple de la Bonne-Foi. Or, le neveu de Mégadore, Lyconide. aimait la fille d'Euclion ; un jour de fête, il l'a meme séduite, et elle est sur le point d'etre mère. A la nouvelle que son oncle 1'épousait, il a envoye aux renseignements son esclave, Strobile. Strobile s'est justement caché derriere 1'autel de la Bonne-Foi; il entend la prière d'Euclion et se met en quête de la marmite, Avant qu'il ne la decouvre, Euclion, revenu subitement, le chasse avec menaces, reprend son trésor et court le déposer dans le bois sacre de Sylvain, sans s'apercevoir que Strobile le suit et 1'espionne. Cependant, Lyconide a tout avoué à sa mère;elle lui pardonne et obtient en sa faveur le désistement de Mégadore. Quand le jeune homme veut aborder Euclion, il le trouve au désepoir la marmite a disparu. et le bonhomme se lamente tragiquement. Longtemps Euclion n'entend rien à ce que lui dit Lyconide, l'un parlant de la jeune fille, l'autre ne pensant qu'à son trésor. Quand enfin le quiproquo s'éclaircit, Euclion court chez lui faire une enquête. A ce moment, Lyconide apprend que Strobile est le voleur... (Le reste de la pièce manque : sans doute, Euclion donnait son consentement pour recouvrer sa marmite).
Il y avait bien là, on le voit, le commencement d'une comédie de caractere et 1'ébauche d'une peinture de 1'avarice. Le dieu Lare nous l'a dit: Euclion est avare par hérédité et succombe au vice de sa famille; et Strobile ne nous le laisse pas ignorer : « La pierre ponce n'est pas plus sèche que ce vieux... On lui demanderait la famine qu'il ne la prêterait pas! » Seulement, dans tout le reste de la pièce, cette avarice n'est pas mise en pleine lumière.On ne la voit pas, comme chez Harpagon, lutter victorieusement contre d'autres sentiments ou d'autres passions, affection paternelle, amour senile, désir de tenir son rang. Elle n'engendre aucun des faits de l'intrigue, car la séduction de la jeune fille est un simple accident, tandis que, dans 1'Avare, 1'engagement secret d'Elise et son independance hardie, les emprunts de Cléante et sa révolte irrespectueuse sont des consequences directes de 1'avarice de leur père. Toute 1'action de la comedie latine, au lieu de dépendre d'un caractere, tourne autour de la marmite surveillee,cachée, convoitée, dérobee et enfin resttluee : c'est la situation qui est depeinte, plutot que le vice, et Euclion ressemble au savetier de La Fontaine ou au Vulteius Menas d'Horace, bien plus qu'à Harpagon. Si le dieu Lare ne nous avait pas prévenus, si Strobile, en un court pisode, ne nous presentait la caricature outranciere du vieux ladre, nous pourrions croire que nous avons seulement là. un pauvre diable affolé par l'aubaine d'une richesse subite. Le professeur de Bologne, Urceus Codrus, qui a voulu compléter la piece mutilée, n'a peut-etre pas inventé un dénouement trop invraisemblable : Euclion. rentre en possession de sa marmite, en fait cadeau à son gendre. Il n'est pas absurde d'admettre que, tel que l'Aululaire nous le presente, il guérisse tout à coup; il est absurde d'admettre que Harpagon guérisse jamais. Pour 1'auteur grec peut-etre, à coup sur pour Plaute, l'objet essentiel de la pièce ce n'est pas le caractère d'Euclion, c'est l'embarras ou le jettent les évènements au milieu desquels il se débat, c'est le vol de la marmite malgré ses précautions, ce sont les quiproquos ou sa préoccupation l'engage. L'Aululaire n'a que les apparences d'une comédie de caractère.
Et ce qui prouve bien que Plaute ne s'est point proposé d'aussi hautes ambitions, c'est que l'Aululaire est seule de son genre parmi ses pieces. Jamais plus nous n'en trouverons aucune qui ait des airs de grande comédie; jamais plus nous n'aurons à nous demander s'il n'a pas voulu personnifier et comme incorporer en un type un défaut humain, uue passion maitresse. Les plus importantes de ses oeuvres ne s'é1èvent pas au dessus de la comédie de moeurs. Ménandre, ses rivaux, son école et ses successeurs s'intéressaient surtout à la vie commune et moyenne.
Au lieu de chercher l'exception, ils s'efforçaient, au contraire, de saisir ce par quoi les hommes se ressemblent: les façons d'agir, de parler, de sentir, qui les rendent le plus identiques aux autres hommes et au public ordinaire des comédies. Mais il fallait bien pourtant que leurs personnages se distinguassent les un des autres; et c'était par leur age, leur sexe, leurs relations de famille et de societe qu'ils les individualisaient. Il y avait le jeune homme et le vieillard, la jeune fille et la vieille femme, le mari et la femme, les père et mère et le fils, les amis et les ennemis, les maitres et les esclaves. Et chacun d'eux, considere moins en lui-meme que dans les rapports qu'il soutient avec les autres, ne pouvait guère avoir que deux ou trois attitudes différentes : le jeune homme etait amoureux ou rebelle à l'amour, le vieillard, ganache et grotesqne ou abondant en sages maximes et en bons conseils, la jcune fille, fidèle ou perfide, la vieille, retenue ou commère, le mari, rangé ou plus souvent debauché, la femme, bonne ou d'ordinaire acariatre, le père, indulgent ou grondeur, le fils, soumis ou rebelle, l'ami, devoue ou égoiste, l'ennemi, généreus ou acharné, le maitre, condescendant ou tyrannique, 1'esclave, zélé ou trompeur, etc. Aussi, le nombre de ces personnages est-il forcement restreint, et les mêmes reparaissent dans beaucoup de sujets, ou, pour mieux dire, ce sont des roles plutot que des personnages.
La preuve en est que les masques de la Comedie Nouvelle n'étaient point façonnés et peints spécialement pour chaque pièce; ils resservaient de l'une à 1'autre, et, dès le premier coup d'oeil, faisaient reconnaitre non pas le personnage individuel, Mégadore ou Lyconide, mais leur espece, si je puis ainsi dire : le vieillard indulgent ou le jeune homme amoureux. Ces comédies à role quasi-fixes étaient construites sur divers modeles. Parfois, dans le Stichus, par exemple, on dirait que la peinture de ces diverses situations typiques, de ces attitudes variées dans la famille ou dans la societé, se suffisait à elle-meme; les evenements proprement dits étaient réduits autant que possible : "Le vieillard Antiphon a deux filles, Panegyris qui a épousé Epignome et Pinacie qui a épousé Pamphilippe. Depuis trois ans, ses deux gendres sont absents; partis pour refaire leur fortune, ils n'ont plus donné de leurs nouvelles. Antiphon désire reprendre ses deux filles, rompre leur mariage et leur en en faire contracter un autre plus brillant, plus profitable pour elles et pour lui ; mais Panegyris et Pinacie refusent et, malgré tous ses efforts, restent inbranlablement fidèles à leurs maris. Epignome revient tout à coup avec son esclave Stichus, auquel, pour fêter son retour, il donne la permission de se divertir à son gré; et Pamphilippe revient, lui aussi, avec son esclave Sagarinus. Comme les deux gendres sont devenus riches, ils sont accueillis à merveille par leur beau-père, qui de plus les flatte pour obtenir d'eux une belle joueuse de flute qu'ils ont ramenee. Ils s'amusent, un instant, à bafouer un parasite qui espèrait prendre part aux banquets du retour; et les deux esclaves Stichus et Sagarinus se livrent à des bombances et à 1'orgie."
C'est à peine si, dans tout cela, il y a, je ne dis pas une action dramatique, mais simplement des actes réels. A vrai dire, personne n'y fait rien : le beau-père a tenté d'agir contre ses gendres, mais il n'y a pas réussi, et leur retour le désarme; les filles ont courageusement, mais passivement, résisté aux menaces qu'a faites et aux vélléites d'agir qu'a manifestées leur père; les gendres se bornent à réapparaitre;
et les esclaves s'amusent. Personne même n'y montre quelque défaut saillant ou ridicule un peu marqué. La partie comique, enfin, est toute en épisodes a peine rattaches à l'ensemble de la pièce, et elle est confiée à des personnages très secondaires, qui par eux-mêmes ne sont rien : un parasite et des esclaves. Les relations. d'un beau-père avare avec ses gendres pauvres, puis riches, d'un père autoritaire avec ses filles abandonnées de leur mari, de deux maitres avec leurs esclaves, et tout cela très superficiellement traité, voila tout le sujet de la pièce, si l'on peut appeler sujet quelque chose d'aussi rudimentaire.
Mais les comédies aussi vides de faits sont l'exception dans le théåtre grec. En général, il s'y passe quelque chose, et meme l'intrigue, simple encore mais un peu plus complexe, y est adroitement ménagée et conduite. Sans présenter un entassement d'événements multiplies, elles en offrent une assez grande variété pour que les personnages agissent davantage, se montrent dans les différentes relations que les membres d'une même famille, d'un même quartier, d'une même ville, ont les uns avec les autres, se révèlent sous divers aspects en des circonstances diverses, soient plus vivants enfin. Tel est le Trinummus. "Charmide, partant pour un long voyage, a laissé le soin de ses affaires à son ami CallicIès et lui a confié un trésor caché dans sa maison. Le fils de Charmide, Lesbonique, devenu son maitre par le depart du père de famille, se livre aux plaisirs et aux folles dépenses : il se ruine, lui et sa sæur, et, profitant d'une absence de CallicIès, il veut mettre en vente la maison paterneIle. A son retour, Calliclès, ne voulant ni laisser vendre la. maison avec le trésor, ni révéler l'existence du trésor que Lesbonique gaspillerait, rachète la maison pour la garder à son ami et. s'expose ainsi à d injurieux soupçons : on croit qu'il veut tirer profit des folies de son pupille. Un bon jeune homme, Lysitele, ami de Lesbonique, veut lui venir en aide dans la détresse où il est tombé : il se propose d'épouser sans dot la soeur que Lesbonique a ruinée et il obtient le consentement de son pere et de CaIlicIès. Mais Lesbonique, qui, malgré ses fautes, a du coeur, ne consent point à. donner sa soeur sans dot : il abandonnera les restes de son bien et ira chercher fortune hors de sa patrie Calliclès, sur le conseil d'amis fidèles et sages, trouve un moyen de faire une dot à la jeune fille sans accepter 1'expiation de Lesbonique et sans dénoncer le trésor : il prélevera la dot sur le trésor, mais feindra qu'un messager la lui apporte de la part de Charmide. Ce faux messager (payé trois écus pour sa commission) rencontre précisément, à la porte de la maison, Charmide revenu à 1'improviste. Charmide, découvrant la fraude sans en connaitre les raisons, berné et renvoie le messager, puis apprend avcc douleur la vente de sa maison et ce qu il croit la trahison de son ami. Mais les choses lui sont bientôt expliquées, et, plein de reconnaissance pour Calliclès, il agrée Lysitèle pour gendre et pardonne à Lesbouique."
Un trésor caché, voila une donnée romanesque qu'en dépit de la vraisemblance il nous faut admette pour que la piece meme puisse exister; un retour imprévu, le moyen est un peu conventionnel et trop facile pour amener un dénouement. Mais ce ne sont là que des ressorts exterieurs (quoique nécessaires) à la comédie véritable. Tout le reste, et le reste est 1'essentiel, puisque c'est la source de l'intérêt que nous pouvons prendre à 1'histoire, tout le reste emprunt à la réalite pure. C'est une copie de la vie ordinaire, une peinture prise sur le vif d'un groupe de bons bourgeois; et 1'agrément que nous y trouvons tient seulement à la vérite de ces simples représentations. Je ne vois rien qui rappelle mieux à l'esprit les premières comédies par lesquelles a debuté le grand Corneille : « Egalemet éloignées de l'extravagance espagnole et de la bourfonuerie classique italieuue, non éloignées de l'anciehne liberte gauloise.., c'etaient, à peine remaniées, des imitations de la vie moyenne ou bourgeoise d'alors. Pas ou peu de « valets bouffons », ni de « capitans », ni de docteurs mais le ton de la conversation du jour, et, pour heros un peu embellis, les personnages que l'on coudoyait dans les rues de Paris ou de Rouen. Il faudrait changer bien peu de chose à ce jugement, pour qu'il s'appliquat exactement au Trinummus, image, lui aussi, de la vie et des manieres des « honnetes gens qui vivaient dans les petites cites grecques.
II est même à remarquer combien cette comédie est peu.comique. A peine un quiproquo soulève-t-il quelques rires et vient-il égayer un peu ce tableau de mæurs; et l'on sent, du reste, qu'il a été cherche par le poète, amené de parti pris pour l'ébattement de 1'auditoire. Aucun évènement n'y est vaudevillesque; aucune conversation, aucun episode, grotesque ; aucun personnage, ridicule, à plus forte raison odieux; ce sont tous de trés braves gens, y compris cet étourdi de Lesbonique : amis dévoués jusqu'à sacrifier leur réputation ou le légitime espoir d'un riche mariage, prodigue repentant, père indulgent, ils nous intéressent, ils nous émeuvent plus qu'ils ne nous amusent. Un pas de plus, un degré de gravité de plus dans les circonstances, un degré de sérieux de plus dans le ton, et nous toucherions, sinon à. la comédie larmoyante, du moins au drame bourgeois. Ce pas, les Grecs l'ont fait, et Plaute à leur suite, lorsqu'il leur a emprunté les Captifs." L'Etolien Ilegion avait deux fils, Philopolème et Pégnion. Celui-ci, à l'age de quatre ans, fut enlevé par un esclave, Stalagmus, qui prit la fuite et 1'alla vendre en lide. Le maître de 1'enfant 1'appela Tyndare, l'éleva, et, dans la suite, 1'attacha au service de son propre fils, Philocrate, lequel avait à peu prs le même âge. Vingt ans apres le rapt, une guerre s'eleva entre les Etoliens et les Eleens, et Philopolème, fait prisonnier dans un combat, fut, à son tour, vendu en Elide. Pour recouvrer au moins ce second fils, Hégion recherche des prisonniers éléens qu'il puisse echanger avec lui : il apprend qu'un jeune Eléen de bonne famille a été pris avec son esclave et il se hate d'acheter les deux captifs. C'étaient précisement Philocrate et Tyndare. Mais, afin de mieux assurer; la liberté de son maitre, Tyndare, reconnaissant des bons traitements qu'il en a repus, accepte de passer pour lui. Hégion se laisse duper, et il envoie chez les Eleens, pour négocier l'éehange, Philocrate, qu'il croit Tyndare, tandis qu'il surveille avec grand soin Tyndare, qu'il croit Philocrate. Malheureusement, après le depart de Philocrate, Tyndare est reconnu par un autre esclave éléen, prisonnier comme lui, et, malgré ses efforts, la fraude est découverte. Hégion s'irrite, menace, et, exaspéré encore par les r6ponses courageuses de Tyndare qui se vante maintenant de sa ruse héroïque, il 1'envoie aux carrières pour y mener 1'horrible vie des esclaves condamnés. Mais voici qu'arrive triomphant le parasite Ergasile, porteur d'une bonne nouvelle qui lui vaudra un bon rcpas. Philocrate n'a pas oublié son fidèle serviteur ; il ramène Philopoleme afin de l'éehanger avec lui, et même, désireux de s'assurer le bon vouloir d'Hégion, il livre Stalagmus, 1'esclave fugitif. Hegion envoie quérir Tyndare pour le restituer à son maitre, et il interroge Stalagmus sur la destinée de l'enfant qu'il a ravi. Tout se decouvre alors, et Tyndare, redevenu Pegnion, est rendu à sa famille : Stalagmus le remplace justement aux carrières."
Voila un drame complet : graves évènements et dangers tragiques, beau dévouement et noble fidélité, tristesse et joies paternelles, reconnaissances emouvantes, rien n'y manque, pas mème le .traitre, pas même la vertu récompensée et le vice puni. Dans les faits, il n'y a rien de comique: quand Hégion est trompé, quand Tindare, malgré ses efforts, est découvert, la situation est trop grave pour qu'on pense à en rire : il s'agit d'un père qui voit ses plus chers espoirs décus, d'un ami généreux à qui son héroisme est funeste. Parmi les personnages, il n'y en a là aucun de comique, sauf le parasite introduit tout exprès et sans besoin. Pas d'amour non plus: pas rnême un rôle de femme. C'est par le ton seul que la pièce peut être une comédie: 1'auteur, pour ne point sortir de son genre, est obligé en quelque sorte de lutter contre son sujet même et de pousser au comique les quelques scènes qui s'y pretent un peu.
On le conçoit sans peine, ni Plaute, ni même ses modèles ne traitent ordinairement de pareils sujets ou ne mettent en scène de pareils personnages. Aux actions vertueuses, aux honnètes gens, aux beaux sentiments, la comédie peut toucher parfois, mais elle ne s'y attache pas de préférence : tant s'en faut. Et d'ailleurs elle aurait tort; son but est de faire rire; le ridicule est dunc son gibier, et il n'est pas facile de trouver là d'abondants ridicules. Si vulgaire que soit un public, il éprouve quelque peine à rire des hommes ou des choses qu'au fond de son coeur il sent estimable; ou, pour mieux dire, plus il est vulgaire, inhabile à se dédoubler lui-même, plus il a de peine à en rire. Ce sont les raffinês qui savent assez bien discerner leurs impressions pour trouver des ridicules à la vertu meme : encore en souriront-ils plutot qu'ils n'en riront; et ni à Rome, ni même en Grèce, les raffinés n'étaient en majorité dans la cohue qui s'entassait au theatre, toujours gratuit. Heureusemcnt, heureusement pour les auteurs comiques, s'ils ont de bonnes mæurs à peindre, ils en ont aussi de mauvaises: ils en ont même davantage, et c'est leur salut.
Quand on peint de mauvaises moeurs, il n'y a plus à redouter ces impressions rnelangées,au contraire ; et volontiers le public se sent obscurement gré à lui-.meme de venger la morale, en riant des vices qu'il partage et des vicieux, ses semblables. Beaucoup, sans doute, des auditeurs grecs de Méandre ou latins de Plaute auraient pu dire la phrase de Dèmosthène : « Nous avons. des courtisanes pour nous amuser, des maitresses pour prendre soin de nous, des épouses pour nous donner des enfants et régler l'interieur de nos maisons»; beaucoup pratiquaient avec entrain cette ingênieuse division du travail; encore un bon nombre supprimaient- ils volontiers la troisième catêgorie, sinon les deux dernières; et il est à supposer qu'ils n'avaient pas tous à s'en louer. II n'en est pas moins vrai que même ceux-là, surtout ceux-là peut-être, riaient de tout leur coeur des fourberies des courtisanes et de la sottise de leurs dupes, de leurs autres dupes.
Une piece comme le Truculentus leur en fournissait amplement l'occasion." La courtisane Phronsie a trois galants : l'Athènien Diniarque, le jeune villageois Strabax, le militaire babylonien Stratophane. Elle croit dejà avoir ruiné Diniarque et lui ferme sa porte. Pour s'assurer la genérosité du militaire, elle feint d'en avoir eu un fils. et elle s'est fait apporter un nouveau-né qu'elle lui présentera comme son enfant. En même temps, elle reçoit les visites et l'argent de Strabax, et elle essaye de l'attirer encore davantage, malgre les efforts de Stratilax, le rustre, esclave de Strabax, qui rudoie, dès qu'il le peut, la courtisane et sa servante. Diniarque ayant montre qu'il lui restait quelque fortune, Phronesie le reçoit, lui raconte quel piège elle a tendu au militaire, et, en sa présence, elle berne le Babylonien et le renvoie, après avoir accepté tous ses cadeaux. Diniarque enchanté la comble de présents, et elle introduit immdiatement son second rival, Strabax. (Le rustre lui-même, par un revirement que rien n'explique, ou par une feinte qui ne servira à rien, vient prendre part à l'orgie.)
Diniarque est donc joué et congedié. Mais 1'enfant qui a été remis à Phronesie, se trouve être justement le fils de Diniarque et d'une jeune fille qu'il a seduite. Le père de cette jeune fille ayant tout découvert, Diniarque se voit contraint d'épouser la jeune fille et de réclamer son enfant. Le militaire et le villageois restent seuls en présence et se préparent à se ruiner pour Phroesie."
Evidemment, il y a là de multiples intrigues menées de front par 1'habile courtisane, sans compter 1'aventure parallele de Diniarque avec une jeune fille de naissance libre. Mais ce n'est pas en elles-mêmes que ces fourberies offrent de 1'intérêt. Diniarque est trop épris, le militaire trop sot, le villageois trop naif, pour que les mensonges auxquels ils se laissent prendre aient besoin d'être adroitement combines: ils ne demandent qu'a être dupes, et leur mésaventure en devient bien moins amusante. La source principale de 1'interet (je ne dis pas dans la comédie que Plaute a tiré de ce sujet, mais dans ce sujet lui-même), c'est la peinture de la vie de la courtisane, de sa duplicité professionnelle, de l'art qu'elle met à prendre et à reprendre ses victimes; et c'est, en même temps, la peinture des sottises que la frequentation de ces femmes fait commettre à leurs jeunes commensaux.
D'ailleurs, le poète grec a eu bien soin de mettre en lumière le caractere de sa pièce, et deux couplets symétriques, dont Plaute videmment lui a emprunté l'idee, posent en face l'un de l'autre cette Celimène de bas tage et cet Arnolphe, adolescent." Ma maitresse, dit la servante de la courtisane, ma maitresse a chanté chez nous le chant funebre sur la fortune de ce galant. Ses terres et ses maisons ont été hypothéquées au benefice de 1'Amour; et maintenant ma maitressc lui confie librement ses plus importants projets: il est son ami, plus pour la conseiller que pour lui venir en aide. Tant qu'il a eu, il a donné; maintenant, il n'a plus rien: ce qu'il avait, nous l'avons, et ce que nous avions (rien du tout), il l'a; ainsi va le monde, la fortune tourne et la vie change. Lui, nous 1'avons vu riche, et nous, il nous a vues pauvres; les rôles sont retournés : bien sot qui s'en étonnerait! S'il est dans la misère, nous n'y pouvons rien : il a aimé; ce qui lui est arrivé est tout naturel. Ah ! malheur si nous nous apitoyions sur le sort des dissipateurs ! Une veritable entremetteuse doit être bien endenté, sourire à tout venant et lui dire des douceurs, cacher au fond de son coeur ses mauvais desseins et repandre de bonnes paroles. II va bien à la courtisane de ressembler à un buisson d'épines : des qu'elle a accroché un homme, qu'il ne s'en tire pas sans mal ou sans perte. II faut qu'une courtisane ne veuille jamais rien savoir d'un amoureux: des qu'il ne paie plus, qu'elle le renvoie chez lui comme un mauvais soldat licencié. Nul ne sera jamais un véritable amoureux, s'il n'est ennemi de sa richesse tant qu'il en a, qu'il aime: quand iI n'a plus rien, qu'il aille chercher fortune ailleurs et, puisqu'il n'a plus rien, qu'il cede de bonne grâce la place à ceux qui ont. II n'y a rien de fait, si celui qui vient de donner n'est pas prêt à donner encore, et nous 1'aimons celui qui. dès qu'il a donné, oublié ce qu'il a donné. Celui-là est un veritable amoureux qui neglige tout le reste et se ruine. Et puis les hommes s'en viennent repeter que nous agissons mal avec eux, que nous sommes cupides ! Comment, nous sommes cupides ? Quel mal faisons-nous donc en fin de compte ? Jamais un amoureux n'a assez donne à celle qu'il aime, jamais nous n'avons assez repu, jamais aucune n'a demande assez ! Quand un amoureux, à force de présents, s'est mis a sec, s'il nous dit qu'il n'a plus rien à donner, nous l'en croyons sur parole et nous ne recevons plus assez, quand il n'a plus de quoi donner assez : nous faut toujours chercher de nouveaux donateurs, des hommes qui aient des trésors intacts pour nous donner vraiment."
Et le jeune homme à son tour se prêsente, qui confesse lui mêrne sa folie: "Non, une vie entière ne suffit pas, pour qu'un amoureux apprenne de combien de façon, il se perd et jamais Vénus elle-même, quoiqu'elle ait pour rôle de régler souverainement les affaires des amoureux, ne saurait faire le compte de toutes les manières dont il est berné, de toutes les façons dont il se perd, de toutes les supplications dont il est vaincu. Ce sont des caresses; ce sont des scènes. Et combien il faut de faux serinents, sans compter les cadeaux ! Pour commencer, une pension: c'est l'entree de jeu, et cela lui vaut trois nuits. Et voilà. qu'elle parle d'argent, de provisions, de vin, d'huile; de blé : elle essaie si vous ètes coulant ou serré; c'est comme un pêcheur qui se prépare à jeter son filet dans le vivier; quand le filet est au fond, il le resserre ; le filet jeté, il prend bien garde qu'aucun poisson ne puisse sortir, et de droite, de gauche, il les y enferme tous jusqu'a ce qu'il les retire de l'eau. Il en est ainsi avec l'amoureux; s'il donne ce qu'on lui demande, s'il est genereux et non économe, on lui accorde davantage; et lui, cependant, il avale l'hameçon. Une fois qu'il s'est grisé du breuvage d'amour et que le poison s'est glissé jusqu'à son cæur, c'en est fait, il est perdu, lui, ses biens, son credft. Si sa maitresse se brouille avec lui, il meurt deux fois, perdant tout ensemble son argent et son caeur. Si elle est bienveillante, il meurt encore : perdant son cceur, s'il est trop rarement accueilli, son argent, s'il a la joie d'être souvent reçu. Vous n'avez pas encore fait un seul cadeau qu'on a prepare cent demandes : c'est un bijou perdu. une robe déchirée, une esclave achetée, un vase d'argent ou d'airain, l'emplète d'un lit garni, d'une armoire grecque, toujours quelque chose, et 1'amoureux doit le donner. Et, tandis que par ces moyens-la nous perdons nos biens, notre crédit et nous-mêmes, nous nous cachons, nous prenons bien garde que nos parents, nos proches n'en sachent rien".
II est bien clair, d'après cela, que les divers évènements du Truculentus n'en sont point l'élément essentiel: ils sont seulement des moyens destinés à mettre en valeur les deux personnages opposés ; et la pièce, par son sujet, est bien une comédie de moeurs. La Comédie-Nouvelle des Grecs offre cependant des pièces qu'on ne saurait, sans abus, appeler des comédies de moeurs, et qui pourtant ne sont point encore de pures comédies d'intrigue. II y a des personnages sympathiques en eux-mêmes, dont le caractere, les sentiments sont assez bien dépeints pour qu'on s'intéresse à eux; mais, en même temps, une partie de l'attention est distraite par la succession des évenements, et c'est de la complication, du dénouement des faits, que nait pour les spectateurs une partie de leur plaisir. C'est ce que j'appellerais la comédie romanesque, sorte de mélodrame où il n'y a pas de sang versé, qui finit bien, ou le traitre enfin est plus ridicule qu'odieux. Pour en avoir une idee exacte, il suffit de lire le Rudens, l'exemple le plus heureux peut-être que nous en présente Plaute.
"Démonès, un Athénien que des revers de fortune ont contraint de quitter sa patrie, est venu se réfugier sur le territoire de Cyrene: il habite une maison de campagne au bord de la mer et non loin du temple de Venus. Il avait eu jadis une fille, Paleslra; elle lui fut enlevee toute jeune et elle est tombée aux mains d'un marchand de femmes esclaves, aun leno Labrax, qui s'est prccisement établi à Cyrene. Dans cette même ville enfin vivait Pleusidippe, jeune homme d'origine athénienne; il a vu Palestra, il s'en est pris et il a voulu l'acheter au leno. Labrax a conclu le marché et accepte des arrhes ; mais, sur les conseils d'un certain Charmide, aussi coquin que lui, il manque a sa parole. Il feint d'avoir accomplir un voeu au temple de Vénus et donne rendez-vous à Pleusidippe pour le festinqui doit suivre le sacrifice; les soupcons du jeune homme ainsi endormis, il s'embarque en cachette, pour aller vendre encore Palestra en Sicile. Mais le dieu Arcturus, défenseur de la justice, soulève une tempête qui arrêle le vaisseau et le jette à la côtc près de la maison de Démonès.
Pleusidippe, averti du départ de Labrax, a couru inutilement au port; à tout hasard, il vient aussi près du temple et interroge Démonès qui ne sait rien et n'a encore vu personne.
Pleusidippe est à peine parti que Paléstra aborde toute seule dans une barque désemparée : elle se désole et se désespère. Pourtant elle reprend un peu de courage en retrouvant une compagne d'esclavage, Ampélisque, et toutes deux trouvent un asile chez la bonne prêtresse de Vênus. Ccpendant Trakhalion, 1'esclave de Pleusidippe, qui clierchait son maitre, découvre avec joie Palestra et Ampélisque.
Malheureusemeut, Labrax et Charmide, que les flots avaient jetés à petite distance, surviennent à leur tour rencontrant leurs captives, les veulent emmener de force. Trakhalion appelle au secours. Démonès intervient et ses esclaves retiennent captives et maitres. Pendant que Labrax discute avec lui, Trakhalion court chercher Pleusidippe, et le jeune homme traine son voleur devant les tribunaux. Or Gripus, esclave de Démonès, halant un filet au bout d'un cable, a retiré de la mer une valise. Trakhalion lui en dispute la proprieté, car il a recounu'la valise de Labrax, et il sait que le leno y a enfermé une cassette où Paleslra conservait les preuves de sa naissance libre. Demonès est pris comme arbitre: il demande à la jeune fille de décrire le contenu de la cassette et, aux objets qu'elle énumere, il reconnaît son enfant disparue. C'est une joie pour tous. Gripus seul est mécontent, car il est le seul qui ne retire de sa trouvaille aucun bénéfice; pour s'indémniser, il se fait promettre par Labrax un talent en échange de sa valise. Labrax, une fois la valise recoavrée, refuse de payer. On fait de nouveau appel à Demonès : i'l exige le talemt; mais il en restitue la motié à Labrax pour acheter la liberté d'Ampelis, et., en cha:nge de l'autre moitié, il affiranchit Gripus. Et tout le monde, cette fois-ci, est satisfait, sauf Labrax., comme il est juste." On voit comment une pièce de ce genre se distingue de la comédie de mæurs. Demones, Palestra, Pleusidippe sont assurement d'honnêtes gens .et nous sommes tout disposés à leur vouloir du bien; mais, enfln, leur personnalité n'est pas assez marquée pour que nous portions un interêt bien vif à leurs aventures, leurs sentiments ne sont pas assez fortement dépeints pour nous attacher tout entiers. C'est avec leur situation que nous sympathisons surtout; un père privé de son enfant, une jeune fille dépouillée de sa liberté et ravie à celui qu'elle aime, un jeune homme à qui son amie est enlevée voila ce que nous voyons surtout en eux; et nous attendons de la providence du theatre qu'elle rende à l'un sa fille, à l'autre son nom et son ami, au troisième sa chère Palestra. Nous savons bien d'ailleurs que ce denouement se produira : c'est avec curiosité, mais sans fièvre, que nous suivons l'enchainement des faits ou des hasards qui amèneront les inévitables reconnaissances.
Çe genre hybride de comêdie, où ni les personnages ni 1'intrigue ne se suffisent à eux-mêmes, où les évènements nous touchent et nous réjouissent surtout à cause des acteurs qui y sont mêlés et où les acteurs nous deviennent sympathiques à cause des évènements qui leur surviennent, offre bien l'espece d'intéret que leurs lecteurs ordinaires cherchent dans tant de romans populaires de nos jours. II semble que les Grecs s'y soient beaucoup plu et que leurs auteurs comiques 1'aient souvent traité : on ne s'expliquerait pas autrement que Plaute ait pu trouver, pour sa Vidularia un sujet presque de tous points semblable au précédent.
"Un jeune homme, séparé tout enfant de sa famille, conserve dans une valise un cachet en forme de bague avec lequel il espère retrouver son père. Dans un naufrage, il l'a perdu; et, jeté sans le savoir près de la maison de ses parents, la misère l'oblige, pour gagner sa vie, à se louer comme manoeuvre. Un pêcheur trouve la valise; mais la propriété de sa trouvaille lui est disputée par un esclave. Le maître de 1'esclave, qui est le père du jeune homme, est pris pour arbitre; et c'est ainsi qu'il reconnait son fils." L'ingéniosité des poètes de la Nouvelle Comédie s'est déployée en mille façons au tour de ce motif de la reconnaissance qu'Euripide avait mis à la mode (car c'est Euripide qui a inventé la croix de ma mère), et qui, sur la sensibilit du gros public, est d'un effet assuré. Ils l'ont varié de toute manière et ils ont amené la découverte finale de l'enfant perdu ou esclave, par mille incidents differents, par mille peripeties diverses. La Cistellaria, par exemple, nous en offre une toute autre version que le Rudens ou la Vidularia.
"Demiphon, marchand de Lemnos, venu à Sicyone pour des fêtes, y a séduit Phanostrate, puis s'est enfui. A Lemnos, il s'est marié, il a eu une fille; et, dans la suite, sa femme tant morte, il est revenu à Sicyone, a retrouvé Phanostrate et l'a bien tardivement épousée. Après la fuite de Demiphon, Phanustrate avait mis au monde une fille, Sélénie. Pour sauver son honneur, elle confia 1'enfant à un esclave fidèle, Lampadisque. Lampadisque exposa la petite fille avec une corbeille de jouets; cache aux alentours, il vit une courtisane ramasser 1'abandonnée et la suivit de loin pour voir où elle entrait. Mais la courtisane ne garda pas Sélénie : elle la remit à son amie, l'honnète Ménélisque, qui 1'éleva avec la plus grande sollicitude et la traita comme sa fille. Sélénie est devenue grande; elle a rencontré un jeune Sicyonien, AIcésimarque, en a été aime et l'a aimé. Malheureusement, le père d'Alésimarque veut marier son fils avec 1'autre fille de Démiphon; Ménélisque offensée renvoie alors Alcsimarque et le sépare de Sélénie, malgre leur désespoir. Cependant Lampadisque cherche la fille de sa maitresse, puisqu'elle peut maintenant l'avouer; et il parvient à savoir qu'elle a été confiée à Méné1isque. Celle-ci, informée de ces recherches, ramène, la jeune fille à sa veritable mère. Mais, au moment où elles vont entrer, Alcésimarque se jette sur Sélénie et 1'enlève. Dans ce désordre, la servante de Ménélisque s'enfuit, jetant la la corbeille qu'elle portait. La corbeille est retrouvée par Lampadisque et Phanostrate, qui la reconnaissent; lorsque la servante revient la chercher, ils 1'interrogent et découvrent la vérité. Sélénie rentre dans sa famille et épouse Alcesimarque."
Plus encore que ceux du Rudens, les personnages de la Cistellaria ont une individualité assez effacée presque rien ne distingue Sélènie d'une jeune fille
quelconque qui a perdu sa famille, Lampadisque de tous les serviteurs fidèles, ou Ménélisque des autres types de femme charitable et bonne que peuvent préenter ou la vie ou la comedie copiée sur la vie. En revanche, 1'intrigue se complique davantage et s'enchevêtre, les coups de théâtre, les hasards se multiplient, et la curiosité de ce qui va survenir nous captive plus que la sympathie, assez banale, meritee par les divers acteurs. Si, d'après leur sujet, ces pièces de Plaute se rangent bien à peu près dans les differents groupes; si, abstraction faite de la comédie de caracteres que nous n'y cherchons guère, uous avons pu y trouver et la comedie de moeurs et la comdie romanesque; de plus en plus cependant et en passant de l'une a l'autre, l'intrigue prend une place plus grande, attire à elle une part plus importante de l'attention. Evidemment, le public de Plaute n'y voyait pas 1'interet là ou nous le verrions de preference; et, de son cote, le poete latin, soit par tendance propre de son genie, soit par condescendance pour le gout de son auditoire, ne 1'y mettait pas là où 1'eut mis un écrivain animé d'ambitions un peu relevées. Auteur et public s'attachaient plus aux évènements, aux péripeties, aux surprises, qu'aux caracteres et aux sentiments, à 1'intrigue en un mot plus qu'aux moeurs. Ils restaient, même en des comédies d'un autre genre, un auteur et un public de comédies d'intrigue.

CHAPITRE VII

LES SUJETS DE PLAUTE

II

COMEDIES D'INTRIGUE

Alors même que 1'auteur comique y développe le plus possible ce qu'on en pourrait appeler la partie matérielle, qu'il accorde le plus possible aux faits, aux hasards, aux épisodes, certains sujets exigent, pour êtire compris, un minimum l'attention intelligente, pour être apprecies, un minimum de gout. La matière qui convient à une comedie de moeurs, même si elle est traitée à la façon d'urie comédie d'intrigue, réclame quelque finesse d'esprit. quelque don d'observation chez ceux qui viennent l'entendre au theatre; la matière romanesque réclame chez eux ce que j'appellerais une curiositè iutellectueIle, et, un sentiment plus ou moins confus de l'aveu auquel il convient d'enchainer, de couduire, de démèler les évènements.
L'une comme l'autre, elles doivent être attentivement suivies ; car l'analyse des caractères, les situations initiales, non seulement expliquent les péripeties et le déroulement, mais leur donnent seules leur valeur dramatique ou leur saveur comique. Au-dessous d'un certain niveau, le public n'aura donc ni les qualités d'esprit nécessaires, ni 1'attention indispensable pour prendre un véritable plaisir soit à l'une, soit à l'autre. Et le public romain restait au-dessous de ce niveau.
D'un autre cote, Plaute lui-même n'avait peut-être pas les dons qui conviennent le mieux. à ces deux genres de comedies. Ce n'est pas un psychologue très pénétrant : il peut bien d'un trait rapide dessiner la silhouette ou plutot la caricature d'un personnage; il peut bien d'une expression frappante donner l'idee bouffonue de son caractere ou mieux de son ridicule personnel ; mais il n'a pas la patience de le dessiner scrupuleusement, de rauimer d'une vie veritable et surtout vraisemblable. Ce n'est pas non plus un narrateur classique, habile à combiner harmonieusement les diverses parties de 1'histoire qu'il raconte, à les préparer longuement, à leur donner la juste proportion, à menager avec art le denouement logique ou, tout au moins, à faire pressentir, à faire espérer le coup de théatre; il sait mieux traiter des situations isolées que les amener, mieux les développer que les rattacher à un ensemble. Et voila pourquoi, sans doute, ponr huit pièces qui sont des comédies de moeurs ou des comédies romanesques, et qui ne Ie sont qu'à demi, Plaute a ecrit treize comédies d'intrigue pure.
II ne s'agit plus ici de transporter sur la scène des personnages observés dans la vie réelle; il s'agit. d'en inventer de fantaisie, qui soient ridicules par eux-mêmes, de présenter des fantoches dont la vue seule soulève les rires et qu'on n'ait pas besoin de confronter avec les hommes véritables, puisq'on n'en a même pas l'idée. II ne s'agit plus d'emprunter à cette même vie réelle les joyeux incidents, les rencontres amusantes ou curieuses qu'elle offre parfois; il s'agit d'en combiner librement qui soient grotesques par eux-mêmes et qui n'aient besoin, pour produire leur effet bouffon, que d'un minimum de préparation: des gens qui se laissent duper par un menteur habile, des fourbes qui s'embarrassent dans leur propre piège, un père qui revient juste à l'heure où son fils remplit la maison de ses orgies, des personnages que l'on prend l'un pour l'autre, des imposteurs qui se rencontrent nez à nez avec celui dont ils ont usurpe le nom, etc.
Ce sont là des trucs de vaudeville, d'où le rire jaillit de lui-même ; et la plèbe n'en demande pas davantage. Il faut bien pourtant que ces personnages comiques
soient attachés à une action quelconque ; il faut qu'un fil, si tenu soit-il, relie entre eux ces evenements risibles. Rien n'est plus aise; et il suffit de peindre à nouveau, sous les formes infiniment variées qu'ils peuvent prendre, les divers faits que nous avons dejà reconnus à la base des précédentes comédies: amours contrariées, folies de jeune homme, séductions et naissances secrètes, rapts et reconnaissances, fourberies. et vols, etc.
De ces divers ressorts, celui dont Plaute use le plus souvent, seul ou mêle diversement aux autres, c'est le plus commode, le plus intéressant, l'amour. D'abord l'amour a cet avantage, que, dans une pièce où il parait, certains personnages sont sympathiques avant même d'être connus: instinctivement, le public prend parti pour le jeune homme et la jeune fille qui s'aiment, souhaite leur succès, applaudit à leurs ruses, veut du mal à ceux qui leur nuisent, et se trouve dispose à rire sans scrupules ou de la personne même de ces fâcheux ou des mésaventures qui leur arrivent. D'un autre coté, l'amour rencontre assez naturellement mille obstacles : il se heurte d'abord aux mêmes rivalitès que tout autre sentiment qui tend à une possession exclusive; et, de plus, comme c'est la passion la moins raisonnèe, il contrarie plus aisément les projets médités à 1'avance par la prudence des peres soucieux de 1'avenir. Assez naturellement aussi, il engendre les complications et les intrigues; car, pour dejouer ces rivalites, pour surmonter la résistance des parents, il recourt aux mille expédients que suggere le désir ingenieux. Enfin, les comiques de toutes les époques aimant à montrer l'amour qui lutte contre les préjugés ou les conventions sociales plutot que 1'amour bien sage approuvé par les vieilles gens et favorisé par les notaires, les anciens auteurs trouvaient dans l'esclavage antique une ressource que nous n'avons plus. D'ordinaire, en etfet, les belles dont s'eprennent les jeunes premiers des comedies ne sont point de condition libre ; la naissance, les revers, 1'abandon, les enlevements en ont fait des esclaves entre les mains d'un maitre. Double ou triple avantage pour le poète : le malheur de leur destinée justifie la tendresse plus vive que leur porte leur ami; les injucitices qu'elles souffrent les rendent plus touchantes et plus sympathiques au public; la fourberie ou l'avariee de leur maitre augmentent encore la difficulté de les sauver et la complexité de 1'intrigue. Ces brillantes courtisanes, belles, instruites, artistes même ou savantes, qu'ont chantées les poètes de la Grèce et de Rome, n'avaient point un sort aussi enviable que parfois, abstraction faite de la morale, on pourrait être tente de Ie croire, un peu naivement. Les plus heureuses, les parvenues, n'etaient que des affranchies, bien dépendantes encore. Et la plupart étaient de pauvres filles esclaves, qu'un marchand, le leno, formait à son proflt; il les faisait elever, il leur apprenait à porter Ia parure, à jouer des instruments, quelquefois même (chez les Grecs surtout) il leur faisait donner une éducation raffinèe qui en augmentait le prix; et, sa marchandise ainsi orné, il les vendait, ou, qui pis est, les louait pour un temps aux jeunes hommes et aux libertins. C'étaient pour lui, dans la force du terme, des femmes de rapport. Ces maquignons d'êtres humains avaient dans la vie réelle tous les vices, toutes les fourberies, toute la mauvaise foi que la direction de ces étranges bureaux de placement devait naturellement développer dans leurs ames cupides et grossières. Et, dans les comédies, ils étaient, cela va de soi, et l'énnemi des jeunes amoureux dont ils possedaient l'amie, et le personnage odieux que le public dèsirait voir rnaltraiter ou duper. Contre le leno tout est permis : à corsaire, corsaire et demi; et les aventures de ces fourbes joués par de plus fourbes qu'eux excitaient au théatre une joie sans melange.
Comme dans le Poenulus, on les prend avec 1'approbation unamine dans les pièges les plus malhonnetes; Agorastoclès est un jeune Carthaginois enlevé à l'age de sept ans, qu'un vieillard étolien a adopté et fait son héritier. II aime Adelpbasie, jcune fille tombée avec sa soeur Antérasile entre les mains du leno Lycus. Pour délivrer son amie, et sur les conseils de son esclave Milphion, il tend un piège au leno : son esclave-ferrnier ira avec une forte somme chez Lycus qui ne le connait pas, et Lycus sera poursuivi devant les tribunaux pour recel d'esclave fugitif et d'argenl volé. L'intrigue réussit; et les témoins apostés, après avoir introduit le fermier chez Lyeus, sont prèts à déposer contre le leno. Pour comble de malheur, l'esclave de Lycus révèle à Milphion que les deux jeunes frlles sont de naissance libre et qu'on peut réclamer leur liberte.
An moment ou Agorastoclès songe à faire affranchir Adelphasie et Antérasile, un Carthagmois, Hannon, hôte de l'Etolien qui adopta le jeune homme, arrive dans le pays : il recherche ses deux filles qui lui ont jadis ete enlevées. Or, il reconnait dans Agorastoclès son neveu, dans les deux jeuues filles ses filles. Le leno est obligé de renoncer à ses deux captives; il paiera l'amende qu'Agorastoclès exige ; il est, de plus, volé par un militaire amoureux d'Antérasile, et les esclaves même le bafouent. Agorastoclès épousera sa cousine, et tous retourneront ensemble à Carthage.
Ce ne sont pas seulement les jeunes bourgeois qui se permettent envers le leno des procédés plus dignes de lui que d'eux: les esclaves mêmes s'en mêlent et le dupent aussi pertinement que leurs maîtres: la comédie Persa est une réplique du Poenulus, moins la reconnaissance romanesque qui en a compliqué inutilement 1'intrigue. L'esclave Toxile est amoureux de Lemniselène que détient le leno Dordalus, mais il n'a pas d'argent pour 1'acheter. Alors, il s'entend avec le parasite Saturion : Saturion prétera sa fille ; on la déguisera en étrangere; on persuadera à Dordalus de 1'acheter ; avec 1'argent qu'il aura donné, on paiera Lemniselène ; puis Saturion viendra réclamer sa fille qui est de naissance libre. Un autre esclave, ami de Toxile, Sagaristion, rend encore 1'operation plus facile : il prête à Toxile de 1'argent que lui a confié son maitre, en sorte qu'on détourne mieux les soupçons du leno, en lui achetant d'abord Lemniselène. Après une honnête résistance, la fille du parasite cède aux ordres formels de son père, et, par obéissance, se prète à la comédie qu'on veut lui faire jouer : Sagaristion, costumé en persan, l'amène costumée elle aussi en persane. Dordalus, habilement alléché par Toxile, l'achète et la paie. Aussitôt Saturion parait, réclame sa fille et traîne Dordalus en justice. Les esclaves joyeux fêtent le succès de leur stratagème et se raillent de leur victime.
Si encore le leno n'avait contre lui que les jeunes amoureux et les esclaves rusés, complices habituels de leurs folies et instruments de leurs fourberies! Mais, parfois, il a aussi les peres. Dult-il même en resulter quelque danger pour leur bourse, les vieillards, qui dans leur jeunesse ont eu maille à partir sans doute avec les Dordalus et les Lycus, voient d'un oeil indulgent leurs fils ou leurs serviteurs duper à leur tour 1'odieuse engeance. Ils s'interessent à l'ingeniosité des pièges qui leur sont tendus, et, le cas écheant, ils y joueraient presque leur role. Tel est Simon dans le Pseudolus. Le leno BaIlion a vendu Phénicie à un mlitaire; il a touché les arrhes et doit remettre la jeune fille au messager qui lui apportera le reste de la somme. Callidore, amoureux de Phénicie, se désespère, mais son esclave, le subtil Pseudolus, se fait fort de lui rendre son amie.
Le père de Callidore, Simon, à qui l'on a rapporté la conduite de son fils, fait des reproches à Pseudolus. L'esclave avoue tout avec cynisme, et, pour comble d'audace, il prévient Simon que, ce jour même, il tirera Phénicie des mains de Ballion ; Simon, amusé de cette effronterie, tient le pari. Pseudolus s'en va roder devant la maison de Ballion et y rencontre le messager du militaire; il se fait passer auprès de lui pour 1'intendant de Ballion; le messager, à demi convaincu mais prudent, remet à Pseudolus la lettre du militaire, mais non l'argent. Pseudolus s'adresse alors à Charin, ami de Callidore, qui lui prête la somme necessaire, et à Singe, 1'esclave de Charin, qui jouera le rôle de messager. Singe avec la lettre filoutée et 1'argent obtient la jeune fille et la remet à Callidore. Cependant Simon prévient Ballion de se tenir sur ses gardes. Ballion, s'imaginant jouer à coup sur, puisqu'il a livré la jeune fille à celui qu'il croit le messager du militaire, gage avec Simon que Pseudolus n'aura pas Phénicie. Le véritable messager survenant sur ces entrefuites, on le prend pour un faux messager, compere de Pseudolus, et on le raille jusqu'à ce qu'il se soit expliqué. Ballion a perdu son pari et paie; l'enjeu à Simon. Simon, de son côte, a perdu le pari qu'il avait fail avec Pseudolus et lui abandonue la somme. Et Pseudolus triomphe au milieu des lamentations de Ballion.
II me semble que, dans cette dernière comédie, on voit avec assez de netteté comment l'amour n'est qu'un prétexte à l'intrigue. II faut bien qu'il y ait de l'amour ponr que la fourberie de Pseudolus ait un but, pour qu'il y ait un leno à duper. Mais, une fois qu'il est convenu que le jeune homme amoureux de la jeune fille désire la délivrer de Ballion, ce n'est plus ni à lui ni à elle que nous nous interessons réellement, c'est à Pseudolus: nous voulons voir comment il se tirera de la difficulte. Lui-même, il se présente à nous comme un virtuose de 1'intrigue; il dupe avant tout pour le plaisir de duper; il est " poète" :
II est parti te voilà seul, Pseudolus. Que vas-tu faire maintenant après les magnifiques promesses que tu as prodiguées au fils de ton maitre ? Ou sont-elles ? Tu n'as rien de prêt, pas l'ombre d'un projet arreté, pas même d'argent et maintenant je ne sais que faire. Tu ne sais même pas par quel bout t'y prendre ni jusqu'où, au juste, tu dois conduire la trame que tu vas ourdir. Eh bien! comme le poète, quand il prend ses tablettes, cherche ce qui n'existe pas au monde, le trouve cependant et donne à la fiction l'air de la vérité, moi aussi, je serai poète : les vingt mines n'existent pas au monde, je les trouverai cependant.
Quand son plan est tracé, quand sa manoeuvre est en train, alors il s'excite, il s'adresse à lui-même une sorte de proclamation bouffonne: 0 Jupiter! Comme toutes mes entreprises réussissent merveilleusement à mon gré ! Plus d'hésitation, plus de crainte ! Mon plan est tiré dans mon esprit. Quelle folie de confier un grand exploit à une àme timide! Les choses sont selon que 1'ouvrier les fait, selon 1'importance qu'il leur donne. Dans ma tête, j'ai préparé d'avance mes troupes, un double, un triple renfort de ruses et de fourberies : aussi dès que je rencontrerai 1'ennemi, soutenu, j'ose le dire, par la vertu de mes pères et par mon astuce, ma malice et ma fraude personnelles, je vaincrai sans peine, sans peine j'enlèverai par mes perfidies les dépouilles de mes ennemis. Cet ennemi commun de vous tous et de moi, ce Ballion, je vais le cribler comme il faut des traits de mes balistes : suivez-moi bien sculement. Je veux assieger cette place et la prendre aujourd'hui même ; je fais avancer mes légions ; si l'assant réussit (et je le rendrai facile à mes concitoyens), tout de suite après, je conduis mes troupes contre la forteresse du vieux (Simon). Alors mes alliés et moi, je nous chargerai tous, je nous gorgerai de butin, pour qu'ils sachent que je suis la terreur et la fuite de mes ennemis. Je suis bien né : il me faut m'illustrer par de grands exploits qui m'assurent une brillante et longue renommée !
Survient-il un évènement imprevu, en un clin d'oeil, comme un grand général, commc un Napoléon, il change ses plans de campagne et accueille les avances de la Fortune, puis il médite sur son art., fait la théorie de sa tactique, la philosophie de sa stratégie : Dieux immortels ! La venue de cet homme m'a sauvé : il m'a fourni ce qu'il fallait pour rentrer dans le bon chemin quand j'allais m'égarer. Non, l'Opportunité elle-même ne pouvait plus opportunément se présenter que l'opportune missive de ce messager. C'est une corne d'abondance qui tient tout ce que je veux : ruses, fourberies, canailleries, argent, et, tout au fond, l'amie de mon jeune maitre. Commc je vais faire faire le fanfaron et l'homme de ressources! Commeut il fallait faire et tout ce qu'il fallait faire pour enlever la femme au leno, c'était préparé, bien combiné, arrete, ordonné dans ma tête ; mais maintenant voici ce qui va en être. La Fortune, à elle seule, vaut mieux que les avis de cent hommes habiles. Rien n'est plus vrai si l'on à la Fortune pour soi, on est un homme supérieur, et tout le monde vante votre sagesse; quand un projet a bien réussi, nous crions à l'habile homme; quand 1'affaire rate, c'est un sot. Sots ? Ah oui nous ne savons pas quelle erreur est la nôtre quand nous désirons ardemment quelque chose : comme si nous pouvions savoir ce qui nous est bon! A courir après l'incertain, nous abandonnons le certain, et voici ce qui nous arrive : au milieu des travanx et des peines: la mort vient furlivement. Mais assez philosopher, voilà trop longtemps que je bavarde. Et, quand la grande bataille qu'il a préparée se livre hors, de sa présence, ses inquietudes, ses angoisses, son attente fébrile remplissent ses monologues, jusqu'au soupir de soulagement que lui arracbe le succès. Enfin, au dénouement,couronné de fleurs, ivre de joie, de plaisirs et de vin, c'est lui qui triomphe le plus. D'un bout à l'autre de la pièce, c'est lui qui est en scène, c'est lui qui s'agite, c'est lui qui se démène, c'est lui qu'admire comme un grand homme le vieillard même auquel il a gagné le pari ; et, s'il donne son nom à la pièce, c'est justice. L'amour et les amoureux sont bien oublies, leur seul mérite est de donner une occasion de montrer son talent à ce grand artiste en friponnerie.
Le leno n'est pas le seul adversaire que rencontrent les jeunes amoureux. Il y a encore le rival: non point un rival qui soit supérieur en mérites ou en charme, qui sache se faire aimer davantage: nous retomberions dans des analyses de caractère et dans des peintures de moeurs, et ce sont là des mets trop délicats pour le robuste estomac de la plèbe romaine. Ce rival est tout simplement un homme plus riche que 1'amoureux, qui a jeté son dévolu sur la même jeune fille et qui peut immediatement 1'acheter au leno ou qui l'a dêjå acheté. Il s'agit alors ou de le devancer en se procurant en hâte la somme nécessaire, ou de l'empêcher par des moyens variés de prendre livraison de la jeune esclave, ou enfin de 1'amener habilement à y renoncer de lui-même. Ce rival, dans les comédies, est d'ordinaire un étranger.
II semble que, en vertu d'une solidarité instinctive, les fourberies faites à un étranger soient plus agérables au public, surtout à un public de petites gens. D'ailleurs 1'étranger est plus facile à duper en un pays qui n'est pas le sien, où il ne connaît ni les gens ni les choses, surtout si ses affairrs le retiennent ou l'appellent ailleurs et qu'il soit obligé de s'en remettre à des messagers plus ou moins fidèles. Et, comme il faut que cet étranger soit riche, c'est d'ordinaire un aventurier, un soldat mercenaire, à qui ses campagnes d'Asie ou ses succès de recruteur ont acquis de grosses sommes, richesses trop aisées qui excitent la jalousie et la convoitise, richesses trop rapides qu'il dissipe, comme c'est l'usagc, d'autant plus facilement qu'elles lui ont couté moins de travail. Quelquefois, il apparait à peine dans la pièce, il n'a de raisnn d'être que comme obstacle, que comme victime désignée de 1'intrigue ; et, à la fin, on s'en débarrasse facilement, ou même quelque aventure de roman, quelque reconnaissance, lui enlève tout sujet de plainte. C'est ce qui a lieu dans le Curculio (1).

(1) Curculio, charanchon, nom de parasite rongeur.

Le leno Cappadox a comme esclave la jeune Planésie. II l'a vendue à un militaire qui a versé des arrhes, et il a garanti 1'acheteur contre les risques, s'engageant à rendre l'argent si Planésie se trouvait être de naissance libre. Le jeune Phédrome aimait Plauésie et il en était aimé : il la voulait acheter; mais le leno exigeait une somme supérieure pour rompre le premier marche. Phédrome a envoyé son parasite Curculion en Asie, pour emprunter de l'argent à un ami; en attendant, grâce à la complicité d'une vieille portière ivrognesse, il a de furtives entrevues avec son amie. Curculion revient : il n'a pu obtenir d'argent; mais il a par hasard rencontré le militaire, à jouer avec lui et lui a gagné son anneau. Avec le cachet qui y est entaillé, Curculion scelle de fausses lettres où le militaire ordonne au banquier Lycon de payer Planésie à Cappadox et de la remettre au messager. Ainsi, Curculion peut donner Planésie à Phédrome, tandis que le militaire, venu trop tard, réclame en vain à Lycon et à Cappadox. Mais Planésie remarque l'anneau. que Curculion porte au doigt et y reconnait l'anneau de son père; or, le militaire l'avait reçu du sien. La jeune fille et le militaire sont donc frère et soeur. Le militaire 1'accorde Phédrome, et Cappadox est obligé de rendre l'argent, puisque sa captive était de naissance libre.
Mais il est rare que le rival s'en tire aussi bien; 1'esthétique du genre s'y oppose : il convient que celui qui contrecarre les desseins du jeune premier soit sot, grotesque et trompé, qu'il expie de la façon la plus humiliante le tort qu'il a d'être l'adversaire du personnage sympathique. Tous1es ridicules, toute la bêtise imaginables lui sont généreusement prêtes, et ses mésaventures font encore plus de plaisir que le bonheur des amoureux. Pyrgopolinice du Miles est le type de ces fantoches.
Un jeune Athnien, Pleusiclès, aimait la jeune Athnienne Philocomasie. Envoyé en ambassade à Lépante, il dut s'en empare quelque temps. Pendant cette absence, un recruteur de Séleucus, le soldat fanfaron Pyrgopolinice, s'introduit dans la maison de Philocomasie, se fait bien venir de la mère, et un jour enlève lajeune fille, malgré elle, pour 1'emmencr à Ephèse. L'esclave de Pleusidès, Palestrion, s'embarque pour aller prévenir son maitre ; mais il est fait prisonnier par un pirate, qui le vend précisément au militaire. Philocomasie et Paléstrion s'entendent .facilement; ils feignent de ne point se connaîlre et cherchent les moyens de se délivrer de concert. Cependant, Paléstrion a prévenu Pleusiclès ;le jeune homme accourt à Ephèse et se loge chez un vieillard, Périplectomène, hõte de son père et voisin du militaire. Périplectomène et Palestrien favorisent les amoureux : Palestrion a percé un trou dans le mur mitoyen et Philocomasie peut aiusi, de temps en temps, aller rejoindre son Pleusiclès. Mais 1'esclave Scélèdre, surveillant de Philocomasie, monté un jour sur le toit, a vu dans la maison voisine la jeune fille avec son ami, et il veut le révéler au militaire. L'ingénieux Palestrion pare à ce danger. Sur son conseil; Philocomasie, passant par le trou du mur, sort alternativement, aux yeux de Scélèdre, tantot de la maison du militaire, sous le nom de Philocomasie, tantot de la maison de Périplectomène, sous le nom de Glycère, soeur de Philocomasie, qui serait venue la chercher à Ephèse. Scélèdre est convaincu de son erreur et il est bien heureux qu'on ne dénonce pas sa sottise au militaire. La situation n'en reste pas moins dangereuse. Pour y mettre fin, Palestrion recourt à une ruse courtisane, Acrotéleutie, et a la ruse suivante, Milphidippe. Acrotéleutie feindra d'être la femme du céIibataire Periplectomène et affectera uu violent amour pour le mililaire. Palestriou et Milphidippe sont les ambassadeurs de la fausse amoureuse. Dans sa fatuité, le militaire se laisse duper; sur les couseils de Palestrion, il renverra Philocomasie, pour être plus libre dans ses nouvelles amours. II la remet, en effet, entre les mains de Pleusicles,déguisé en pilote du vaisseau qui aurait amené Glycère ; bien plus, pour que cette séparation se fasse à I'amiable, il couvre de cadeaux Philocomasie et lui donne mème Palestrion. Les deux amoureux.et le fidèle serviteur partis, Pyrgopolinice court au rendez-vous; il y trouve, armés de solides gourdins, Périplectomène et ses esclaves, qui le battent et le mettent à rançon. Voila un comique complet, puisqu'il y a des coups de baton;.car, pour les grands enfants comme pour les petits, rien n'est aussi spirituel que la bastonnade : témoin le succès de Guignol quand il rosse le commissaire, les juges, ou même le diable. Et, là aussi, le véritable élément de gaîte, c'est 1'entassement de tromperies ou l'ingénieux esclave et ses complices embarrassent assez aisément un fantoche facile a duper, et non point les deux amoureux dont 1'histoire et la situation sont plus intéressantes que leurs sentiments ou leur caractere. Enfin, le dernier adversaire de l'amoureux, c'est le père. II n'est pas le moins redoutable, tant s'en faut. Ce n'est pas, comme le leno, un individu discrédité qui a peine à se faire rendre justice, tant 1'opinion publique et les magistrats même lui sont contraires. Ce n'est pas, comme le miles, un étranger perdu en un pays inconnu et que l'hostilite générale embarrasse.
II est d'ailleurs dépositaire d'une autorité paternelle, qui, si affaiblie qu'on la suppose, renforce en apparence ses volontés. A vrai dire, il arrive bien des fois aux pères des comédies d'abdiquer eux-mêmes cette autorité paternelle et de la compromettre singulièrement dans les êtranges aventures ou leurs vices les engagent. Souvent, en effet, c'est comme rivaux que leurs propres fils les trouvent en face d'eux : les anciens semblent n'avoir pas été très choqués de ces situations immorales, que, chez nous, les théâtres ordinaires ne se risquent guère à montrer. II va de soi que, dans ces circonstances,les pères n'ont pas le beau rôle: le comique tout naturellement prend parti pour la jeunesse contre la vieillesse, pour l'âge ou le désordre même a son excuse et en quelque sorte sa grace, contre 1'âge ou il rabaisse et déshonore : « Amare, disait le mimographe Publilius Syrus, amare juveni fructus est, crimen seni. De toutes les façons, les pères amoureux voient donc toutes choses tourner contre eux. Parfois, leur fils accepte leur collaboration; puis, au dernier moment, un accident itnprevu, un dénonciation à la femme du vieillard, l'en délivre, et toute la peine que le père a prise n'aboutit qu'à 1'humilier devant les siens. C'est ce qui arrive dans 1'Asinaire (1).

(1) Asinaria (tabula), la comédie des ânes.

Le vieillard Déménète a épousé une femme riche, Artémone ; elle le domine et le tient de court, laissant plus de pouvuir à Sauréa, l'esclave dotal qu'elle a chargé de I'administration de sa fortune, qu'a son mari même. Ors, leur fils Argyrippe s'est épris de la jeune courtisaue Philénie; tant qu'il a eu de l'argent, la mère de Philénie, Clearete, l'a bien accueillii; mais, quand il n'a plus rien, elle le congédie, à son grand chagrin et au grand chagrin de sa fille. Demenete s'associerait voIontiers aux plaisirs de son fils et lui fournirais, bien les 20 mines qu'exige Clearete, mais il n'a rien; il s'adresse alors à son coquin d'esclave Liban et le pousse à voler par quelque moyen Artémone et Saurea.
Justement Saurea a fait vendre des ânes à un étranger, et Lonide, digne compagnon de Liban, a rencontré l'acheteur qui apportait la somme due. A eux deux, Léonide et Liban tentent de le duper : ils essayent de lui faire croire que Liban est Sauréa; mais lui se défie et refuse de verser l'argent, si ce n'est en présence de Déménète. Qu'a cela ne tienne :assurés de la complicit de leur maitre, les deux esclaves vont le chercher avec l'étranger. Cependant, Philénie se désole, mais sa mère gourmande sa faiblesse et congédie définitivement Argyrippe. Les deux amoureux vont se séparer, tristement, lorsque Léonide et Liban apparaissent, ayant en poche la somme escroquée; ils jouissent un moment de 1'inquiétude des deux jeunes gens, se font longuement prier, se jouent d'eux avec insolence et finissent par leur remettre 1'argent.
Mais Argyrippe avait un rival. Ce rival, irrité d'avoir été devancé, court dénoncer à Artémone le vol dont elle a été victime et la part qu'y a prise Déménète. Furieuse, elle accourt et surprend son mari chez Cléarète, s'associant aux orgies de son fils, la raillant elIe-même, souhaitant sa mort : elle apparait brusquement et le ramène à la maison, tout piteux, sous un flot d'injures. Mais, le plus ordinairement, c'est dès le début que le père et le fils sont en lutte, et, dans le Mercator, on
rencontre un conflit ouvert, choquant encore, mais moins sans doute que la coopération scandaleuse de 1' Asinaire. Pour le soustraire aux séductions d'Athènes, Démiphon a envoyé son fils Charin faire du commerce à l'étranger. Le jeune commercant, dans ses voyages, a rencontré une belle esclave dont il s'est épris; il l'a achetée et la ramène avec lui. A peine Démiphon a-t-il vu la jeune femme, qu'il se la veut réserver ; et il s'assure la complicite d'un voisin, qui la logera provisoirement chez lui. En vain Charin raconte que c'est une suivante dont il veut faire cadeau à sa mere. Démiphon la déclare trop belle et capable d'exciter des querelles domestiques ; il prétend même avoir mission de 1'acheter pour le compte d'un ami, et, malgré les objections de son fils, il court conclure le marché. Eutyque, fils de Lysimaque et ami de Charin, avait aussi voulu acheter la jeune femme, pour la rendre à son ami; il arrive trop tard et la trouve emmenée, sans savoir que c'est chez son père. Tandis que Demiphon joyeux se prépare à un festin, Charin se désespère. Mais la femme de Lysimaque revient brusquement de la campagne ; trouvant l'esclave installée chez elle, elle soupçonne son mari et lui fait des scènes terribles. Ces querelles révèlent à Eutyque la vérité; il court 1'apprendre à Charin, au moment où, fou de douleur, le jeune homme s'appretait à quitter le pays : il a grand peine à croire à son bonheur. Eutyque explique tout, rêconcilie son père et sa mère, et obticnt que Dêmiphon céde 1'esclave à Charin.II faut bien croire qu'un sujet pareil avait un grand succès auprès du public de Plaute, puisqu'il l'a traité tant de fois. Il l'a repris encore dans la Casina, en tout semblable au Mercator par le fond des choses, quoique 1'amoureux y soit plus indifférent, car il est inconnu, 1'intrigue plus compliquée, et le dénouement plus romanesque.Casine est une enfant trouvée, qu'a recueillie et élevée Cléostraste, femme de Lysidame. Lysidame s'en est épris : il veut la marier à son esclave fermier, Olympio, qui se montrera mari complaisant. Mais le fils de Lysidame s'en est épris aussi et, par le même calcul, veut la marier à son esclave Chalin. Le père, pour se défaire de son tils, 1'expédie à l'étranger ; mais la mère soutient les intérèts de l'absent pour se venger de son mari. Ni l'un ni 1'autre ne peuvent persuader à Olympio ni à Chalin de se désister, et, pour en finir, ils convienncnt de s'en remettre au sort : le sort favorise Olympio, c'est à dire Lysidame. Lysidame et Olympio font alors leurs plans. Olympio conduira Casine chez le voisin qui prête sa maison et on se débarrassera de la femme du voisin, en la retenant au banquet de Doce. Mais Chalin a surpris cette conversation; et Cléostrate et lui contrecarrent ces beaux projets. CIéostrate n'invite pas la voisine : il faut que Lysidame l'aille Iui-même ehercher. Quand il revient, la servante de Cléostrate lui raconte que Casine est devenue folle furieuse, qu'elle veut le tuer, et elle s'amuse de ses frayeurs. Enfin, on substitue à Casine Chalin déguise en femme ; des quiproquos indécents et grotesques s'en suivent, qui couvrent de honte Olympio et Lysidame. C1éostrate fait à son mari la scène qu'il a méritée, et Casine, finalement reconuue pour la fille du voisin, épouse le fils de Lysidame.
D'autres fois, heureusement, les pères de comédies n'étaient que dupes et non complices ou rivaux de leurs fils; mais dupes ils l'étaient bien. Les jeune gens, avec toute la folie de cet âge « qui ne permet rien de rassis ni de modéré », comme dit Bossuet, commettaient toutes sortes de frasques. Les pères, sans doute, ne s'en indignaient pas beaucoup au fond; la morale antique était indulgente : Caton fèlicitait les jeunes gens qui s'amusaient, qnand ils s'abstenaient du moins de troubler les familles, et Sénèque étendait très loin ce qn'il appelait « les plaisirs permis » à Néron. Seulernent les folies couttent; et alors les pères changeaient de ton: les plaies faites à leur bourse leur paraissaient graves. II fallait donc essayer de les abuser, de leur dissimuler les dépenses excessives, les fêtes ruineuses; et ce n'était pas trop pour cela de toute l'habileté d'un esclave fripon, comme le Tranion de la Mostellaria (1).

(1) Mostellaria (fabula) 1a comédie du revenant (mostellum).

PhiIolachès, amoureux de la courtisane Philématie, profite de 1'absence de son père, Thépropide, pour se livrer aux plaisirs dans la maison paternelle. Son esclave Tranion 1'aide et son ami Callidamate prend part à ses orgies.
Mais Théopropide revient à 1'improviste au beau milieu d'un joyeux banquet. Tranion fait fermer la porte et vient recevoir le maitre ; il lui raconte que la maison a été abandounée par Philolachès, parce qu'elle est hantée par un revenant. Théopropide va réclamer auprès de celui qui lui avait vendu cette maison; naturellement, ce dernier proteste. Tranion est fort embarrassé, d'autant plus qu'à ce moment un usurier, créancier de Philolachès, vient réclamer son argent en présence de Théopropide. Il entasse alors les mensonges : il propose un arbitrage entre le vendeur et Théopropide; il prie Théopropide de payer 1'usurier, prétendant que Philolachès, chassé de chez lui; a du emprunter pour payer la maison du voisin Simon.
Theopropide paie, mais veut voir sun emplette. Tranion raconte au voisin que Théopropide a l'intention de batir et veut visiter sa maison comme modèle : à Théupropide, il persuade que Simon se repent d'avoir cédé et qu'il faut éviter de parler de la vente, pour ne pas exciter ses regrets : la visite a lieu, avec des quipropos que Tranion empèche toujours de se découvrir. Mais l'esclave de Callidamate, cherchant Phililachès, rencontre Théopropide ; et, comme il ne le connait pas, il ne lui cache pas la vérité. Une rapide explication avec Simon a vite convaincu le père de toutes les fourberies dont il est victime; et,Tranion, se voyant pris, le nargue effrontement. Heureusement Callidamate intervient : il promet que Philolachès et lui paieront tout, sans qu'il en coûte rien à Théopropide, et il obtient le pardon pour Philolachès et pour Tranion.
D'avoir ainsi berné un père, de lui avoir si longtemps et si habilement caché une vérité facheuse, c'est déjà un assez joli tour de force. Mais il y a mieux.
L'amoureux a toujours besoin d'argent, pour délivrer son amie ou pour lui faire des cadeaux. Or ce sont les fils seuls qui s'imaginent qu' "Un pere est un banquier donné par la nature" les pères n'en croient rien, ou font comrne s'ils n'en croyaient rien. II s'agit donc,« par façon de larcin furtivement faict», de leur escroquer d'une façon ou d'une autre 1'argent nécessaire. Malheur à eux, s'ils ont dans leur vie une histoire dont on puisse tirer parti; malheur à eux, s'ils ont confiance en 1'esclave de leurs fils ; leur cher argent s'envolera. Epidicus nous montre un esclave qui tourne contre son maitre toutes les précautions que le bonhomme prend contre la passion de son fils, Stratippoclès, jeune Athenien, aimait une joueuse de flute. Obligé de partir pour la guerre, il a donné à son esclave Epidicus 1'ordre de la lui acheter. Le fourbe se fait fournir I'argent par le père lui-même. En effet, Périphane (c'est le nom du vieillard) ne connait point la joueuse de flute ; et, d'autre part, tant jeune, il a eu d'une femme d'Epidaure, Philippa, une fille qu'il n'a jamais vue, mais à laquelle il a envoyé Epidicus porter des cadeaux. Epidicus feint que cette fille a été enlevée, qu'il vient de la retrouver; et Périphane paie, installe chez lui la musicienne, croyant que c'est sa fille et ignorant que c'est la joueuse de flute de son fils. Voici que Stratippoelès revient de 1'armée, infidèle à ses premières amours. il a acheté une belle captive; pour la. payer, il a emprunté quarante mines, et Epidicus doit, sur le-champ, trouver cette somme. L'esclave l'escroque encore à Periphane : il lui raconte que StratippocIès revient plus épris que jamais, qu'il va acheter, affranchir et pouser son amie ; il lui conseille de prendre les devants, de la faire acheter par son ami Apécide et de la revendre à un militaire qui la désire ; Iui-même, il se charge de porter 1'argent au marcband et de remettre la jeune fille à Apécide. En réalité, il donne 1'argent à Stratippoclès pour payer la captive; et il loue une seconde joueuse de flute, qu'il fait passer pour la première. Apécide est là, mais Epidicus lui explique qu'il parle de « louer » au lieu d' « acheter », pour tromper la musicienne et éviter la résistance qu'elle opposerait. Apécide et Periphane se félicitent de leur habileté et du zèle d'Epidicus. Mais le militaire vient acheter la première joueuse de flilte : on lui présente la seconde; il la refuse et elle-même proteste hautement qu'elle est libre, qu'on I'a loué pour une fête et non achetée. De plus, la fille de Philippa, se trouvait avoir été reellement enlevée; la mère vient demander secours à Périphane, qui, tout heureux, la rassure et lui présente la premiere joueuse comme leur fille ; naturcllement, Philipa proteste, et la seconde fourberie d'Epidicus est découverte. Epidicus est en danger, quand il aperçoit la captive dont il a assuré h possession à Stratippoclès ct il la reconnait pour la vraie fille de Philippa. II peut, dès lors, avouer avec effronterie toutes ses intrigues il sera pardonné, et mème se fera prier pour accepter les remerciements et la liberté. Epidicus assurement n'est pas le premier venu en fait de ruse; mais pourtant il lui a été assez facile de tromper le crédule Périphane sans défiance, et, à la fin, il s'était mis en bien mauvaise posture: sans un hasard miraculeux, il n'aurait pas évité les étrivieres, sinon pis. On peut imaginer mieux encore: on peut imaginer un virtuose de la fourberie qui duperait un maitre prévenu et sur ses gardes, et qui le connaitrait assez bien pour s'assurer dans ses vices mêmes ou dans ses faiblesses une precaution contre sa vengeance; Chrysale des Bacchis est ce grand homme. Deux soeurs jumelles, les deux Bacchis, nées à Samos, ont été emmenees l'une à Athènes, où elle est aimé par Mnésiloque, fils de Nicobule, ct l'autre en Crète. Nicobule envoie, un jour, son fils à Ephèse, chercher de 1'argent qu'il avait confié à un ami. Pendant ce voyage, Mnésiloque apprend que sa Bacchis a quitté Athènes; il écrit aussitôt à son arni Pistoclère, fils de Philoxène, et le charge de retrouver la jeune fille. Pistoclère retrouve à Athènes les deux Bacchis, qui y sont revenues ensemble, et il s'prend de la Bacchis de Crète, au grand désespoir de son pédagogue, Lydus. Mnesiloque est de retour avec son esclave Chrysale. Chrysale, le premier, rencontre Pistoclère et apprend de lui que 1'amie de son maitre est retrouvée, mais qu'il faut de I'argent pour désinteresser un miIitaire qui l'avait achetée. II va trouver Nicobule; il raconte que, poursuivi par des pirates, Mnésiloque a confie le dépôt qu'il rapportait à un prêtre Ephésien ; pendant que Nicobule ira en vain chercher cette somme, le fils en disposera pour délivrer sa Bacchis.
Mais Lydus, indigné de la conduite. de Pistoclère, le dénonce à son père, Philoxène. Mnésiloque veut déendre son ami; mais, en présence des faits précis qu'allègue Lydus, comme il ignore 1'existence de la Bacchis de Crète, il se croit trahi. Dans son désespoir, il avoue à son père la ruse de Chrysale, devenue, inutile; puis il va faire de vifs reproche à Pistoclère. Pisloclère se justifie et Mnésiloque, tout honteux de sa crédulité, est d'autant plus repentant que le militaire vient justement chercher sa Bacchis. Chrysale se charge de tout réparer. II fait écrire par Mnésiloque une lettre où Mnésiloque dénonce à son père la conduite de Chrysale ;. il la porte lui-même à Nicobule, se laisse injurier et menacer, puis amène Nicobule à la maison des Bacchis et lui montre Mnésiloque, qui y banquète aux côtes de sa maitresse : du coup, toutes les accusations de Mnésiloque paraissent également faibles. Chrysale persuade alors à Nicobule que la maitresse de Mnésiloque est une femme mariée, que le mari va tuer le jeune homme, si l'on n'achète son pardon : il lui extorque ainsi les deux cents philippes d'or nécessaires au rachat de Bacchis. Eneouragé par le succès, il rapporte bientôt une autre lettre ou Mnésiloque avoue une autre dette de deux cents philippes et les obtient également : encore se fait-il prier pour prendre l'argent, lui qu'on a osé soupçonner.
Mais voici que Nicobule rencontre le militaire et apprend de lui la vérité. II arrive furieux, accompagné de Philoxène plus indulgent. Les deux Bacchis interviennent alors pour apaiser les deux vieillards, et, séduits par leurs belles paroles, ils pardonnent et s'associent aux orgies de leurs fils. A. propos de ces dernieres comédies surtout, on peut faire les mêmes remarques que nous inspirait le Pseudolus. II n'est même pas question de caractères et de psychologie: en quoi ces diffèrents pères se distinguent- ils les uns des autres ? Quel trait particulier leur donne leur individualité propre? En quoi ces divers amoureux sont-ils dissemblables ? De quelle forme personnelle revêtent-ils leur passion? II n'est pas aisè de le voir. Ils se confondent à nos yeux; comme Voltaire le disait des jeunes premiers de Racine, Ils ont tous le même mérite ; et ce mérite est uniquement de fournir à 1'esclave des occasions de duper, d'ouvrir, en quelque sorte, la barrière à ce personnage principal. Et lui, de son cote, il est toujours le même aussi : machine à fraude, si je puis ainsi dire, animé du seul dsir de tromper, et qui, par amour de l'art, serait capable, on le sent, d'escroquer ce qu'il pourrait obtenir honnètement. Comme les autres ne sont que des moyens pour l'amener; lui, il n'est qu'un moyen pour amener 1'intrigue, dont les incidents sont pour le public la seule chose
II est donc tout naturel que, parfois, 1'auteur se débarrasse de cette histoire d'amour, qui lui est utile, mais non indispensable, pour provoquer, pour grouper les évènements comiques. L'intrigue alors se présente avec franchise pour elle-même, sans se croire obligée de se raccrocher à quelque autre chose. II y a une situation, féconde en surprises ;et, quand le public a ri assez longtemps, la pièce finit, par une scène où, 1'énigme s'expliquant, la situation se dénoue toute seule. Tel est le cas des Ménechmes.
Un marchand de Syracuse avait deux fils jumeaux, parfaitement semblables. Ayant emmené l'un d'eux, Ménechme à Tarente, il le perdit dans la foule, un jour de fête, et ne put le retrouver. II en mourut de chagrin. Le grand-père recueillit le second enfant, Sosiclès, l'éleva, et, en souvenir de son frère disparu, l'appela aussi Ménechme. Le veritable Ménechme avait été trouvé par un marchand d'Epidamne qui 1'avait adopté; il s'était marié, et n'en avait pas moins pour maitresse la courtisane Erotie. Un jour, il dérobe une mante à sa femme pour en faire cadeau à Erotie et se propose de fêter avec elle cet exploit; il invite au banquet le parasite Peniculus (La-Brosse-à-pain), et, en attendant l'heure, s'en va terminer quelques affaires. En son absence, Ménechme-Sosiclès arrive avec son esclave Messénion : il parcourait tous les pays à la recherche de son frère. Erotie le prend pour Ménechme. Ménechme-SosicIès, d'abord surpris, se prête au quiproquo et en tire profit. Quand, le parasite arrive, Méneehme-Sosicles sort de table ; Peniculus se croit joué, fait une scène de reproches, et court révéler à la femme de Ménechme l'infidélité de son mari. Le pauvre Ménechme, qui revenait pour son diner, est fort mal accueilli: sa femme réclame sa mante; Ménechme la redemande pour quelque temps à Erotie, mais Erotie, qui se l'est justement laissé escroquer par Ménechme-Sosiclès (il lui avait promis de la lui faire ajuster), se croit, elle aussi, dupée et se met, elle aussi, en colère. Ménechme-Sosiclès tombe par hasard sur la femme de Ménechme : elle lui fait une sècne à laquelle il ne comprend rien; elle appelle son père à la rescousse ; et le quiproquo se prolonge si bien que Ménechme-Sosiclès, pour en finir, feint une crise de folie furieuse : pendant que le beau-père et la femme courent chercher un médecin, il s'esquive. Le médecin, de retour avec le vieillard, rencontre Ménechme, et il le reconnait immédiatement pour fou. Le beau-père va quérir quatre esclaves pour s'emparer du prétendu malade et le faire enfermer. L'esclave de Ménechme-Sosicles, qui passait par Ià, croit reconnaitre son maltre, lui prête assistance et le delivre ; en recompense, il lui demande la liberte, et Ménechme la lui accorde d'autant plus aisement que Méssenion lui est inconnu. Mais, quand Méssénion rencontre le vrai Sosiclès, celui-ci, qui ne l'a pas affranchi, maintient énergiquement ses droits. Pendant qu'ils discutent, Ménechme sort de chez Erotie et se trouve face à face avec Ménechme-SosicIès. Les deux frères s'expliquent et se reconnaissent, et ils rentrent ensemble à Syracuse.
Il est difficile d'imaginer un type plus pur de comédie d'intrigue. Le poète, ici, n'essaye pas de nous en conter et de nous faire croire à nous-mêmes que nous nous interessonsa qui que ce soit. Ces deux personnages nous sont aussi indifferents l'un que l'autre ; peu nous importent leurs sentiments; et le dénouement final ne nous touche pas davantage. C'est le quiproquo ou plutot les multiples quiproquos qui nous amusent, et la cascade de surprises, de mésaventures ou d'aubaines, d'injures et de menaces inattendues qui en découlent pour les deux "Menechmes" puisque ce nom est devenu un nom commun.
Le même sujet, le même genre de comique apparait dans l'Amphitryon, quoique le poète nous y transporte aux ages héroiques, où les dieux avaient au grand jour commerce avec les hommes, et en secret avec les femmes. Jupiter s'est épris d'Alcmène, femme du général thébain Amphitryon. Pour le succès de ses amours, il a revêtu la forme du mari, tandis que Mercure a pris la figure de Sosie, esclave d'Amphitryon. Grâce à cette métamorphose, ils sont reçus sans peine, et, tandis qu'Amphitryon et Sosie sont à Ia guerre, leur place est prise par les deux dieux. Amphitryon, vainqueur des ennemis, envoie Sosie porter de ses nouvelles à sa femme et annoncer son retour. Mais Mercure fait bonne garde : il arrête Sosie; non seulement il le maltraite, mais il lui soutient (et peu s'en faut qu'il ne le persuade) que lui, Mercure, est Sosie. L'esclave, tout émerveillé de se trouver double et plonge dans des perplexités étranges, retourne raconter ces mystères à son maitre, tandis que Jupiter et Mercure quittent les lieux. Amphitryon ne peut croire au récit de Sosie et accourt anxieux auprès de sa femme. Elle, tout étonnde de ce prompt retour, ne 1'accueille pas avec la joyeuse surprise qu'il aurait désirée. Comme il s'en irrite, elle s'étonne, lui rappelle qu'il est déjà revenu et qu'il vient de la quitter, lui montre même les présents qu'il lui a rapportés du butin et ne lui cache pas avec quelle tendresse elle l'a reçu. Amphitryon, qui sait bien n'être pas revenu, croit à une perfidie de sa femme, éclate en reproches et court chercher des témoins pour la convaincre de mensonge et la pouvoir répudier. En son absence, Jupiter revient ; il ofIre à AIcmène de tendres excuses, se réconciIie non sans peine avec elle et dupe Sosie lui-rnême. Lorsque Amphitryon accourt, Mercure, toujours sous la forme de Sosie, lui interdit l'entré de sa propre maison, malgré sa fureur et ses menaces. En vain Amphitryon s'indigne, en vain il en appelle au témoignage de ses compagnons de guerre (1) : mis en présence des deux Amphitryons, ils ne savent quel est le vrai.

(1) Toute cette partie, mutilée, ne peut être complétée que grâce à 1'argument acrostiche.

Enfin Jupiter, pour terminer le trouble et sauver 1'honneur de l'innocentc Alcmène, apprarait sous sa forme de maître des dieux. Au milieu des tonnerres et des éclairs, .Alcmène met au monde deux enfants, l'un fils d'Amphitryon, 1'autre fils de Jupiter; et Amphitryon à qui la verité est révélée, n'a plus rien à pardonner à sa femme.
La pièce d'Amphitryon, malgré ce que son sujet mythologique offre de spécial, entre bien pourtant dans le genre des autres comédies de Plaute. Lorsqu'on les a passées en revue 1'une après 1'autre, comme nous venons de le faire, leur caractère commun éclate avec évidence. Visiblement, elles étaient écrites pour le public le moins littéraire qu'un puisse coneevoir, ces auditeurs étaient incapables de s'élever au-dessus du vaudeville, incapables de sentir quel plaisir plus élevé peut offrir une comédie soucieuse de la vérité humaine, ambitieuse d'être le miroir à peiue déformé de la vie véritable. De grosses méprises, de gros quiproquos, de grosses fourberies, voila ce qu'ils réclament pour rire, et ils sacrifient tout le reste, car ils n'y comprennent rien. Et le poète, de son cote, s'il était capable peut-être de faire mieux, n'en a guère le souci. Foin de la littérature et de 1'art! II ne s'agit pas de rivaliser avec les Grecs, il s'agit de gagner sa vie en amusant des Romains et de leur livrer pour de l'argent la marchandise vulgaire qu'ils préfèrent: gestit nummos in loculum demittere. D'ailleurs, on le sent bien, ce métier ne lui déplait pas et il ne s'en trouve guere humilié: il est le premier à se rjouir des cascades d'accidents baroques ou de mensonges énormes qu'il leur présente; sa verve amuse s'y donne carrière et son imagination plébienne s'y déploie, s'y étale, pour son plaisir autant que pour le leur.

CHAPITRE VIII

LES ROLES ET LES PERSONNAGES DE PLAUTE

I. — LES FANTOCHES DE CONVENTION

Telle que la concevaient les anciens, la comédie est essentiellement, la «représentation de la vie privée des hommes ordinaires »; elle roule sur les actions et les "sentiments des hommes du commun"; elle met en scène non des héros, des chefs et des rois, mais « de simples particuliers d'humble condition. » A cet égard, par leur sujet, les comédies de Plaute, abstraction faite de la « tragi-comédie » d'Amphitryon, « où paraissent des rois et des dieux » mêmes, les pièces de Plaute répondent entiérement à la définition des critiques grecs et latins. Mais c'est aussi, disent les mêmes critiques, « l'imitation de la vie », « le miroir de la coutume, « l'image de la vérité, la peinture, en un mot, de la réalité quotidienne. Ici, une inquiétude nous vient. Nous ne chicanons point sur certaines données initiales, un peu dures à admettre dans quelques comédies de Plaute : la ressemblance de Jupiter et d'Amphitryon, de Mercure et de Sosie, qui exige un miracle de la puissance divine, la ressernblance des deux Ménechmes, qui est un exceptionnel lusus naturae. Sarcey nous a appris qu'en ce qui concerne le point de départ de leurs pièces, les auteurs dramatiques ont droit à la complaisance et même à la complicité de leurs auditeurs. Mais, ces concessions faites, il semble que Plaute exige beaucoup de notre crédulité. Ses sujets sont-ils toujours bien vraisemblables? N'y a t-il pas dans les multiples intrigues qu'il nous met sous les yeux une part excessive de fantaisie? Dans ses pièces romanesques en particulier, n'y a-t-il pas des hasards, des combinaisons, des coincidences, des rencontres de mélodrame, qui ne correspondent en rien au réel ?
Assurement. Et il est inutile de perdre son temps à démontrer que bien des sujets traités par Plaute, que bien des épisodes de ces sujets, n'ont pas été directement puisés par l'inventeur, quel qu'il soit, dans l'observation de la vie courante ; qu'ils sont imités d'oeuvres littéraires, en sorte que 1'artifice, la convention, y ont une part très grande et trop grande. On ne dèmontre pas 1'évidence. N'exagérons point, cependant. N'allons point nous imaginer qu'il n'y ait chez lui qu'artifice et convention ; qu'il soit à la fois le Scribe et le Pixérecourt du théâtre latin. A confronter ses comédies avec les moeurs anciennes, ou plutot avec les moeurs grecques, car enfin les sujets en sont tout grecs, nous y découvrons souvent plus de vraisemblance qu'il n'aurait paru au premier regard. Lui-même, parfois, avertit son public de ne pas s'y méprendre:
« Ne vous étonnez pas, dit Stidms aux spectateurs, si de pauvres esclaves s'amusent à boire, font l'amour et s'invitent à souper : dans Athènes cela nous est permis» Des observations de ce genre, il aurait pu en faire à mainte reprises encore, soit lorsqu'il met en scène des esclaves grecs qui dupent leurs maîtres et les bravent; soit lorsqu'il nous montre de jeunes gens grecs qui administrent, si cela s'appelle administrer, leur fortune à l'insu ou sans 1'agrément de leurs pères soit lorsqu'il représente des femmes grecques qui portent la chlamide, je n'ose pas dire : portent la culotte, dans leur ménage ; soit qu'il nous fasse entendre la lecture de contrats, à nos yeux immoraux et invraisemblables; soit qu'il nous offre des exemples d'escroqueries, de filouteries, d'intrigues judiciaires, que nous n'aurions pas crues possibles et qni le sont néanmoins etc.
Quant aux évènements proprement romauesques et mélodramatiques, qui nous paraissent plus invraisemblables encore: trésors enfouis et dêcouverts; murailles percées pour des passages clandestins; expositions d'enfants; viols commis à la faveur de la nuit, principalement dans les fêtes religieuses; enlèvements de personnes libres pour les réduire en esclavage; rapts d'enfants pour les vendre ou les exploiter; tout cela, avec les « reconnaissances » qui s'ensuivent, c'ètaient choses beaucoup moins exceptionnelles dans l'antiquité que de nos jours. Ainsi, malgré les apparences, et malgré la part indéniable de convention qui s'y mèle, la réalite est au fond de la plupart des comédies de Plaute. On peut dire la même chose de ses rôles et de ses personnages; mais avec quelque réserve. Ici encore, il y a une part de convention et une part de réalité; mais je crains qu'en général celle-ci ne le cède davantage à celle-là. C'est assurement facheux; mais il fallait bien que Plaute satisfasse son public; et ce public ou la plus grande partie de ce public goutait moins 1'exacte et fine peinture des caractères et des moeurs que la caricature grimaçante qui fait rire. Ce qu'il faut, à ces auditeurs là, ce ne sont point vraiment des comédies, ce sont des farces ou des vaudevilles. Or, comme les situations, dans ce dernier genre de pieces, sont 1'élément essentiel, elles exigent, elles entrainent avec elles non point certains caractères mais certains rôles convenus. Chez nous, il n'y a point de bon vaudeville sans intrigue galante, féconde en péripties et en surprises, sans quiproquos à ricochets infinis et à surprises énormes, sans mystifications ou duperies à consquences burlesques. II n'y a donc point de bon vaudeville sans mari trompé, ridicule par sa confiance ou ridicule par sa jalousie, sans femme plus ou moins cynique, plus ou moins légère, sans amant ou amoureux sympathique ou bafoué; il n'y en a point sans grotesque, solennel ou naïf, ballote parmi les évnements enchevetres auxquels il ne comprend rien, soit qu'un hasard malicieux les dispose, ou qu'un intrigant les fasse naitre, les complique et en tire parti; il n'y en a point sans dupe, plaisant s'il est candide, plus plaisant s'il est soupçonneux, sans dupeur, plein de présence d'esprit ou victime au contraire de ses mensonges et attrapé à son propre piège. Mais ni les faits ni les personnages de la pièce ne sont pris dans la vie réelle, ou ils n'y sont pris que pour être aussitot déformés selon les conventions du genre. II en était de même chez les Latins, comme chez les Grecs. Et selon les difterents sujets, il avait plus ou moins de convention dans les roles et les personnages. Et plutôt plus que moins. Plaute avait-il, exceptionnellement, choisi un sujet capable de plaire à la partie la plus délicate, la plus lettrée de son auditoire, il fallait que ce sujet admit, plusou moins aisement, pour rebattement de la foule, les épisodes et par suite les roles qui lui conviennent.
Tel est le Trinummus. Le prologue, prononcé par le Luxe et l'Indigence, annonce une grave leçon morale ; l'intrigue est romanesque mais non plaisante; les situations sont émouvantes bien plus qu'elles ne portent à rire; les personnages, sérieux, vertueux, ou du moins repentants, n'ont en eux-memes rien de comique ; leurs sentiments pleins d'honnetete, de vertu meme les rendent estimables et nullement ridicules. Mais, à deux reprises, il a été possible d'y introduire grace à certains roles des scenes plus gaies et plus vulgaires. L'esclave Stasime veut empècher son maitre de donner en dot à sa soeur le seul champ qui lui reste des biens paternels; il vient raconter au futur beau-èere de la jeune, fille des mensonges invraisemblables pour déprécier cette terre, et, cout avec une bienveillance ironique, il se félicite sottement de son astuce : « Avec quelle habileté j'ai degouté le vieillard de notre champ! Grands dieux ! comme j'ai bien arrangé cette méchante affaire: notre terre est sauvée! » Plus tard Charmide, rentrant chez lui après un long voyage, impatient de revoir les siens et de savoir ce qui s'est passé en son absence, trouve bon de perdre son temps à contempler un inconnu : « Mais qui est celui-la qui s'avance sur la place avec cet habit et cette allure insolites ? Quoique désireux de rentrer chez moi, je vais l'attendre : je veux voir ce qu'il fait.»
Excuser ainsi une invraisemblance, c'est la souligner. Mais c'est que l'inconnu se prétendait messager de Charinide lui-même : il y avait donc la un prétexte à une scène de comique mystification et il était juste de donner cette compensation aux amateurs de grosses farces. Il en est de même dans les Captifs. La péroraison du chef de la troupe, qu'elle soit de Plaute ou d'un remauieur, est pleinement véridique : la pièce est très morale. Mais quand il l'a proclamé, il ajoute : « Maintenant, si elle vous plait, si nous vous avons plu et si nous ne vous avons pas ennuyés, donnez nous en cette preuve : vous qui voulez que la vertu ait sa récompense, applaudissez ! » Si nous ne vous avons pas ennuyés : on sent la crainte. Pourtant, 1'auteur a pris ses précautions: sans autre utilité que d'avoir là au moins un rôle comique, il a jeté dans cette piece sérieuse un parasite vorace. Ainsi, dans ces cornédies où les analyses de caractères et les peintures de moeurs sont les véritables sources de l'iuterêt reel, les roles traditionnels, les situations convenues qui les introduisent ont beau n'avoir qu'une importance secondaire, il n'en a pas moins fallu leur faire une place. Mais justement ce sont ces rôles là, ces situations là que réclame avant tout la plus grande partie du public, qui se propose uniquement de rire. Et Plaute, qui se propose uniquement de reussir, n'oserait trop souvent réduire la foule à la portion congrue : si elle allait s'ennuyer au théatre, adieu les applaudissements, adieu les demandes des entrepreneurs de spectacles, adieu 1'argent des édiles! Il essaye donc d'un autre compromis. S'il lui arrive de prendre encore pour modèles des comédies autres que les comédies d'intrigue, alors la part de l'observation et de la peinture psychologique, y est plus restreinte et la place accorde aux personnages proprement comiques bien plus grande. Le sujet romanesque du Rudens avec ses amoureux désespérés, ses jeunes filles touchantes, son misanthrope original et bourru, semblait par lui-même n'offrir guère matière à rire. Mais si l'on y développe le role du leno, celui du parasite, celui de 1'esclave ergoteur et fripon, toutes les scènes qui provoquent la joie du populaire apparaîtront nécessairement: le parasiie et le leno s'injurieront l'un et l'autre et se rejetteront mutuellement les accusations qu'ils mérilent; le leno mentira, se parjurera, donnera libre cours à sa brutalité et à son cynisme, et finira par être, à 1a grande joie des spectateurs, dépouillé de son bien mal acquis et battu par dessus le marche; les esclaves se disputeront, échangeront des arguments ridicules, les gros mots, les bourrades; et ce sera bien plus gai. C'est une donne bien sérieuse que celle du Stichus. Des femmes fidèles et malheureuses, qu'un père, abusant de son autorité veut séparer de leurs maris, leurs motions, leurs craintes, leur joie au retour de ceux qu'elles désespéraient déjà de revoir: il n'y a que La Chaussée pour tirer de là une comédie, et ce sera une « comédie larmoyante ». Mais, si l'on y introduit un parasite, toujours affamé, toujours en quête de bons repas, toujours persuadé qu'il les va obtenir et teujours deçu, successivement bafoué par tout le monde ; si l'on y introduit des esclaves debauchés, leurs amours, leurs orgies, leurs facéties et leurs chants; tout le monde rira, ou du moins ceux-la riront qui n'apprécient que les plaisanteries les plus grosses et les plus rebattues. Dans de telles pièces coexistent encore les caractères réels et les rôles de convention ; mais les premiers n'y atteignent point toute 1'ampleur possible, ils ne sont parfois qu'esquissées, et les autres, de plus en plus, s'amplifient et s'étendent.
Et enfin, et le plus souvent, Plaute ne prend mêrme plus la peine de satisfaire les délicats. D'ailleurs, « rien ne saurait les satisfaire »; ils ont plus ou moins le sentiment de l'unité de 1'oeuvre d'art; ils sont assez lettrés pour découvrir les intentions de 1'auteur: qu'il veuille à la fois être gouté de ceux dont le suffrage est un honneur, être applandi de ceux dont la faveur aboutit aux commandes profitables, ce « mélange de gloire et de gain les importune chez lui, comme le mélange de comédie et de farce dans son oeuvre. Or Plaute se connait peut-être peu capable de les contenter toujours; il sait en tout cas qu'ils sont la minorité. Comme le véritable Amphitryon est 1'Amphitryon ou l'on dine, le véritable public est celui qui paie, ou pour qui l'on paie. Et c'est pour celui-la que Plaute choisit le sujet de la plupart de ses comédies : les sujets d'intrigue pure, c'est-à-dire les sujets où 1'analyse psychologique est inutile et même déplacée. Prenons Casina. II s'agit d'une jeune fille et de deux couples de rivaux en lutte pour 1'obtenir. Qui nous intéressera: la jeune fille? elle ne parait pas; le jeune homme ? il ne parait pas davantage ; son pere ? vieillard ignoble, débauché et grotesque, il n'a d'autre caractère que d'être ignoble, débauché et grotesque, et l'on ne peut même pas le hair parce qu'il ne se distingue en rien des autres vieillards corrompus de la comédie; le serviteur du père ? ou le serviteur du fils ? ils ne sont que les fondés de pouvoir de leurs maitres, l'un est un rustre semblable à tous les rustres, l'autre est un rusé semblable à tous les rusés; quant à la femme du vieillard c'est une uxor dotata, jalouse comme toutes les autres jalouses, la voisine est une commère comme toutes les autres commères, la servante est une fourbe comme toute les autres fourbes. On ne trouve donc personne à qui l'intéret puisse se prendre; mais on trouve les rôles, toujours les memes, d'un vieux débauché, d'une uxor dotata jalouse, de serviteurs et de servantes rustres ou perfides, et les situations, au fond toujours les mêmes, ou les personnages de ces rôles se trouvent comiquement engagés. II n'y a ni caracteres vrais, ni moeurs observées, ni sentiments réels; il n'y a que des fantoches de convention sans existence individuelle, mais qui font rire.
Que Plaute ait emprunté aux Grecs, avec leurs sujets, leurs analyses de caractères, leurs peintures de moeurs, leurs rôles de convention enfin, il n'y a guère de doute. Les a-t-il, les uns ou les autres, modifiés selon les gouts de son public ? A-t-il changé l'importance respective que leur avait attribuée l'auteur original ? Dans les sujets plus relevés, n'a-t-il pas, de son chef, introduit les bouffons de la farce ? Des comédies d'intrigue, n'a-t-il pas éliminé de parti pris ce qu'un Ménandre ou un Diphile y avaient su mettre d'observation et de réalite ? Autant de questions qu'il importera d'examiner, sinon de résoudre. Mais auparavant, il est bon de passer en revue ces personnages, des plus conventionnels aux plus vrais. II existe dans ces pièces toute une série de personnages à propos desquels il n'avait pas besoin de se mettre en frais de psychologie. Grotesques par nature ou par destination, leur apparition seule provoquait le rire; et si par surcroit ils se trouvaient dupes, mystifiés, battus, alors ils produisaient le maximum de l'etfet qu'on en pouvait tirer. Dans ces conditions, leur rôle se suffit à lui-même et, d'une pièce à l'autre, sous des noms diffêrents, ils ne sont qu'un seul et même type de comédie pure. Le pire de tous, c'est le leno. II apparait en mainte pièce, mais toujours taillé sur le même modèle. Voici, dans le Curculio, Cappadox, le bien nommé, car les Cappadociens avaient une réputation fâcheuse, avec « son gros ventre et ses yeux vert d'oseille ». Ce serait « lui faire injure » que de lui demander de la justice ou de la probité. Pour gagner quelque argent, il s'engagera à tout ce que l'on voudra. On ne l'en croira guère et un esclave ne se génera pas pour le lui dire en.face: : « Moi, accepter la caution d'un leno? des gens qui n'ont à eux que leur langue, qui se parjurent quand on leur réclame une dette? Vous vendez ceux qui ne sont pas à vous, vous affranchissez ceux qui ne sont pas à vous, vous commandez à ceux qui ne sont pas à vous. Personne n'est votre répondant et vous n'etes le répondant de personne. La race des lenones est à mon avis, en ce monde, comme les mouches, les moustiques, les punaises, les puces et les poux : odieux, nuisibles, insupportables, bons à rien. Un honnête homme n'ose pas s'arrêter avec vous sur la place. Qui s'y arrête est accusé, montré au doigt, honni; et, n'eut-il rien fait, on le regarde comme perdu de biens et d'honneur. » En effet, quand le leno est sommé de tenir sa promesse, il ment avec cynisme. « Tu l'as promis, lui dit-on. Comment promis? .Avec ta langue. Eh bien ! je le nie avec la langue : j'en ai une pour parler et non pour me ruiner. Mais on ne lui en fait pas moins cracher son argent. Voici Dordalus (Vieille-peau) du Persa. On l'aborde, sans qu'il se fache, avec des gentillesses de ce genre : « Oh ! bourbier de prostitution, égout fangeux des latrines publiques, impur, malhonnête, sans foi ni loi, peste du peuple, vautour de notre argent, avide, cupide, batailleur, voleur, ravisseur. Trois cents vers ne suffiraient pas pour exprimer toutes tes infamies . » Brutal avec ses esclaves, jete par sa cupidité et sa sottise dans les pièges que lui ont tendus des fripons, il est conspué, raillé; battu par ceux qui viennent de le dépouiller. Voici Lycus (Le Loup) du Poenulus. « Plus fangeux que la fange », ce triste personnage est victime de complots, d'ailleurs peu honnètes. Il lui faut laisser échapper les jeunes filles dont il espérait tirer beaucoup d'argent, payer des indemnités, et par dessus le marché, faire des excuses et des supplications à ceux mêmes qui l'ont dupé. Voici Ballion du Pseudolus. Celui-là nous est dépeint dans toute sa splendeur. En un long monologue, qui, parait-il, était le triomphe de Roscius (1), il étale sa tyrannie de garde-chiourme et son âpreté d'exploiteur.

(1) Pro Roscio, Cicéron.

Dehors! allons! dehors! faineants, que je suis bien sot de nourrir et que j'ai été bien sot d'acheter! Jamais aucun de vous n'aurait 1'idée de bien faire et d'aucun de vous je ne puis tirer profit, si je ne m'y prends de cette manière. (Il les bat) Je n'ai jamais vu d'hommes plus ânes que ceux-la, tant leurs côtes sont endurcies aux coups : quand on les tape, on se fait plus mal qu'à eux,. Ils sont d'un tempérament à user les étrivières. Ils n'ont qu'une pensée : à la première occasion, pille, friponne, vole, agrippe, bois, mange et t'en fuis! C'est là leur rôle : mieux vaudrait laisser les loups garder les brebis qu'eux garder la maison. A considérer leur figure, ils ne paraissent pas trop mauvais mais, à l'oeuvre, quelle déception !
Et maintenant, si vous ne faites pas tous bien attention à mes ordres, si vous ne chassez de vos yeux et de vos esprits le sommeil et la paresse, je m'en vais à coups de fouet vous marqueter comme il faut les flancs : les tentures de Campanie ne seront pas plus bigarrées, ni les tapis ras d'Egypte, avec leurs animaux brodés. Je vous avais donné des ordres hier, à. tous, et attribué à chacun sa tâche ; mais vous êtes ''si canailles, si négligents, si vauriens qu'on est obligé de vous rappeler à coups de bâton votre besogne. Oui, voilà connue vous êtes faits : la dureté de votre peau l'emporte sur mou fouet et sur moi. Regardez : ils s'occupent d'autre chose ici! prêtez ici l'oreille à mes paroles, tas de sacs à coups. Par Pollux ! le cuir de votre dos ne sera pas plus dur que le cuir de mes lanières. Hein? Cela fait mal ? voilà ce que reçoit l'esclave qui méprise son maître. Tous ici debout, face à moi, et écoutez mes ordres. Et appelant chacun de ses esclaves par leur nom, il leur donne à tous leur besogne. Puis il passe à son troupeau de femmes. Vous, les femmes, entendez-vous : voici mes ordres. Vous qui passez votre tendre jeunesse dans la toilette, dans la mollesse, dans les plaisirs, maîtresses réputées des plus grands personnages, aujourd'hui je saurai et éprouverai qui d'entre vous travaille pour son affranchissement, et qui pour se goberger, qui songe à ses intérêts et qui à dormir. Je verrai celle qu'il me faut affranchir et celle qu'il me faut vendre. Aujourd'hui, faites en sorte que m'arrivent en abondance les présents de vos amoureux; s'il ne m'arrive aujourd'hui la provision d'une année, demain je vous livre aux premiers venus. Vous savez que c'est mon jour de naissance. Où sont-ils, ceux qui vous appellent « mon petit oeil », « ma vie », « mes délices», « ma tendresse », mon coeur », « mon miel »? faites en sorte qu'ils assiègent mes portes par bataillons, porteurs d'innombrables cadeaux. Pourquoi est-ce que je vous fournis des toilettes, des bijoux d'or, tout ce dont vous avez besoin? Que m'en revient-il par votre faute, coquines, si ce n'est du dommage? Vous n'aimez que le vin et vous vous en rafraîchissez, vous vous en humectez, tandis que je suis à sec. Et il continue de la sorte, indiquant à chacune quelle espèce de cadeaux elle doit obtenir. Certes, le personnage est bien campé; et d'un bout à l'autre de la pièce, il ne se dément pas. Il fait profession de mépriser les dieuxs. Il raille insolemment l'amoureux désespéré : Paie, lui dit-il; si tu n'as rien, emprunte à usure, vole ton père; et comme l'esclave se récrie: " Scélérat" il n'y a pas de danger que tu donnes un bon conseil ! » « Oh, répond-il, ce n'est pas mon métier.» Les larmes ne le touchent point; il lui « en faut d'argent» et c'est pour lui un cruel plaisir que d'annoncer l'imminent départ de la femme aimée vendue à un aventurier étranger. Les injures ne l'émeuvent pas davantage ; il les accueille avec un sang froid ironique : « Infâme — Oui ! — Scélérat ! — C'est vrai — Vaurien — Pourquoi pas ? — Pilleur de tombeaux ! — Certainement — Coquin -Très bien — Traitre — C'est bien cela. — Parricide — A l'autre maintenant. » Le tiers, ainsi provoqué, continue : « Sacrilège — J'en conviens. — Parjure — Oh ! ça c'est vieux. — Ennemi des lois — Tout à fait — Peste de la jeunesse — Et terriblement — Voleur — Parfait- Esclave fugitif- Oh! oh! — Escroc universel . — Sans doute — Canaille obscène leno boue — Quel beau concert » Et il met fin dédaigneusement à cette scène par une déclaration cynique : « Donne moi de l'argent et je romps le marché conclu avec l'autre : c'est mon métier. » Il est bien juste que cet homme là soit puni. Aussi l'est-il et de la punition la plus sensible : il perd son argent. — Et voici enfin Labrax (Loup de mer) du Rudens, « un vieux chauve comme Silène, grand, ventru, aux sourcils broussailleux, au front ridé, un scélérat, la haine des dieux et des hommes, plein de malice, de vice et d'infamie. » Il a reçu l'argent dont on lui payait une de ses captives et il s'est enfui, gardant tout, la femme et la somme. La colère des dieux a déjoué, ses plans et la tempête l'a précisément jeté auprès du temple de Vénus où il avait donné rendez-vous à sa dupe. Il l'y rencontre et paie d'audace : « Qu'est-ce que tu nie reproches? — Tu le demandes? Tu as reçu de moi des arrhes pour cette femme et tu l'as faite partir avec toi. — Je ne l'ai pas emmenée. — Pourquoi nies-tu? — Parce que je l'ai bien menée en mer; mais je ne l'ai pas emmenée : je n'ai pas pu, malheureusement ! Et je t'avais dit que tu me trouverais au. temple de Vénus. Est-ce que je ne tiens pas parole'? Est-ce que je n'y suis pas? De si bons arguments ne suffisent point à le tirer d'affaire. Il a beau user de la ruse avec les hommes, de la menace avec les femmes, il a beau mentir et se parjurer, il est tout aise en fin de compte qu'après l'avoir lui-même quelque peu rossé, après avoir délivré l'une de ses esclaves, on consente à l'indemniser de l'autre. Certes, quelques-unes de ces caricatures sont dessinées de verve et superbement campées sous nos yeux; mais ce sont des caricatures. Si Labrax se distingue de Ballion, c'est par son nom, c'est par les mésaventures spéciales qui ont values à chacun son avidité et sa mauvaise foi. A part ces différences tout extérieures, il n'y a aucune raison pour qu'ils ne permutent pas entre eux ou avec n'importe quel autre de leurs collègues: ils n'ont aucune personnalité, aucune vie psychologique ; ils sont pour ainsi dire leur métier lui-même (lui a pris forme humaine; ils sont une voix derrière un masque: de simples rôles de convention. Aussi conventionnel, aussi dépourvu de vie véritable, aussi comique, aussi ordinairement dupe, mais moins odieux est le type du soldat fanfaron. On le trouve, héros déplorable, dessiné avec une verve amusante dans le Miles. Dès la première scène, une conversation avec un parasite flatteur, Pyrgopolinice s'étale avec tous ses ridicules : ses hâbleries invraisemblables, ses prétentions de bourreau des coeurs féminins, sa sotte crédulité. Son entrée est presque aussi heureuse que celle de Tartuffe. Il parait, suivi de son parasite, comme l'autre de son Laurent, mais ce Laurent-ci sait donner la réplique. Faites en sorte que mon bouclier soit plus étincelant que les rayons du soleil quand le ciel est pur : quand il le faudra, qu'il enlève aux yeux des ennemis tout leur feu, dans le feu de la mêlée. Mais cette chère épée, c'est moi qui veux la consoler moi-même, lui rendre joie et courage, car voilà trop longtemps que je la porte oisive à mon côté elle grille de hacher les ennemis comme chair à pâté. Mais où est Artotrogue? Ici, près d'un héros plein de courage, favori de la
fortune, beau comme un roi et un guerrier. Mars lui-même n'oserait parler de ses prouesses et les comparer aux tiennes. Et celui que j'ai sauvé dans les champs Curculioniques, où commandait en personne Bumbomachidès Clutomestoridysarchidès, petit-fils de Neptune?- Je me rappelle : tu veux parler de cet homme à l'armure d'or, dont tu as d'un souffle dispersé les légions, comme le vent disperse les feuilles ou le chaume des toits? - Oh! cela n'est rien. - Cela n'est rien assurément auprès de tes autres exploits. (A part) que tu n'as jamais faits. Si quelqu'un a jamais vu un homme plus menteur, plus plein de gloriole que celui-ci, je me livre a lui et suis son esclave. (Haut.) Ah ! dans les Indes, comme d'un coup de poing, tu as cassé le bras à un éléphant! Comment le bras? Je voulais dire la cuisse. Encore, ce n'était pas un coup bien fort. Sans doute. Sans doute, si tu avais donné toute la force, ton bras aurait passé à travers le cuir, le ventre, la mâchoire de l'éléphant. Oh! laissons cela. Le parasite n'en continue pas moins à énumérer les hauts faits, de son protecteur : cent cinquante Ciliciens, cent Scytholatroniens, trente Sardes, soixante Macédoniens, sept.mille hommes tués en un jour. Puis il passe à ses autres mérites : A quoi bon te rappeler ce que sait le monde entier? Il n'y a qu'un Pyrgopolinice sur terre, sans rival pour le courage, la beauté, les exploits. Toutes les femmes l'aiment, et ellès ont bien raison : tu es si bel homme ! Ainsi, celles qui m'ont'tiré hier par la manche. — Qu'est-ce qu'elles t'ont dit ! — Elles m'interrogeaient : « C'est Achille ? » demandait l'une; et moi : « Non, c'est son frère Et l'autre : « Grands dieux comme il est beau ! quel air noble ! vois quelle gracieuse chevelure !. heureuses ses maîtresses! » — Vrai? elles te disaient cela? — Toutes deux m'ont supplié de te faire passer aujourd'hui devant elles, comme un cortège. — C'est grand misère d'être trop bel homme. — C'est comme cela ; elles en sont ennuyeuses. Elles me prient, elles m'implorent, elles me supplient que je leur permette de te voir : elles veulent que je te conduise à elles. Si bien que je n'ai plus le temps de m'occuper de tes affaires.
L'excellente dupe gobe tout. Aussi, quand plus tard un complot est tramé contre lui, il s'y laisse prendre aveuglément. Il croit que la friponne qu'on lui a expédiée est la femme du voisin, qu'elle l'adore, il condescend à écouter ses déclarations enflammées, il se fait prier pour répondre à cet amour ; il congédie alors la captive qu'il s'agissait d'arracher de ses . mains; pour apaiser son prétendu chagrin, il la couvre de cadeaux; et, libre, triomphant, il court au rendez- vous. Il y trouve des estafiers et des gourdins: il est raillé, battu, rançonné. — Dans d'autres comédies, le Miles est parfois moins malheureux, il n'est jamais moins grotesque. Le voilà, dans. les Bacchis, sous le nom de Cléomaque (Illustre à la guerre), toujours aussi rodomont, mais instrument d'un fourbe habile. Le voilà, dans le Curculio, sous le nom de Thérapontigone Platagidore. Il a subjugué « les Perses, les Paphlagoniens, les Sinopes, les Arabes, les Cariens, les Crétois, les Syriens, les Rhodiens, les
Lyciens, les Pérédiens, les Perbibésiens, les Centauromaques, les Unomammiens et la moitié de l'Univers, dans l'espace de vingt jours ». Il n'en est pas plus respecté. On lui vole son anneau et, par une lettre forgée, on délivre avant son retour la jeune fille qu'il croyait obtenir. Il a beau tempêter et menacer, on se rit de lui. C'est par le plus grand des hasards qu'il s'en tire heureusement il découvre que la jeune fille est sa soeur et se trouve alors rangé parmi les vainqueurs du leno. Le voilà dans le Poenulus. Ici, il s'appelle Antamoenide. Il se vante d'avoir tué de sa main soixante mille hommes volants, en un seul jour; mais on lui rit au nez. Il voit son amie entre les bras d'un vieillard, son père retrouvé; et supposant que c'est un rival, il éclate en injures. Mais il suffit que l'on crie : « Esclave, hola venez ici avec des bâtons! » ; aussitôt son audace tombe et il répond piteusement : « Mais non ! quand. je fais des plaisanteries, il ne faut pas les prendre au sérieux ». Il a de la chance qu'on ait assez à faire contre un ennemi plus redoutable, l'odieux leno. Une ou deux fois cependant, on croirait que Plaute va s'écarter du type convenu et prêter une allure assez originale à tel ou tel de ses fanfarons. Dans le Truculentus, Stratophane nous donne un instant cette illusion. Spectateurs, dit-il en entrant en scène, ne vous attendez pas à m'entendre raconter mes exploits. C'est par mon bras, non par mes discours que j'ai coutume de faire mes preuves guerrières. Je sais que bien souvent les soldats fabriquent mille mensonges, témoin Homérouide et tant d'autres qu'on pourrait citer, convaincus d'avoir inventé de faux combats et condamnés de ce fait. Je n'aime pas ceux que les auditeurs de leurs récits louent plus que les témoins de leurs actes : mieux vaut un témoin avec des yeux que dix avec des oreilles; ceux qui ont entendu répètent ce qu'ils ont entendu, ceux qui voient savent ce qui en est. Je n'aime pas ceux que vantent les badauds et sur qui se taisent les soldats, ni ceux qui sont sortis de chez eux émoussant avec leur langue le tranchant des glaives ennemis. Les braves sont plus utiles au pays que ces bavards intarissables. Le courage est toujours assez éloquent. Sans courage, un civil beau parleur est pour moi comme une pleureuse à gages qui sait louer les autres mais non elle-même. Ce sont de sages paroles et Vadius ne parlait pas mieux. Mais immédiatement après, Stratophane retombe dans la banalité : aussi vantard, aussi crédule, aussi ridicule, aussi exploité que les autres. — L'Epidictus nous fait encore plus espérer. Il y a bien là un militaire hâbleur comme les autres. Mais il se heurte à un ancien brave, qui vient de nous faire cet aveu « Dans ma jeunesse, quand j'étais au service, j assourdissais les gens du bruit de mes exploits, une fois que j'étais en train ». La rencontre est piquante. « Esclave, dit le soldat à son serviteur, ne passe pas une seule maison sans demander où habite le vieux Périphane de Platée. Gare à toi si tu me reviens sans le savoir ». Et Périphane qui l'entend: « Jeune homme, si je t'indique celui que tu cherches, qu'est-ce que j*aurai en récompense? - J'ai mérité par mes exploits à la guerre que tous les hommes se tiennent obligés envers moi. - Jeune homme, le lieu n'est pas bien choisi pour étaler ici tes exploits comme tu le prétends. Quand on vante ses hauts faits devant un plus brave que soi, ils en perdent tout leur lustre. Mais ce Périphane que tu cherches, c'est moi: que lui veux-tu? Quoi? Périphane,qu'on dit avoir, dans sa jeunesse, acquis par la guerre auprès des rois de vastes richesses? Oh! si tu entendais mes hauts faits, tu te sauverais chez toi, les bras étendus» Allous-nous voir enfin, un fanfaron qui ne soit pas uniquement, fanfaron ? Pourrons-nous étudier comment la vantardise subsiste dans d'autres métiers, que le métier militaire? comment elle s'unit à d'autres qualités ou à d'autres défauts? Il y avait des Rodomonts dans la vie réelle, à Rome comme en Grèce ; en connaîtrons nous un qui soit tiré de cette vie réelle et non des caricatures comiques ? Mais la caricature comique fait rire; le poète latin n'a qu'à se baisser pour la ramasser toute faite chez tous les poètes grecs: cela suffit à Plaute ; et comme son leno, son miles est toujours
un fantoche. Un troisième personnage partage avec le leno et le soldat fanfaron l'honneur peu enviable de faire une figure nécessairement comique : c'est le parasite . Le parasite dans les comédies de Plaute remplit toutes sortes de fonctions, des fonctions d'ordre servile et de nature basse ou grossière, cela va sans dire. Comme Curculio (Charaçon) dans la pièce à laquelle ce parasite donne son nom, il est le meneur de l'intrigue et tient la place d'un esclave fourbe. Mais il est rare qu'on lui accorde même tant d'importance.
Plus souvent, comme Saturion (le Rassasié, par antiphrase), dans le Persa, il n'est que fripon-auxiliaire sous la conduite d'un maître fripon, ou bien, comme le parasite anonyme de l ' Asinaire, comme Peniculus (La Brosse à pain) des Ménechmes, il joue le rôle d'une « utilité » : c'est le mouchard dont les dénonciations vindicatives tantôt débrouillent, tantôt embrouillent l'intrigue. Plus souvent encore, comme Ergasile ( peine prise en vue d'un gain) des Captifs, l'anonyme des Bacchis, Artotrogue (Ronge-pain) du Miles, Charmide ( joie) du Rudens, Gélasime (Ridicule) du Stichus, il tient une place toute secondaire et se démène d'une façon comique, toujours officieux, toujours empressé, toujours méprisé, toujours raillé, et souvent injurié ou battu. Mais, quoi qu'il fasse, il a partout le même caractère : son âme est dans son ventre. Une insatiable faim le dévore et il n'est rien qu'il ne se permette pour la satisfaire. Aucun rôle n'humilie les parasites, qui leur rapporte ou leur promet de bons repas. Ils se conduisent en domestiques volontaires : Gélasime fait parade de son zèle, orne et balaye la maison pour les banquets que promet le retour des maîtres de la maison; le parasite des Bacchis se charge des commissions de son protecteur ; le parasite de l'Asinaire rédige pour le compte de son patron Diabole le contrat de vente ou de louage de la courtisane et l'étrange cahier des charges dont elle doit exécuter les conventions, défend jusqu'au bout ses intérêts, et lance contre le jeune débauché, son rival, une terrible uxor dotata ; ils ne veulent, les uns et les autres, qu'obtenir de bons repas. C'est l'amour des bons repas qui leur donne leurs vertus apparentes, fidélité et dévouement; Ergasile n'a point d'autre raison pour se désoler de la captivité de son jeune maître et pour bondir de joie à l'annonce de sa délivrance; Curculion n'en a point d'autre pour entreprendre un long voyage au fond de la Carie, duper et voler le naïf Thérapontigone et revenir bride abattue annoncer la bonne nouvelle : il n'obéit pas à un zèle désintéressé, mais aux excitations de sa gloutonnerie ; il ne se réjouit pas d'être utile, mais bien de dévorer comme récompense « du jambon, de la panse, de la tétine de truie, du pain, des grillades, une grande coupe et un grand chaudron ». Et c'est l'amour des bons repas qui leur donne leurs vices : ils flattent les défauts ou les penchants dépravés de celui qui peut les nourir. Artotrogue ment avec effronterie pour satisfaire à la vanité de son Miles, Peniculus se fait le complaisant des débauches de Ménechme. Ils se déshonorent ou plutôt ils se déshonoreraient s'ils le pouvaient encore : l'infâme Charmide s'associe à l'infâme Labrax, commet les mêmes crimes et s'expose aux mêmes châtiments ; Saturion « vend sa fille au profit de son estomac » et, lorsqu'elle lui demande, dans sa noble indignation : « Suis-je pour toi une fille ou une esclave? » il répond avec un cynisme brutal : « Comme il conviendra le mieux aux intérêts de ma panse ». Ventre affamé n'a point d'oreille, ni de dignité, ni de pudeur, ni d'honnêteté. Reproches, injures, rien n'arrête les parasites : ils n'en perdent pas un coup de dent. Les mauvais traitements eux-mêmes n'y font rien : les jeunes gens, qui les ont placés au bas bout de la table, ont beau leur jeter à la figure, dans leurs orgies. grossières, les pots ou les plats ; ils ont beau leur crever l'oeil comme à Curculion ; le parasite leur répond courageusement: « Frappe, mais donne », ou plutôt il ne répond rien et il mange. La peinture comique de cette gloutonnerie quasi surnaturelle était d'un effet assuré; c'était la scène à faire et Plaute ne manquait pas de la traiter, plutôt deux fois qu'une. Dans sa reconnaissance, Hégion a-t- il promu Ergasile au grade d'intendant? le vorace aussitôt triomphe, et, du ton enthousiaste dont Rodrigue s'écriera :
Paraissez Navarrais, Maures et Castillans !
le voilà qui évoque ses futures victimes : « Dieux immortels ! que de bêtes je vais égorger! quelle consommation de jambons ! quel engloutissement de salé ! quelle razzia de tétines de truie ! quel carnage de hures de sanglier ! Comme je vais lasser les bouchers! comme je vais fatiguer les charcutiers! Mais je perds mon temps à énumérer ces bons morceaux. Je m'en vais aller, vu mon titre de gouverneur, exercer ma juridiction sur le salé, et porter secours à ces pauvres jambons qu'on a pendus sans les entendre ». Et tout de suite, de la cuisine où il se rue fuit un esclave épouvanté : «Que Jupiter et tous les dieux te confondent, Ergasile, toi et ton ventre et tous les parasites, et tous ceux qui les inviteront jamais ! La ruine, le désastre, la calamité ont fait. invasion chez nous. Quel loup aifamé! J'ai cru qu'il allait se jeter sur moi). Par Hercule, je tremblais de peur, tant il claquait des dents. Du premier coup, il a mis sans dessus dessous tout le garde-manger et le manger. Il a tiré son couteau et coupé la gorge à trois cochons. Les marmites, les pots qui ne tenaient pas au moins un muid, il a tout cassé. Il a demandé au cuisinier si on ne pouvait pas faire cuire le salé en baril. Il est là dedans, à forcer tous les celliers, à ouuvrir les armoires. Surveillez-le, vous autres; moi, je vais chercher le maître. Je lui dirai d'acheter d'autres provisions, s'il en veut pour lui-même. Car, de la manière dont il y va, celui-là, il n'y en a plus ou il n'y en aura bientôt plus. Mais si le parasite est amusant quand il s'en donne à coeur joie, il l'est bien plus encore quand sa goinferie est déçue ; et c'est là une scène traditionnelle que les comiques anciens ne négligeaient pas. Gélasime apprend avec bonheur que les maîtres reviennent et que des repas se préparent ; mais il entend dire non sans effroi qu'ils ramènent avec eux des parasites plus divertissants que lui. Vite, il court repasser son recueil de bons mots pour avoir plus de succès. Il revient, la bouche en coeur, et pour se faire inviter il commence par inviter. On refuse, comme il s'y attendait, et lui alors : « Puisque tu ne veux pas me promettre, c'est moi qui viendrai chez toi,veux-tu ? » Mais on lui oppose mille bonnes raisons. Il se fait petit, il se fait tout humble, il supplie. Repoussé, il ne se décourage point encore et revient à la charge auprès de l'autre voyageur rentré comme le premier dans sa famille. Mais on s'est entendu pour se jouer de lui : on lui donne de fausses espérances, on l'allèche, puis on le congédie brutalement. Le voilà désespéré : "Ils sont partis". Pauvre Gélasime ! tu vois, il te faut prendre parti. Moi ? Oui, toi, Gélasime! Pour moi? Oui, pour toi, Gélasime! Tu vois comme la vie est chère! tu vois comme toute bonté, toute humanité est morte parmi les hommes. Tu vois que les plaisants sont tenus pour rien et ces gens là font eux-mêmes le métier de parasite. Par Pollux, personne ne me verra vivant demain ; je m'en vais chez moi avaler un bout
de corde : je ne veux. pas qu'on puisse dire que je suis mort de faim, Et le public de rire. Que leur voracité soit satisfaite ou déçue, les parasites font toujours rire. Ils ne sont que cette voracité elle-même, tant aux yeux des spectateurs qu'aux yeux des autres personnages de la pièce. Mais ce qui est plus significatif encore c'est qu'ils ne sont qu'elle à leurs propres yeux. A toute occasion, à tout venant, bien plus, sans attendre aucune occasion et sans chercher aucun interlocuteur, ils étalent spontanément le grotesque de leur rôle. Avec un absolu mépris de la vraisemblance scènique, Plaute leur prête des monologues où ils font avec verve les honneurs de leur propre ridicule. Que ce soit Ergasile ou Gélasime ou Saturion ou Peniculus qui parle, nous reconnaissons les mêmes plaisanteries ; et il n'y a pas de raison pour qu'elles soient mises dans la bouche de l'un plutôt que dans la bouche de l'autre, comme il n'y en a pas pour qu'elles soient placées dans telle pièce plutôt que dans telle autre : « Quel malheur, de chercher à manger et de le trouver à si grand peine! mais quel pire malheur, de chercher à si grand peine et de ne rien trouver du tout. » « Je soupçonne que la faim est ma mère; car depuis ma naissance, je n'ai jamais pu manger mon saoul. Jamais fils n'a été plus reconnaissant envers sa mère que je ne le suis envers la mienne, malgré moi : elle m'a porté dix mois, et moi je la porte depuis plus de dix ans. » « Les jeunes gens m'appellent La Brosse à pain, parce que la table, quand j'y mange, est nettoyée.» Qui parle ainsi? Qui dépeint si amèrement le malheur des parasites, quand les gens riches, leurs amphitryons habituels, sont à la campagne, décrit grotesquement les inconvénients du métier, soufflets, plats ou pots cassés sur la tête, déplore la décadence du bel art du parasitisme et le mépris qu'en fait la jeunesse? Qui se désole de voir disparaître les anciennes habitudes d'hospitalité facile, s'indigne de ne plus entendre les aimables formules d'autrefois : « Venez dîner... allons... acceptez... pas de cérémonies! », se voit avec désespoir obligé de mettre en vente son recueil de bons mots et de compliments, jadis efficaces et maintenant sans effet4? Qui montre une sollicitude si paternelle aux restes de la veille et court, de bon matin, voir comment ils ont passé la nuit? Qui enfin explique comment un parasite, enchaîné par la gueule, est plus sûrement retenu qu'un esclave enchaîné par la jambe, ou se fait des reproches amers quand, pour trop flâner, il a manqué une bonne invitations? Est-ce Ergasile ? Gélasime? Saturion ? ou Peniculus ? En réalité, ce n'est ni l'un ni l'autre, parce qu'aucun d'eux n'existe vraiment : c'est le parasite, type conventionnel et, pour ainsi dire, rouage interchangeable de toutes les comédies où il apparaît.
Le leno, le soldat fanfaron, le parasite sont les trois fantoches que préfèrent les poètes comiques et qu'ils tirent le plus souvent du fonds commun de la tradition (1)

(1) Associés parfois : nous avons vu le soldat fanfaron accompagné de son parasite et Cicéron atteste que ces deux rôles ainsi rapprochés en paraissaient plus comiques : « la flagornerie des parasites nous paraîtrait moins amusante s'il y avait pas les militaires fanfarons. » (De Amicitia. XXVI.)

A côté d'eux pourtant, ils en montrent parfois quelques autres, caricatures sommaires, non moins conventionnelles, mais plus rapidement esquissées. C'est l'homme d'argent, à la fois auxiliaire et ennemi naturel des amoureux en quête de prêteurs et peu soucieux de les rembourser ou des esclaves fripons chargés de faire ces emprunts et d'esquiver ces remboursements.
L'homme d'argent est redoutable, par tant odieux, comme le leno. On le voit, dans la Mostellaria, qui vient, devant le père du prodigue, réclamer âprement son dû: « Paie-moi mes intérêts; rends-moi mes intérêts; rendez-moi mes intérêts ! Voulez-vous bien me donner mes intérêts tout de suite ? Me donnez- vous mes intérêts?» — « Mes intérêts par ci, mes intérêts par là! s'écrie, furieux et désespéré, l'esclave du jeune homme. Il ne sait que dire: mes intérêts. Ma parole, jamais je n'ai vu plus méchante bête que toi ». Comptant bien trouver plus tard une explication vraisemblable il dit au père : « Je t'en prie, fais jeter de l'argent dans la gueule de cette sale bête fais-lui casser la mâchoire avec de l'argent ». Et non moins cupide que le leno, l'autre répond : « Recevoir des coups d'argent, cela me va ». Ailleurs il est encore plus nettement assimilé à ce méprisable personnage. Comme un leno, le banquier Lycon, un loup lui aussi, fait parade de sa malhonnêteté: « Me voilà riche, je crois: j'ai réglé mes comptes: je connais mon actif et mon passif. Je suis riche si je ne paie pas mes dettes (car si je les paie, le passif l'emporte).
Mais, toute réflexion faite, s'ils me pressent trop, j'irai devant le préteur. C'est comme cela que font presque tous les banquiers: ils empruntent et ne rendent jamais, et si quelqu'un réclame trop haut, ils vous le soldent à coups de poingss.» Comme un leno encore, il entend ses vérités. Curculio, en sa présence, vient de couvrir d'injures méritées l'infâme, Cappadox; et Lycon, qui voit la paille et ne voit pas la poutre, l'approuve d'un ton protecteur : « Pardieu, le borgne! comme tu les connais bien ces lenones ! » Mais Curculion se retourne aussitôt : « Je fais juste le même cas de vous et vous êtes absolument leurs pareils. Eux du moins, ils font leur métier dans des rues détournées, mais vous, en plein forum. Vous par l'usure, eux par les mauvais conseils et la débauche, vous ruinez le monde. Le peuple a fait déjà bien des lois contre vous; mais vous les violez sans cesse et vous trouvez toujours une issue pour y échapper: les lois, pour vous, c'est de l'eau bouillante refroidie... » Et Lycon, ainsi servi, se dit tout bas : « J'aurais bien fait de me taire ». Au contraire, les cuisiniers et les médecins sont inoffensifs comme les parasites et comme eux simplement risibles. Le cuisinier dans la Comédie Moyenne avait été un des rôles traditionnels les plus applaudis : il avait fait presque concurrence au soldat et au parasite.
La Comédie Nouvelle le conserva, mais au second plan, et c'est ainsi qu'elle le transmit à Plante. Les ridicules professionnels du Cuisinier sont en effet trop spéciaux en eux-mêmes pour intéresser, sans lui être assez spéciaux pour en faire un véritable type. Il était volontiers vantard, il l'est encore : et les « artistes culinaires » ne le cèdent guère en cela (s'ils le cèdent) qu'aux « artistes coiffeurs »; par suite, il était batvard : la supériorité de son art sur tous les autres, sa propre supériorité sur tous ses collègues formaient l'ample matière que développait sa faconde intarissable. Mais les termes savants qu'il emploie pour décrire et surfaire ses préparations n'ont toute leur force comique que s'ils sont familiers au grand public. La réussite d'un plat rare ou l'invention d'un mets nouveau ne sont pas assez généralement reconnues comme un titre de gloire pour que le cuisinier, en s'en attribuant le mérite, paraisse d'une outrecuidance grotesque. Les expressions militaires du soldat sont, elles au contraire, comprises de tous et l'usage qu'il en fait, risible pour tous; la gloire militaire est si universellement appréciée que son audace à y prétendre provoque toute seule les risées. Et puisque le soldat est vantard comme le cuisinier, mais d'une vantardise mieux sentie, qu'il est bavard comme lui, mais d'un bavardage plus facile à suivre, le rôle du cuisinier fait double emploi avec celui du soldat et dans des conditions bien inférieures. Le cuisinier avait encore la réputation d'être voleur : loué pour des festins, il avait accès dans toutes les maisons ; exigeant par suite de sa vanité, il avait la prétention d'employer pour son travail tout le personnel comme tout le matériel de la cuisine et de l'office; dans le désordre que sa présence et son importance causaient, il avait trop d'occasions de dérober les objets qui pouvaient lui plaire. Mais ces objets ne sont rien en comparaison des sommes énormes qu'escroquent d'ordinaire les esclaves fripons, et leur génie, à eux, a bien plus d'espace pour se déployer. C'est encore un double emploi; et, là encore, le cuisinier est réduit à l'effacement par un puissant rival. Une fois pourtant, Plaute s'est complu à le dessiner de pied en cap : et cela, chose curieuse, dans cette pièce du Pseudolus où il a aussi campé avec tant de vigueur son leno Ballion : l'auteur, quelqu'il soit, du modèle grec devait être un maître en fait de peintures de moeurs et de caractères. Ballion entre, suivi de son cuisinier :
Quand on dit « le forum des cuisiniers », on dit une sottise : ce n'est pas le forum des cuisiniers, mais le forum des voleurs. Quand j'aurais juré d'amener le plus grand vaurien des cuisiniers, je n'aurais pas pu en amener un pire que celui- là : bavard, vantard, insolent, bon à rien. C'est la seule raison qui a empêché l'Enfer de le recevoir, pour qu'il y ait quelqu'un sur terre qui fasse le dîner des morts : car il est le seul qui puisse faire aux morts une cuisine à leur gré. Si tu me jugeais comme tu dis, pourquoi m'as-tu loué? Il fallait bien : il n'y en avait pas d'autre. Mais, si lu étais vraiment cuisinier, pourquoi restais-tu là tout seul, quand tous les autres étaient pris. Je vais te le dire : c'est l'avarice des hommes et non l'infériorité de mes talents qui a nui à ma réputation. Comment? Ecoute. Dès qu'on vient louer un cuisinier, personne ne demande le meilleur et le plus cher ; on préfère louer celui qui coûte le moins. C'est pour cela qu'aujourd'hui j'étais tout seul de planton au marché. Des gate-sauce, on les a pour une drachme; mais moi, personne ne peut me faire bouger à moins d'un écu. C'est que, moi, je ne fais pas un dîner comme les autres, qui m'apportent dans leurs plats tout un pré en salade; ils traitent les convives comme des boeufs, ils leur entassent des bottes de fourrage, ils assaisonnent les herbes avec des herbes, ils mêlent coriandre, fenouil, ail, persil, ils y fourrent oseille, choux, poirée, bettes, ils brassent une livre de silphium, ils pilent une affreuse moutarde, qui fait pleurer les yeux des pileurs avant qu'ils n'aient pilé. Quand ils font un dîner, quand ils l'assaisonnent, ce ne sont pas d'assaisonnement qu'ils l'assaisonnent, mais de striges qui rongent les entrailles des invites tout vivants. C'est pour cela que les hommes mènent sur terre une vie si courte, quand ils entassent dans leurs estomacs tous ces herbages épouvantables, je ne dis pas à manger, mais à nommer seulementl Des herbes que les bêtes ne mangent pas, les hommes les mangent! Et toi;, tu te sers donc d'assaisonnements divins dont tu puisses prolonger la vie des hommes, pour critiquer ceux-là? Tu peux le dire sans crainte. Ils pourront vivre jusqu'à deux cents ans, tous ceux qui mangeront souvent des plats de ma façon. Quand, moi, j'ai mis dans les marmites du cocilindre, du cépolindre, de la maccis et de la saucaptis, les voilà qui se mettent tout de suite à bouillir d'elles-mêmes. Cela, c'est pour les bestiaux de Neptune. Quand aux bestiaux de la terre, je les accommode avec du cicimandre, de l'hopalopsis et de la cataractrie. Que Jupiter et tous les dieux le confondent, avec tes assaisonnements et toutes tes hâbleries ! Laisse-moi parler. Parle et va. au diable. Quand toutes mes marmites bouillent, je les découvre toutes; l'odeur s'envole à toutes jambes vers le ciel; et, tous les jours, Jupiter soupe de cette odeur. On croirait qu'après celle-là, il faut tirer, l'échelle. Mais notre homme est lancé et il trouve encore mieux ; quand il ne fait pas la cuisine, Jupiter va se coucher sans souper; il égale Médée : comme elle a rajeunie Pélias (Pélias en est mort, mais il l'oublie), lui rajeunira Ballion ; au repas préparé par lui, on devrait inviter des ennemis et non des amis, car les convives à force de se lécher les doigts, se les rongeront; il est intarissable. Du reste il ne fait pas difficulté d'avouer qu'il est voleur: « Prétendrais-tu, dit-il, trouver un cuisinier qui n'ait pas les griffes d'un aigle ou d'un milan? » C'est le métier qui veut cela. Auprès de ce cuisinier génial, tous les autres cuisiniers de Plante pâlissent : les anonymes de la Casina, du Curculio, du Mercator, Anthrax (Charbon) et Congrion (Congre) de l'Aululaire, Carion (le Carien) du Miles, Culindrus (Rouleau) des Ménechmes ne sont que des écoliers, mais qui s'efforcent de suivre de loin leur maître.
Quant au médecin, Plaute l'a rarement mis en scène. Il l'a laissé pour Molière, sans doute parce que, à son époque, les médecins ne se distinguaient guère, selon les cas, du physicien et du philosophe ou du charlatan. On n'en trouve qu'un dans Plaute, c'est le médecin des Ménechmes ; mais il est pédant et sot à souhait. Il commence par éblouir de grands mots le vieillard qui l'appelle auprès du prétendu malade : « Quelle maladie m'as-tu dit qu'il avait, vieillard? Est-il visionnaire ou frénétique, dis-moi ? est-ce la léthargie ou l'hydropisie dont-il souffre? » A quoi le vieillard répond fort sensément : "si je t'amène, c'est précisément pour que tu me le dises et pour que tu le guérisses". Et le charlatan, qui ne sait même pas de quoi il s'agit, de repartir: « Oh ! rien de plus facile. Je le guérirai, je t'en donne ma parole ». Le voilà qui interroge son patient; dès les premiers mots, fort raisonnable d'ailleurs prévenu comme il l'est, il diagnostique la folie: « Un champ d'ellébore ne suffirait pas à le guérir! » Il lui pose alors au hasard mille questions oiseuses: s'il boit du vin rouge ou blanc, si ses boyaux crient. Et tout de suite il songe à le faire enfermer. Ce n'est là qu'une esquisse, mais c'est l'esquisse du médecin ignorant et pédant que tous les comiques se sont plu à mettre en scène.
Leno, soldat et parasite au premier plan, homme d'argent, cuisinier et médecin au second, ce sont donc bien chez Plante de simples rôle, dessinés avec une verve outrancière et fantaisiste, sans nul souci ni de la réalité ni de la vraisemblance, mais selon la convention traditionnelle de la comédie grecque.

CHAPITRE IX

LES ROLES ET LES PERSONNAGES DE PLAUTE

II. — LES GROTESQUES

Les personnages, ou plutôt les rôles du leno obscène et bafoué, du militaire vantard et dupé, du parasite affamé et servile, de l'homme d'affaires exploiteur et cynique, du cuisinier vaniteux et voleur, du médecin pédant et ignorant, sont des rôles assurés du succès. A peine les voit-il sur la scène, le public est prêt à rire ou rit déjà. Et comme ils sont faciles à traiter pour le poète ! Il n'a pas besoin, d'étudier la réalité, d'observer la vie, de combiner un caractère: il lui suffit d'accepter la tradition, de recueillir partout dans les pièces antérieures les scènes toutes tracées, les monologues tout composés, les dialogues tout faits. Mais enfin, si commodes qu'ils puissent être, et quelque inépuisable source de rire qu'ils présentent, à eux seuls, ils ne suffisent point. Il faut au leno un jeune homme et une jeune fille dont il entrave les amours, pour qu'on sente combien il est odieux, un habile fripon qui le vole pour qu'on ,se réjouisse à le voir châtié ; il faut au soldat un flatteur ou un parasite qui le loue, pour qu'on sente combien il est ridicule, un rival ou un adversaire qui se joue de lui, pour qu'on apprécie sa sottise ; il faut au parasite un patron qui rassasie ou déçoive sa voracité, pour qu'elle s'étale dans tout son lustre; il faut au cuisinier ou au médecin des interlocuteurs qui essuient leur bavardage.
D'ailleurs, comme ces rôles sont toujours, les mêmes, s'ils constituaient seuls une comédie, on retomberait dans ce genre de pièces à types fixes, considéré comme inférieur, exclu jusqu'alors des représentations officielles, la vulgaire Atellane ; Plaute ne saurait donc s'en contenter.
La vie, mais surtout la comédie grecque attachée à la peinture de la vie, lui offrent en foule les personnages qui lui sont nécessaires. Les caractères les plus différents, les moeurs les plus diverses y sont, pour ainsi dire, à sa disposition. Il n'a que l'embarras du choix. S'il était animé de hautes ambitions littéraires, si son public se montrait curieux de l'observation vraie et des exactes peintures, il lui suffirait de relire ses modèles pour y trouver des hommes et des femmes de tout âge, de toute condition, animés d'une vie réelle. Mais tous ces personnages ne conviennent point également au but qu'il se propose. Il y a dans la comédie grecque, comme dans la vie, des vieillards sages, en qui l'expérience a muri la raison et calmé les passions, des femmes fidèles et douces envers leur mari, bienveillantes et bonnes pour leurs enfants et leurs proches, des pères et des fils irréprochables, des amis affectueux et dévoués, des serviteurs pleins de respect et de zèle pour leurs maîtres, des amoureux enfin ou surtout et des amoureuses animés d'une tendresse aimable et touchante. Puisque les anciens conçoivent la comédie comme la copie de la vie commune, il faut que, de temps en temps, au moins, ces personnages-là soient mis à la scène. Seulement, pour un auteur tel que Plaute, et plus encore pour un public tel que celui de Plaute, ils ne peuvent être ni placés au premier plan, ni trop fréquemment dépeints. Ou bien ils n'ont que des qualités ; et alors ils ne font pas rire. Ou bien ils ont quelque défaut mêlé à leurs qualités, quelque ridicule associé à tout leur sérieux ; alors de quel art délicat l'auteur n'a-t-il pas besoin pour ne pas détruire l'unité de leur caractère, pour ne point faire disparaître la sympathie qu'ils doivent exciter ? de quelle attention et de quelle finesse d'esprit le public n'a-t-il pas besoin pour suivre et comprendre ces analyses nuancées, pour rire de ce qu'ils ont de risible, tout en conservant pour eux l'espèce d'affectueux intérêt qu'ils méritent? C'est si difficile que Plaute a préféré tout de suite y renoncer. Quand il nous présente de pareils hommes ou de pareilles femmes, il ne leur donne presque rien de comique. Ici ou là, tel amoureux nous fera sourire par l'enfantillage de sa passion, tel esclave dévoué (s'il en est vraiment chez lui) amusera par l'excès ou la maladresse de son zèle, tel sage vieillard ou telle prudente matrone se déridera et mêlera quelque plaisanterie à ses bons conseils ou à ses graves réflexiuns; mais d'ordinaire, et nous le verrons bien quand il les faudra étudier à leur tour, ils ne provoquent ni la dérision ni même la gaité. D'autre part, dans la comédie grecque comme dans la vîe, il y a au contraire des vieillards sots ou vicieux ou sots à la fois et vicieux, des femmes acariâtres, de mauvais pères et de mauvais fils, des amis égoïstes, des esclaves paresseux et fourbes, des jeunes gens qui commettent toutes les folies de leur âge et des femmes dont la cupidité ou la perfidie les leur fait commettre. Ceux-là l'ont rire. C'est donc sur ceux-là que Plaute se jette d'abord ; ce sont eux qu'il emprunte le plus souvent. Et comme il n'y a guère que deux manières de faire rire : par ses vices ou par sa malice, à ses dépens ou aux dépens d'autrui, il en forme deux groupes très distincts, mais également comiques : les grotesques et les intrigants. Mais, dans la vie au moins et même dans les comédies qui se piquent de reproduire la vie, les grotesques ne sont pas toujours irrémédiablement grotesques, ni les intrigants toujours infatigablement intrigants ; à côté de leur défaut ou de leur vice capital, ils ont généralement quelque qualité, si petite qu'elle soit : Monsieur Poirier raisonne bien ' par moments et parfois il a provisoirement le beau rôle ; Giboyer ne laisse pas, malgré son cynisme bohème, de conserver au fond de l'âme un peu d'honnêteté. Le même problème s'est donc encore une fois imposé à Plaute : comment concilier son dessein et la nécessité où il est de provoquer le rire, en respectant toutefois la vraisemblance et la vérité? Et il lui a donné la même solution commode : il s'est dérobé à cette tâche trop diflicile. Les grotesques, comme ses intrigants, sont exclusivement des personnages tout comiques. Par hasard et quand les choses y prêtent, il met bien dans la bouche de l'un d'entre eux des paroles assez raisonnables, des pensées assez justes, ou même des sentiments un peu plus relevés que lui-même; mais c'est par hasard. D'ordinaire, ni les uns ni les autres ne sont étudiés avec quelque souci de la réalité ; ils ne sont dans la pièce que des « utilités » : les caricatures objets de rire et les trompeurs causes, de rire. Pourtant, et malgré cette pauvreté psychologique, ils ne sauraient ni les uns ni les autres se confondre avec les fantoches que nous avons passés en revue.
D'abord, ils ne seront point comme eux nécessairement ridicules par leur métier seul ou leur seule situation sociale. Le leno est toujours odieux; la courtisane sera tantôt grotesque, tantôt trompeuse, tantôt aimable ou même touchante. Le miles est toujours vantard ; l'esclave sera tantôt benêt, tantôt fripon, tantôt même fidèle et zèlé. Le parasite est toujours vorace; le vieillard sera tantôt sot et débauché, tantôt plein de sagesse et de vertu, la vieille femme tantôt babillarde et acariâtre, tantôt agréable par sa bonté ou même honorable par sa dignité. Le choix dépend de l'auteur et, dans cette liberté plus grande une part plus grande est laissée à son invention personnelle. De plus les fantoches ont pour ainsi dire délibérément renoncé à toute vraisemblance. Si, à l'origine, c'est une observation de la réalité qui leur a donné naissance, bien vite ils se sont totalement écartés de la nature ; ils sont devenus êtres aussi artificiels, créations aussi fantaisistes que l'ont été Arlequin ou Léandre dans la comédie de la Foire: l'imagination de l'auteur s'y donne carrière et sa bouffonnerie n'y trouve plus rien qui l'arrête ou la restreigne.
Les autres personnages, dans les situations les plus conventionnelles où ils se trouvent placés, sont cependant encore rattachés à la vie véritable. Des vieillards et de jeunes gens, des pères et des mères, des esclaves, des affranchies, il n'est aucun Romain qui n'en coudoie tous les jours, qui n'en connaisse et qui ne connaisse leurs qualités ou leurs défauts. Il lui est donc possible de contrôler non seulement le portrait, mais même la caricature qu'on lui en offrirà; au delà d'une certaine exagération, il ne suivra plus l'auteur, si ce dernier défigure totalement ses grotesques au lieu de les faire seulement grimacer, si les intrigues de ses trompeurs ne sont point dans leurs traits essentiels, leurs motifs, leurs moyens, leur but, celles mêmes que les usages et les moeurs rendent possibles et vraisemblables. Quels personnages dans les comédies de Plaute, peuvent être tournés au grotesque ? Ce ne seront point les jeunes gens. Pour la comédien et peut être même pour d'autres genres littéraires, les jeunes gens sont des êtres privilégiés. Leur âge seul les rend d'avance sympathiques, et, par un accord tacite, le public et l'auteur s'entendent pour leur donner le beau rôle. D'ailleurs, ce sont eux qui représentent l'amour, et il a été convenu, une fois pour toutes, que tout le monde au théâtre prend le parti des amoureux : leurs sottises sont accueillies avec des trésors d'indulgence, et leur déraison est reçue comme raisonnable. La faveur qu'on leur témoigne est telle qu'elle s'étend même à ceux qui les aident ou les servent: les amis de nos amis sont nos amis. Tous ceux donc qui, par un dessein prémédité, sont utiles aux jeunes premiers et aux jeunes premières, ont leur part de la sympathie générale : que les alliés des amoureux soient menteurs ou fourbes, soit; mais grotesques, sots ou bafoués, ils ne peuvent l'être, car les intérêts si chers qu'ils soutiennent en souffriraient nécessairement.
Au contraire ceux du camp hostile sont naturellement en butte à la raillerie de l'auteur et du public. Or le camp hostile est avant tout composé des parents. Ce sont les parents qui font obstacle à la réunion des amoureux : ils sont donc les victimes désignées de la comédie. Ils représentent la raison : et la raison a tort. Ils sont âgés: et la comédie, peu respectueuse de sa nature, se plaît volontiers à travestir la vieillesse en sénilité. Parmi ces parents, le père est le plus redoutable ou le seul redoutable au jeune homme : dépositaire de l'autorité familiale, il a tout pouvoir pour contrarier la passion de son fils, soit qu'il lui refuse l'argent nécessaire, soit que par avarice, par une honteuse rivalité, il le sépare de la jeune fille. Aussi, la comédie ne l'épargne-t-elle guère. La mère, plus faible peut-être, mais surtout reléguée au second plan par les moeurs, n'est pas nécessairement l'ennemie des amoureux. Mais elle n'y gagne rien : car elle a toujours le tort de représenter la vieillesse en face de la jeunesse, et plus encore la vie régulière et l'union légitime en face du caprice passionné et du mariage d'amour. Caricaturée elle aussi, elle est l'épouse orgueilleuse, criarde et jalouse, involontaire alliée du jeune homme contre son père.
Quant aux personnages tout à fait secondaires, il n'y a pas d'autre raison de les rendre grotesques,que le besoin même de grotesques dans une comédie qui veut réussir. Ceux-là sont au hasard rangés dans le groupe des ridicules ou des fripons selon la fantaisie du poète et les nécessités de la pièce où ils se trouvent placés.
L'esprit populaire n'est pas très délicat. Tout lui est matière à plaisanterie, et des spectacles qui pourraient paraître répugnants soulèvent facilement sa gaîté. La vue d'un ivrogne fait rire le vulgaire, d'une ivrognesse plus encore, et davantage d'une vieille ivrognesse. Plaute n'a donc point manqué d'en placer dans sa galerie des grotesques. Ce sont des courtisanes qu'il a choisies ; car il ne lui était guère possible de dépeindre ainsi une femme de naissance libre, et, de fait, c'était plutôt dans cette catégorie sociale que le vice de l'ivrognerie pouvait être répandu. La vieille courtisane du Curculio., avec ses sobriquets de Boit beaucoup et de Boit pur, est d'ailleurs esquissée avec une certaine verve bachique. Ecoutons-la qui sort, attirée par l'odeur du vin. Le fumet d'un vin vieux m'a frappé les narines. L'ardeur d'y goûter m'entraîne ici au milieu des ténèbres. Où qu'il soit, il est près de moi. Ah! je l'ai! Salut, âme de ma vie, délices de Bacchus! Que ma vieillesse aime ta vieillesse! Au prix de ton odeur, c'est une infection que tous les parfums. Tu es pour moi la myrrhe, tu es le cinamone, tu es la rose, tu es le safran et la cannelle,tu es le millepertuis. A la place où l'on t'a répandu, je voudrais être ensevelie ! Maintenant que mon nez a bien savouré ton odeur, donne à son tour le même plaisir à mon gosier. Odeur, je n'ai que faire de toi. Où est-il, lui? C'est lui que je veux toucher, verser à longs traits sa liqueur en moi. Mais il s'éloigne, je cours après...Et dans son impatience, elle supplie. Puis, quand elle a reçu le broc : « Vénus, dit-elle, je te donnerai un tout petit peu de ce vin, bien malgré moi. Tous les amoureux t'en offrent quand ils portent des santés ou quand ils boivent; mais moi, j'ai si rarement de telles aubaines ! » Pour obtenir ce vin, elle ouvre à l'amoureux la porte qu'elle doit surveiller, insoucieuse de la colère du leno, s'if découvre enfin sa trahison.
Il y a là plus d'ampleur, et même de poésie, que dans les chansons des ivrognes de nos café-concerts ; mais c'est bien de la même inspiration et cela tend à procurer le même genre de plaisir. L'effet de pareilles scènes était tellement sûr que Plaute n'a pas hésité à les reproduire, là même où elles paraissent le plus déplacées. La Cistellaria est une pièce plus touchante que comique et il n'y a pas un personnage qui y soit vicieux ou ridicule. Une vieille courtisane y paraît qui, au milieu même de son immoralité professionnelle, a gardé de bons sentiments : dans un couplet charmant, elle vient d'exposer comme elle comprend les devoirs des courtisanes l'une envers l'autre ; eh bien, parce qu'il lui fallait une scène d'ivrognerie, Plaute, un instant après, la représente comme un sac à vin, sans crainte de se contredire, juxtaposant en elle les types de la bonne courtisane et de la courtisane grotesque. Mais, le personnage comique par excellence, c'est l'esclave, plus encore que la courtisane. Il était impossible qu'au milieu de ses innombrables esclaves qui nous amusent par leur malice aux dépens des lenones, des soldats fanfarons et des vieillards dupés, Plaute n'en eut point placé quelques-uns qui nous amusassent à leurs dépens. Ils le font soit par des défauts communs à tous les hommes, tels que la niaiserie, soit, et plus souvent, par des défauts propres à leur condition servile : bassesse ou vulgarité de sentiments, égoïsme plat, gourmandise, paresse ou poltronnerie. Le type du sot, c'est ce balourd de Scélédre dans le Miles. Cet homme de peu de cervelle a été chargé par le soldat de surveiller sa captive et il l'a surprise dans la maison d'à côté, à un rendezvous de son amant. Il s'agit de lui persuader que ses yeux l'ont trompé. Tandis qu'elle rentre en cachette, par un trou pratiqué dans le mur, le voilà qui fait sentinelle à la porte : « Je vais tendre une embuscade, pour le moment où la génisse rentrera du pré à l'étable. Que faire maintenant? le soldat m'en a établi le gardien. Si je la dénonce, je suis mort; si je me tais, je suis mort encore, une fois qu'il aura découvert la chose. Y a-t-il rien de pire, de plus éffronté, qu'une femme? Pendant que je suis sur le toit, la voilà qui s'esquive. Vraiment c'est d'une audace! Si le soldat savait, bien sûr qu'il mettrait en croix toute la maisonnée et moi avec. En somme mieux vaut se taire que de périr misérablement. Je ne peux pas répondre d'une femme qui se livre elle-même » Pendant qu'il raisonne ainsi et qu'il se cramponne à la porte, Palestrion, sûr que la jeune femme est rentrée, invite son camarade à l'aller voir dans la maison. Mais lui, avec une méfiance paysanne, refuse de quitter la place : « J'y vois, j'ai ma raison, c'est moi seul que j'en crois. Personne ne m'ôtera de l'esprit qu'elle est encore là à côté. Je ne bouge pas d'ici, pour qu'elle ne se glisse pas chez nous à mon insu . » Et il se tient là, les bras en croix, barrant le passage « Je veux savoir si j'ai vu ce que j'ai vu, ou si, comme il le prétend, elle sera vraiment au logis, car enfin, j'ai mes yeux et je n'ai pas besoin d'emprunter ceux des autres. » Alors Palestrion la lui amène et la bonne pièce affecte une grande colère. Scélédre, tout étonné qu'il soit, fait d'abord bonne contenance et s'obstine : « Personne ne m'empêchera d'avoir vu ce que j'ai vu. Trêve aux menaces. Que la croix sera mon dernier asile, comme elle l'a été pour mon père, mon aïeul, mon bisaïeul et mon trisaïeul, je le sais bien, et puis vos menaces ne me crèveront pas les yeux. Mais je veux te dire un mot, Palestrion, je t'en prie, d'où sort-elle ? » On invente pour les besoins de la cause une soeur jumelle de la captive, qui logerait précisément dans la maison voisine et il commence à être ébranlé : « J'ai peur : qu'est-ce que j'ai fait ? le dos me démange... Je sens bien enfin que j'ai eu un brouillard devant les yeux... Je ne sais plus que dire : non, je ne l'ai pas vue, et pourtant je l'ai vue. » Là dessus, la jeune femme, repassée par le trou du mur, sort de l'autre maison. Scélèdre l'aborde, l'appelle par son nom ; elle feint de ne point le connaitre ; il la veut entraîner de force : elle lui échappe. Palestrion affecte d'être convaincu que Scélédre avait raison et demande à grands cris une épée pour aller venger l'honneur de son maître ; Scélèdre court en chercher une dans sa maison, et, comme Palestrion avait à l'avance bien réglé la petite comédie, il se heurte à la rusée, revenue en toute hâte. Le malheureux n'y comprend plus rien. Pour l'achever alors, le voisin s'en vient lui faire une scène et l'accuse d'avoir maltraité son hôtesse. Scélèdre s'excuse : « Ah ! Périplectomène, je suis dans un tel embarras que je ne sais si je dois d'abord te demander satisfaction ou à moins que, si celle de là-bas, n'est pas celle d'ici ni celle d'ici celle de là-bas, tu ne penses que je dois m'excuser comme je ne sais plus moi-même ce que j'ai vu, tant la tienne ressemble à la nôtre, si ce n'est pas la même. » Invité à s'en assurer de ses yeux, il court chez le voisin, il y trouve la jeune femme; il revient chez lui, il l'y retrouve. Cette fois, il est convaincu : elles sont deux. Et il lui faut s'excuser platement : « Périplectomène, je t'en supplie, par les dieux et les hommes, par ma sottise, partes genoux, pardonne à ma sottise, à ma stupidité. Je le sais maintenant, j'ai été un imbécile, un aveugle, un fou. Je l'avoue, j'ai mérité les pires traitements et je reconnais que j'ai fait injure à ton hôtesse. Mais je l'avais prise pour l'amie de mon maître, dont il m'a établi le gardien. Et j'avoue que j'avais regardé chez toi du haut du toit. Oui, j'avoue que j'ai agi comme un fou, maintenant que l'affaire est claire. Mais je ne l'ai pas fait par malice. Si dorénavant je souffle mot, même quand je serai bien sûr de mon fait, fais-moi crucifier, je me remettrai entre tes mains. Mais pour cette fois, grâce ! je t'en prie ! » Désormais il verrait de ses yeux la jeune femme pendue au cou de son amant, il ne le croirait plus et surtout il n'en dirait plus rien : le niais est devenu inoffensif.
Scéparnion, dans le Rudens, est le type du lourdaud à prétentions. Il fait le joli coeur, et s'imagine que nulle femme ne peut résister à sa faraude personne. Une jolie servante vient lui demander de l'eau pour un sacrifice; vite il s'enflamme et il croit qu'il lui suffit d'être vu, pour vaincre : « Bon ! tout va bien. La voilà qui m'appelle mon chéri ! Eh bien tu auras de l'eau : il ne sera pas dit que tu m'aimeras pour rien. Donne-moi ton seau. » Mais quand il revient du puits, la soubrette, effrayée par la vue de son leno, a dù quitter la place; et le bourreau des coeurs en est pour sa peine.
Par les dieux ! Jamais je n'aurais cru que de l'eau pût être si agréable. Que j'ai eu de plaisir à tirer celle-là! Le puits m'a paru bien moins profond qu'avant. Que j'ai eu peu de peiue à la remonter! Soit dit sans me vanter! suis-je assez propre à rien de n'avoir commencé à aimer qu'aujourd'hui. Voici ton eau, ma belle ! Allons, porte la gentiment, comme je la porte : tu me feras plaisir. Mais où es-tu, migronne? Prends ton eau, je te prie. Où es-tu? Oh !je vois bien qu'elle m'aime : elle s'est cachée, l'espiègle! Où es-tu ? Vas-tu prendre ton eau? Où es-tu? Sois plus gentille! Enfin, sérieusement, vas-tu prendre ton eau? Où donc es-tu? Je ne la vois nulle part, vraiment : elle se moque de moi. Je m'en vais poser son urne au beau milieu de la rue. Oui, mais si on allait la voler,une urne consacrée à Venus. Cela m'en ferait, une histoire! Je crains qu'elle ne m'ait tendu quelque piège pour me faire prendre avec une urne du temple de Vénus. Oui, les magistrats me feront, comme il faut, mourir eu prison, si l'un m'a vu la détenir. Car elle est marquée, et elle crie elle même à qui elle appartient. Eh bien! je vais appeler la prêtresse pour qu'elle vienne prendre son urne. Approchons de laporte. Hé, Agasis Ptolémocratie viens prendre ton urne. Une je ne sais quelle fillette me l'a apportée. Il faut la remettre en place. Allons, j'ai trouvé de quoi m'occuper, s'il faut encore que j'aille moi-même leur porter leur eau. Et c'est toute la. bonne fortune (lui lui en revient.
Gripus, lui, dans la même pièce, c'est Picrochole esclave. Il a trouvé par hasard un trésor dans la mer; et naturellement il en attribue le mérite à sa vertu et non à la fortune, en même temps qu'il fait les rêves,d'avenir les plus ambitieux. Je rends grâces à Neptune mon patron, habitant des plaines salées et poissonneuses! Il m'a renvoyé de ses domaines, avec un beau présent, charge d'un magnifique butin, et sans un accroc à la barque sur laquelle aujourd'hui, au milieu des flots, j'ai fait une pèche nouvelle et féconde. Vraiment cette pêche admirable et incroyable est venue à point; car aujourd'hui je n'ai pas pris un autre poisson que cet objet-là, enfermé dans mon filet. En pleine nuit, j'avais eu le courage de me lever, préférant le gain au sommeil et qu repos. Pendant cette rude tempête, j'ai voulu trouver de quoi. soulager la pauvreté de mon maître et ma servitude. Je n'ai pas épargné ma peine. Le paresseux vaut moins que rien. Je déteste cette race-là. L'homme qui veut faire ses affaires au bon moment doit être bien éveillé et ne pas attendre que son maître le fasse lever pour remplir sa tâche. Ceux qui aiment dormir se reposent, mais sans profit et à leur dam. Moi, qui n'ai pas fait. le paresseux, j'ai trouvé de quoi le faire quand je voudrai. Ce qu'il y a là-dedans, je l'ai trouvé dans la mer; et quoi que ee soit, c'est lourd : je crois que c'est de l'or. Et personne n'en sait rien. Ah ! Gripus! Quelle belle occasion de le faire mettre en liberté. Maintenant, voici ce que je vais faire, voici quej'ai ce délibéré. Je m'en vais aller trouver mon maître avec une savante astuce. Après toutes sortes de détours, je lui promettrai de l'argent, pour obtenir ma liberté. Une fois libre, alors, tout de suite, j'achète une terre, une maison de ville, des esclaves; je frète de grands navires pour entreprendre le commerce; les rois me prendront pour un roi. Puis, pour mon plaisir, j'équipe un vaisseau de haut bord et j'imite Stratonicus, circumnavigant de ville en ville. Quand mon renom sera bien répandu, je bâtirai une ville magnifique, que j'appellerai Gripusville, monument de ma gloire et de mes hauts faits, et j'y fonderai un beau royaume. Quels grands projets je roule dans mon esprit! Mais, cachons la valise. En attendant, le roi Gripus va souper ce soir avec un peu de vinaigre et de sel, et pas un bon plat.
Et le roi Gripus, en débarquant, trouve un drôle qui veut sa part du magot. Il se débat en désespéré. Il entasse les raisonnements. L'autre lui a dit qu'il connait le propriétaire. Gripus de repartir : « Si tu connais l'ancien, moi je connais le nouveau. La valise n'a plus de maître que moi : c'est une prise que j'ai faite en péchant... Diras-tu qu'un seul des poissons qui sont dans la mer m'appartient ? Pourtant ceux que je prends, quand j'en prends, sont à moi. Je les possède comme miens; on ne vient pas me les arracher ; personne n'en demande sa part ; je les vends en plein marché comme ma propriété. Car la mer est commune à tout le monde. » L'écornifleur n'est pas moins retors : justement, dit-il, si la mer est commune à tout le monde, la valise, qui y était, l'est aussi, et j'en veux ma part. Le pauvre Gripus réfute le sophisme, et montre fort logiquement qu'un poisson péché cesse d'être res nullius pour devenir la propriété du pêcheur. A quoi son adversaire rétorque que ce qui'est vrai des poissons ne l'est pas des valises.
Pour s'en tirer, Gripus affirme avec la plus parfaite mauvaise foi, parole de pêcheur! que le poisson-valise est un poison comme les autres. Il a beau faire ; il est contraint d'accepter un arbitrage. Du moins il choisit son maître comme arbitre, espérant bien que dans son propre intérêt le maître lui adjugera l'épave. Il est loin de compte. Le maître l'ouvre : il y découvre des objets qui lui permettront de retrouver sa fille jadis perdue; mais, pour le reste, il décide de le rendre au légitime propriétaire. Gripus ne comprend rien à ces scrupules : « L'autre jour, j'ai entendu des comédiens qui disaient de belles paroles de ce genre là : ils débitaient une belle morale au peuple, et tout le monde applaudissait. Mais, quand les spectateurs se furent séparés pour rentrer chacun chez soi, il n'y avait plus personne qui appliquât ces principes. » Hélas ! le maître est incorruptible. C'est en vain que Gripus a fait tant de rèves magnifiques; c'est en vain encore qu'il essaie d'extorquer quelque argent au propriétaire retrouvé : il y gagne bien sa liberté; mais qu'est devenue sa richesse? et sa gloire? et son trône ?« C'est la fable du pot au lait. » Mais le plus amusant des esclaves grotesques, c'est l'incomparable Sosie. Celui-là est complet. Paresse, gourmandise, ivrognerie, poltronnerie, cynisme, insolence goguenarde quand il croit n'avoir rien à craindre, et platitude apeurée quand les coups ont commencé de pleuvoir: à lui seul, il nous présente la collection de tous les défauts, de tous les vices et de tous les ridicules des esclaves. Il est inutile de s'arrêter à lui longuement ; Molière l'a rendu trop célèbre : il est immortel. Mais si le portrait que Molière nous en a laissé, plus poussé, plus cohérent que celui de Plaute, demeure inimitable, du moins devons nous rappeler qu'il en a trouvé l' esquisse chez Plaute.
Un détail cependant de la comédie latine mérite d'être plus particulièrement signalé : c'est que, dans la bouche de ce héros.de vaudeville, Plaute a mis un récit de bataille tragique ou même épique..C'est la même contradiction que nous avons déjà remarquée dans l'ivrognesse de la Cistellaria; c'est une nouvelle preuve que Plaute ne craint point de heurter la vraisemblance et que, soit impuissance, soit défiance justifiée de son public, il aime mieux juxtaposer en un même rôle une partie sérieuse et une partie bouffonne, que de dépeindre un personnage un, vivant, ridicule malgré ses qualités ou intéressant malgré ses ridicules comique en un mot, et non simplement grotesque. Jusque là, Plaute ne s'est attaqué qu'à des personnages subalternes et que leur situation sociale livrait sans défenses à ses railleries. Mais il en vient enfin aux gens libres et de naissances libre : les citoyens et les citoyennes. Les citoyens qu 'il bafoue, nous l'avons vu, ce sont exclusivement les vieillards, les sots vieillards de comédie . Ils ont beau avoir, après tout, raison, défendre leurs intérêts les plus légitimes, parler comme le veulent le bon sens et la prudence, s'opposer fort judicieusement aux déportements de leurs tics, ou tenter de s 'y ' opposer, ou, en désespoir de cause, se fâcher à bon droit de n'avoir pu s'y opposer; n'importe, d'après la morale propre à la comédie, ils ont tort et ils doivent être ridicules : crédules, bernés, rançonnés. Voici Théopropide de la Mostellaria qui revient de voyage. .Son fils, Philolachès, a profité de son absence pour faire toutes les folies possibles ; il a gaspille la fortune paternelle et justement, il est en pleine orgie avec quelques compagnons de débauche dans sa propre maison. Théopropide va l 'y surprendre. Il faut que l'esclave fourbe intervienne, désarme le vieillard, le dupe, le punisse par le ridicule de la liberté grande qu'il prend de représenter à la fois la sagesse, la morale et l'autorité familiale. En effet, comme il connait son homme et le sait superstitieux, vite Tranion invente une histoire à dormir debout, mais qui frappe cet esprit faible et le détourne d'entrer. La maison est hantée ! Jadis.,un crime horrible y a été commis. L'ancien propriétaire a égorgé un hôte pour le voler et l'a enseveli sur le lieu même. Le fantôme de la victime, depuis, est apparu :
Un jour, ton fils avait soupé en ville ; il revient, nous allons tous nous coucher, nous nous endormons. J'avais par hasard oublié d'éteindre ma lanterne. Tout d'un coup, il pousse un grand cri... il dit qu'un mort lui est apparu en songe... qu'il lui a parlé ainsi : « Je suis un étranger d'au-delà des mers, Diapontius. J'habite ici. Cette demeure m'a été donnée. Orcus n'a pas voulu me recevoir dans l'Achéron, car je suis mort avant le temps. J'ai été victime de la trahison. Mon hôte m'a assassiné ici : il a enfoui mon corps en secret, sans funérailles, dans cette maison même, le scélérat! et cela pour me voler. Maintenant toi, va-t'en. La maison est souillée. C'est une impiété que de l'habiter! » Et une année entière ne suffirait pas à énumérer les prodiges effrayants qui ont lieu ici .
Théopropide est tout tremblant. La porte craque : il s'effraie. Un bruit sort de la maison (ce sont les éclats de rire des débauchés qui y festoient) : il s'épouvante.
Et il s'enfuit, invoquant les dieux. Cette première duperie en entraîne d'autres. Théopropide paie les dettes de son fils à un usurier, persuadé qu'il solde un emprunt fait pour payer les arrhes d'une nouvelle maison. Il visite cette maison en présence du propriétaire, convaincu qu'il ne faut point parler de vente pour ne pas exciter ses regrets et courir le risque de voir rompre le marché. Il verse enfin entre les mains de l'ingénieux Tranion la somme que le fourbe lui demande pour compléter l'achat. Ridicule par sa frayeur, par sa crédulité, par la situation comique où l'ont placé tant de quiproquos, par la joie qu'il éprouve de son emplette imaginaire, il l'est encore bien plus par la confiance avec laquelle il crache son argent. Qu'il se fâche alors, il n'en sera que plus amusant. L'esclave effronté lui rit au nez : réfugié à l'autel domestique, il le nargue, de cet asile : « Tu m'as mouché, s'écrie le maître, jusqu'à me tirer la cervelle. Car j'ai appris à fond toutes vos fourberies : à fond? non, mais plus qu'à fond. Mais bourreau ! je vais te faire entourer là de fagots et de flammes. » Et l'autre de lui répondre avec insolence : « Garde t'en bien: je suis meilleur bouilli que rôti! »; après quoi, il l'invite ironiquement à aller raconter sa mésaventure à ses amis Diphile et Philémon : « ils en feront de bonnes scènes dans leurs comédies. » Le meilleur parti que le vieillard puisse encore prendre pour en finir, c'est d'accepter l'indemnité que lui offrent les complices de son fils et, quant aux mensonges de l'esclave, de passer l'éponge et de lui pardonner, avec l'espoir de le repincer bientôt. Théopropide n'est qu'une bonne dupe et Plaute s'est montré indulgent pour lui, puisqu'il ne lui a prêté que de la naïveté. La plupart des autres ont des vices. Celui d'Euclion, dans l'Aululaire, c'est l'avarice. Depuis qu'il a trouvé son trésor, il a la tête tournée. Il lui semble que tout le monde lit son secret sur son visage et cherche à l'exploiter : Je suis au supplice parce qu'il me faut quitter la maison. C'est bien malgré moi que je sors. Mais je sais ce que j'ai à faire. Le chef de notre curie a dit qu'il a de l'argent à répartir entre les citoyens. Si je laisse ma part et ne la réclame pas, tout le monde, je suppose, soupçonnera immédiatement que j'ai de l'or chez moi. Car il n'est pas vraisembable qu'un pauvre attache peu d'importance à demander si peu que ce soit d'argent. J'ai beau me cacher avec soin à tout le monde, afin qu'on ne sache rien, tout le monde a l'air de savoir : on me salue bien plus aimablement qu'on ne faisait avant : on m'aborde, on s'arrête, on me serre la main, on s'informe de ma santé, de mes occupations, de mes affaires.
Et quand le riche Mégadore vient lui demander sa fille, il est bien persuadé qu'il a eu vent de quelque chose. Encore ceux-là n'en voudraient-ilsqu'une part; mais combien d'autres veulent tout avoir : cette servante espionne partout avec des yeux de furet ; ces cuisiniers mettent tout sans dessus dessous pour découvrir le magot; ce coq lui-même est du complot :
Il s'est mis à gratter avec ses ergots autour de l'endroit où ma marmite est enterrée. Que dirai-je? la colère m'a pris. Je prends un bâton et j'assomme la bête voleuse en flagrant délit.-Je crois bien que les cuisiniers lui avaient promis de lui graisser la patte, s'il découvrait la cachette. Je leur ai ôté leur arme de la main. Il ne vit plus. Il n'ose plus sortir ; est-il obligé de s'éloigner, il lui faut revenir en hâte pour surveiller tout le monde et écarter les indiscrets de l'endroit où repose son coeur; au milieu d'une conversation, un bruit, un silence, un rien le remplit d'inquiétude, et, laissant là son interlocuteur, il court monter la garde. Son esprit est hanté : l'idée de son or semble la seule qu'il puisse concevoir. Le plus amusant de l' affaire, c'est qu'à force; de porter sa marmite d'une cachette en une autre plus sûre, il se l'est fait voler. Et alors, quel désespoir. Je suis perdu! je suis mort! je suis tué. Où courir? où ne pas courir? Arrêtez-le! arrêtez-le! Qui? Je ne sais; je ne vois rien; je n'y vois plus; je ne peux plus savoir sûrement ni où je vais, ni où je suis, ni qui je suis. Je vous en prie, au secours! Je vous en conjure, montrez-moi l'homme qui me l'a enlevée! Qu'est-ce que c'est? pourquoi riez-vous? Je vous connais tous! Je sais bien que vous êtes ici beaucoup de voleurs déguisés sous vos vètements blancs et assis ici comme d'honnêtes gens. Que dis-tu, toi? Je suis décidé à m'en fier à toi, car je vois bien à ta mine que tu es honnête homme. Hein! ce n'est aucun d'eux ? Tu me tues. Dis-moi donc qui l'a! Tu ne sais pas? Hélas, malheureux! malheureux! Tu m'as tué; je suis ruiné; me voilà bien loti! Quels gémissements, quel malheur, quelle tristesse m'a apportés cette journée, avec la pauvreté et la faim! Ah! je suis le plus infortuné de tous les hommes! A quoi bon vivre! J'ai perdu tout mon or, et je le gardais avec tant de soin, je me privais de tout, je me refusais tout plaisir Et d'autres maintenant en jouissent à mon malheur et à mes dépens. Je n 'en puis plus. N'est-ce pas à mourir de rire, pour les spectateurs de cette scène ? d'autant plus que si le voleur n'est pas un fils, c'est un futur gendre (ce qui est tout comme) et un jeune amoureux, qui mieux est.
L'avarice n'est pourtant pas le péché migpon du vieillard de Plaute : c'est la débauche. Quelquefois, la débauche n'est qu'un ridicule de plus ajoutée pour faire bonne mesure, aux autres ridicules de ces ganaches. Nicobule, dans les Bacchis, a sottement avalé l'invraisemblable histoire du corsaire que Chrysale lui a racontée et il est sur le point de partir pour Ephèse, chercher un dépôt qui n'y est pas, en laissant libre carrière aux amours de son fils. Désabusé une première fois, il a donné, tête baissée, dans un autre piège : un faux matamore l'a par ses menaces glacé d'épouvante et lui a extorqué deux cents beaux Philippes d'or. Eclairé enfin sur la fourberie du maître fourbe, il s'accable d'injures:
Non! tout ce qu'il y a, qu'il y a eu, qu'il y aura au monde de sots, de stupides, de balourds, d'idiots, d'oisons, de ganaches, à moi tout seul, je les dépasse de beaucoup, par ma bêtise et mon absurdité! Je meurs de honte! A mon âge, m'être laissé jouer aussi indignement, deux fois de suite! Plus j'y songe, et plus je suis tourmenté par tous les déportements de mon fils. Je suis perdu, anéanti de fond en comble, torturé de mille, façons. Tous les malheurs me poursuivent, tous les désastres m'écrasent! Aujourd'hui Chrysale m'a. déchiré, Chrysale m'a misérablement dépouillé; sot que je suis, ce scélérat par ses soins habiles m'a raflé tout mon or comme il a voulu. Ce qui me fait enrager, ce qui me crucifie, c'est d'être ainsi dupe à mon âge. Oui, à. mon âge, avec mes cheveux blancs, avec ma barbe blanche, être joué de la sorte! Me laisser moucher mon argent ainsi! Et c'est mon gredin d'esclave qui a osé me traiter ainsi ! J'aurais perdu bien plus dans une autre affaire, que j'en serais moins désolé et sentirais moins ma perte !
Après cela, qu'il se laisse prendre en bénêt, aux agaceries d'une courtisane, ce n'était pas nécessaire pour qu'il fût ridicule. Mais la débauche est si grotesque dans un vieillard que Plaute la lui attribue par surcroit. Et même il l'attribue parfois, comme l'ivrognerie à la courtisane de la Cistellaria, à des personnages chez qui on ne l'attendrait point. Dans la même pièce, Philoxène s'est montré jusqu'à la fin un aimable vieillard: bon, indulgent, se souvenant que, lui aussi, il a fait ses folies de jeunesse, mais soucieux de l'avenir de son fils, il paraitrait le modèle des pères. Tout d'un coup, pour faire le pendant de Nicobule, comme lui, il succombe, et les deux barbons s'en vont de concert en partie carrée.
D'autres fois, ou, pour parler plus exactement, une autre fois, Plaute semble dessiner ce type du vieillard libertin avec une certaine indulgence. C'est dans cette< singulière pièce du Stichus, où l'on dirait que le poète a pris plaisir à nous faire entrevoir d'intéressants caractères et des situations curieuses, pour les délaisser immédiatement et nous decevoir. Antiphon, le beau-père dont les deux gendres, Pamphilippe et Epignome, viennent de rentrer, leur fait fête, puisqu'ils sont riches, oubliant sans peine comment, en leur absence, il a essayé de séparer d'eux leurs femmes, ses filles. Il a remarqué qu'Epignome a ramené de jeunes esclaves et il ne serait pas fâché d'en recevoir une en cadeau. Pourtant, il est un peu gêné : un reste de pudeur l'empêche de parler ouvertement. Aussi, par un détour ingénieux, il s'en vient raconter à son gendre un apologue dont le sens est bien clair. Le gendre n'a pas l'air de comprendre et s'amuse à faire la sourde oreille. La scène est assez piquante. ANTIPHON. Il y avait une fais un vieillard comme moi, qui avait deux filles comme les miennes. Elles s'étaient mariées comme les miennes, à deux frères comme vous. — EPIGNOME. Où veut-il en venir avec son apologue? — ANTIPHON. Le plus jeune avait une joueuse de flûte et une joueuse de lyre : il les avait ramenées de l'étranger comme toi ; mais le vieillard était veuf comme moi maintenant. — EPIGNOME. Continuez. Ah ! le voilà l'apologue! — ANTIPHON. Alors le vieillard parla au maître de la joueuse de flûte comme je te parle maintenant. — EPIGNOME. J'écoute, je prête les oreilles. — ANTIPHON. Il dit : « Je t'ai donné ma fille comme compagne. Il me semble juste maintenant qu'en retour tu me donnes à moi une compagne ». — EPIGNOME. Qui a dit cela? Celui qui est comme toi? — ANTIPHON. Comme je te le dis maintenant. « Mais je vous en donnerai deux, répondit le jeune homme, si c'est trop peu d'une et si deux ne sont pas assez, j'en ajouterai deux autres ». — EPIGNOME. Qui a dit cela? Celui qui est comme moi? — ANTIPHON. Juste : celui qui est comme toi. Alors le vieillard celui qui est comme moi, lui dit : « Eh bien! donnes en quatre, si tu veux, pourvu que tu ajoutes de quoi les nourir, afin qu'elles n'écornent pas mes provisions ». — EPIGNOME. Evidemment, c'était un ladre, ce vieillard, de parler ainsi : on les lui promet et il demande encore de quoi les nourir! —ANTIPHON. Evidemment, il n'était pas juste, ce jeune homme : à la première demande, il répond qu'il ne donnera pas un grain de blé ! Le vieillard ne réclamait rien que de juste : il avait donné une dot pour sa fille, il en voulait une pour la joueuse de flûte. — EPIGNOME. Ah, certes! il fut bien avisé, ce jeune homme, de ne pas vouloir donner à ce vieillard une compagne dotée. — ANTIPHON. Le vieillard aurait voulu, s'il avait pu, obtenir la nourriture. Comme il ne put pas, il dit qu'il la prenait sans condition. « Soit » dit le jeune homme. « Merci » dit le vieillard. Et il demanda : « Affaire faite? » et le jeune homme répondit : « Comme tu voudras ». Maintenant, j'entre et je vais féliciter vos filles de votre retour. Alors je me mettrai au bain, pour réchauffer ma vieillesse. Après quoi, je vous attendrai à loisir, à table. — EPIGNOME. Quel gaillard que cet Antiphon ! Comme il vous a ingénieusement fabriqué son apologue! Le coquin se croit encore un jeune homme. On lui en donnera des compagnes!
Cet Antiphon ne semble-t-il pas un ancêtre lointain du héros que M. Lavedan a mis en scène sous le nom de « Vieux Marcheur » ? Mais le caractère n'est qu'esquissé et le bonhomme s'en tient à cette velléité; l'intrigue n'est qu'esquissée et il s'en tire sans autre punition que les railleries de son gendre. D'ordinaire, en rèvanche, les vieillards débauchés sont représentés en traits bien plus gros et flagellés avec la rigueur qu'ils méritent. Dèmiphon du Mercator est grotesque à souhait. Depuis qu'un amour ridicule l'a envahi, cet « habitant de l'Achéron, cette ganache décrépite» se croit redevenu jeune ; il s'en va faite ses confidences à ses amis qui se rient de lui ; il essaye de se cacher de son fils; il entreprend contre sa femme les intrigues que les jeunes dissipés ont coutume de tenter contre leurs pères ; avec un lourd cynisme, il étale son ignominie ; « Enfin, je suis arrivé à pouvoir faire le mauvais sujet ! J'ai acheté la fillette à l'insu de ma femme et à l'insu de mon fils. C'est décidé : je reprends mes vieilles habitudes et je m'en donne à coeur joie. Il me reste peu à vivre : je veux charmer ce temps par le plaisir, le vin, l'amour. C'est à cet âge qu'il est bien juste de s'amuser. Quand on est jeune, qu'on a un sang plein d'ardeur, c'est le moment de peiner pour s'enrichir. Mais, vieux, alors il faut se donner du bon temps, aimer si l'on peut : car alors chaque jour de vie est un gain. » Mais ses plans sont déjoués : à la fin, tout le monde se tourne contre lui. Il est obligé de renoncer à ses projets sous les railleries unanimes, de s'humilier, de supplier piteusement qu'on veuille bien ne pas avertir sa femme. Et la pièce se termine par une loi burlesque portée contre tous les vieux galantins. — Déménète de l'Asinaire est encore plus maltraité : aussi est-il encore plus ignoble. Il arrive, la bouche pleine de belles paroles et jouant le rôle du meilleur des pères: « Si les pères voulaient m'en croire, dit-il, ils seraient pleins de complaisance pour leurs fils : ils en seraient non les pères, mais les camarades. C'est, pour moi, ce que je m'applique à faire : je veux être aimé des miens. » Ce que cela veut dire, on le sait bientôt. Le vieillard, tenu de court par une femme riche et jalouse, ne peut se livrer à son aise à l'inconduite : il n'a pas d'argent. Il fait alors alliance avec un esclave fripon et s'associe avec une impudeur odieuse, aux amours de son fils. Il en est bien puni. Tandis qu'il festoie joyeusement, sa femme arrive; invisible, elle assiste à l'orgie, elle entend les outrages que son mari lance contre elle, les souhaits de mort qu'il forme pour elle ; et elle s'élance furieuse: «Debout, l'amoureux, à la maison » répète-t-elle impitoyablement; et sous un flot d'injures méritées, la tête basse, devant son fils, devant sa maîtresse, devant ses esclaves, il est reconduit au domicile conjugal (1).

(1) C'est une scène reprise, mais atténuée dans le Bourgeois gentilhomme.

Quant à Lysidame de la Casina, sa mésaventure est plus cruelle encore. On ne peut la raconter, et les copistes eux-mêmes n'ont pas osé reproduire les vers licencieux, dans lesquels Plaute détaillait son châtiment. Plus humilié que tous et plus puni, il clot dignement la galerie des Gérontes grotesques de la comédie latine.
On le voit, la femme acariâtre est en quelque sorte la compagne obligatoire du mari libertin. Il ne serait pas complet, pas assez ridicule, s'il n'était enchaîné à cet ennemi domestique, à ce vengeur inexorable de ses frasques. La pénitence est rude. Elle l'est d'autant plus qu'en somme, c'est le mari qui se l'est infligée lui-même, puisque c'est lui qui, pour la dot, a volontairement aliéné sa liberté. Sauf une exception en effet (et il s'agit de jeunes femmes, celles du Stichus), il n'y a pas dans Plaute un seul ménage qui ait été uni par un mariage d'amour. Mais que deviennent les amoureux qu'il marie au dénouement? et l'absence totale dans ses comédies (sauf Stichus encore) des bons ménages, que quelquefois cependant ils ont bien dû former, n'est-elle pas une nouvelle preuve que Plaute se soucie peu, en général, de dépeindre la vie réelle ? D'ordinaire donc, c'est uniquement pour sa fortune que le mari a pris sa femme et, comme il est naturel, il a plus d'une fois lieu de s'en repentir : sa richesse lui coûte cher. Quelquefois, il a en somme le beau rôle : il a su secouer le joug, répondre aux scènes par des scènes, aux injures par des menaces et dompter la mégère. Ménechme, dans la pièce des Ménechmes, est ainsi parvenu à parler en maître chez lui :
Si tu n'étais pas méchante, sotte, indomptable, emportée, tout ce qui déplail à ton mari te déplairait aussi. Mais désormais, à partir d'aujourd'hui, si tu recommences, je te mets à la porte et te renvoie à ton père. Toutes les fois que je veux sortir, tu me retiens, tu me rappelles, tu m'interroges : où je vais, ce que je fais, quelles atlaires j'ai, ce que je veux, ce,que j'apporte, ce que j'ai dit dehors. C'est un employé d'octroi que j'ai épousé et il me faut sans cesse déclarer tout ce que j'ai fait et tout ce que je fais. J'ai été trop bon avec toi. Eh bien, maintenant je vais te dire mes intentions. Je ne te refuse rien, servantes, provisions, laine, bijoux, robes, pourpre, et tu ne manques de rien. Donc maintenant, gare à toi et cesse de m'espionner. Et d'abord, dès aujourd'hui, pour te récompenser de ce beau zèle, je vais inviter une courtisane et souper quelque part en ville.
Il le fait comme il le dit, volant même une mante à sa femme, pour faire un cadeau à sa maîtresse. Et cette conduite est approuvée des autres hommes. La femme de Ménechme, furieuse, fait appeler son père. Le vieillard arrive à pas pesants, tout disposé, d'avance, à donner raison au mari. « Un souci m'inquiète et me tourmente. Qu'est-ce qu'il y a pour que ma fille me fasse subitement prier de venir auprès d'elle, sans me dire ce qu'elle veut. Pourquoi m appelle- t-elle ? Mais je sais à peu près de quoi il s'agit sans doute il est survenu quelque dispute entre elle et son mari. C'est leur habitude à ces femmes qui, comptant sur leur dot, prétendent orgueilleusement s'asservir leur mari. Sans doute les maris eux-mêmes ne sont pas toujours irréprochables ; mais ily a des choses qu'une femme doit savoir supporter jusqu'à un certain point. » Cette limite est très éloignée. La fille du vieillard lui fait ses plaintes : son mari aime une courtisane. « Il a raison, répond tout net. le père, et pour te punir je voudrais qu'il l'aime davantage. Il va boire chez elle. Il a raison encore. « Vraiment, à cause de Madame, il ne pourrait plus boire à son gré, là ou ailleurs ! Eh diantre! que signifie une telle impertinence? Tu voudrais sans doute aussi qu'il n'acceptât plus d'invitation ou qu'il n invitât personne chez lui ? Prétends-tu donc que les maris soient tes esclaves ? Pendant que tu y es, donne leur leur tâche, fais-les asseoir parmi tes servantes, à carder la laine. Ton mari te donne, comme il doit, des bijoux, des robes, des servantes, des provisions. Mieux vaut te montrer raisonnable ». Mais le mari vole sa femme pour ses maîtresses. Ah! ceci est de trop et le vieillard admet qu'il y a lieu de faire des observations. Ainsi, la morale antique accorde aux maris des droits singulièrement étendus. Les femmes elles-mêmes le constatent, non sans parfois s'en plaindre (1); mais elles sont obligées de se soumettre.

(1) Cf. le monologue de la servante Syra, dans le Mercator (817-829) :" Par Castor, sous quelle dure loi vivent les femmes, et comme leur sort misérable est plus injuste que celui des hommes Si un mari entretient en secret une courtisane et que sa femme le découvre, il n'en résulte rien pour lui. Si une femme est sortie de la maison à l'insu de son mari, il trouve là .un prétexte, et la voilà répudiée. Ah! si la loi était la même pour la femme et pour le mari. Une honnête femme se contente d'un seul mari ; pourquoi un mari ne se contenterait-il pas d'une seule femme? Mais, ma parole! si on punissait les maris qui entretiennent des courtisanes en cachette, comme on punit les femmes coupables, par la séparation, il y aurait plus de maris sans femmes, qu'il n'y a maintenant de femmes sans maris."

Mais si Ménechme se tire sans dommage de son aventure, il a plus de chance que la plupart des autres. Car les femmes des comédies, grâce à leur dot savent bien s'affranchir de la dépendance où les lois prétendent les maintenir. Voyez Lysimaque du Mercator. Il est pourtant bien innocent, puisqu'il n'a fait par complaisance qu'acheter une esclave pour son ami Démiphon: comme sa femme l'épouvante, comme elle le rend petit garçon devant elle. Elle n'est pas résignée, la bonne Dorippe, et dès ses premiers mots, elle ne manque pas de faire sonner bien haut sa dot et de la jeter au nez de l'infortuné mari : « Jamais il n'y aura, jamais il n'y a eu femme plus malheureuse que moi! Avoir épousé un homme comme cela! ah! malheureuse! Remettez-vous donc, vous et votre fortune au pouvoir d'un mari ! Moi qui lui ai apporté dix talents de dot ! et c'était pour voir cela, pour endurer ces affronts ! » Plus redoutable encore est la Cléostrate de la Casina. Elle ne se prive pas des plaintes, des reproches, des injures, mais de plus, elle ménage une rude punition à son coquin de mari et elle s'arrange de manière à le couvrir de honte devant tout. Et enfin Artémone de l'Asinaire les dépasse toutes. Celle-là n'a point voulu perdre un atome de son autorité. Aussi n'a-t-elle pas remis un écu de sa dot entre les mains de son mari. Elle a amené avec elle son esclave dotal, Sauréa: c'est lui seul qui administre sa fortune et le mari n'en reçoit que ce qu'on veut bien lui donner. Il peste, il se plaint, il souhaite ardemment la mort de sa femme, il conspire contre, elle et aide à tromper l'intendant : on sait comment il en est puni et de quel air triomphant la mégère le ramène pour le remettre sous le joug. Il ne suffit pas à Plaute de mettre en scène les uxores dotatae. Avec le rôle d'épouvantail qu'elles y jouent, on ne saisirait guère, qu'une partie de leurs défauts : l'orgueil, l'avarice, la jalousie, l'esprit de domination, l'humeur acariâtre. Le tableau n'est pas complet et ce serait dommage que les lacunes n'en fûssent pas remplies. Aussi le poète saisit avec empressement l'occasion d'y ajouter les touches nécessaires et de nous faire connaître en détail le supplice des maris. Le sage Mégadore, de l'Aululaire, qui, avec tant de bon sens, préfère la fille du pauvre Euclion aux.héritières, ne nous laisse pas ignorer les raisons de son choix. A mon avis, si tout le monde faisait comme moi et si les plus riches épousaient sans dot les filles des plus pauvres, la société serait bien plus unie, nous serions beaucoup moins jalouses que nous le sommes, les femmes craindraient les châtiments bien plus qu'elles ne le craignent et nous ne serions pas tenus aux dépenses auxquelles nous sommes tenus. Ce serait avantageux pour la plus grande partie du peuple et il n'y aurait d'opposants qu'un petit nombre d'avares, âmes cupides, insatiables, dont ni loi ni cordonnier ne saurait prendre la mesure. On dira : Comment se marieront les riches dotées, si l'on fait une telle loi pour les pauvres? Elles épouseront qui elles voudront à condition de laisser là leur dot. S'il en était ainsi, elles s'acquerraient bien plus de bonnes qualités qu'elles apporteraient au lieu de la dot qu'elles apportent maintenant. Si l'on m'en croyait, leurs mulets, qui coûtent maintenant plus cher que les chevaux, seraient à plus bas prix que les bidets gaulois. Aucune ne dirait plus à son mari : « Je t'ai apporté bien plus que tu n'avais; il est donc juste que tu me donnes des robes de pourpre, des bijoux, des servantes, des mulets, des muletiers, des valets de pied, des laquais, des voitures pour me promener » A présent, n'importe où l'on aille, on voit plus de voitures dans une maison de ville qu'on n'en voit à la campagne, quand on va à sa ferme.
Mais c'est encore bien auprès des réclamations des fournisseurs. Voici le foulon, le brodeur, l'orfèvre, le drapier, les marchands de franges, les marchands de tuniques de dessus, les marchands d'écharpes rouges, violettes, jaunes, les tailleurs de robes à manches, les parfumeurs, les brocanteurs, les chausseurs ; voici, loin de leur escabeau, les fabricants de mules, de sandales; voici les fabricants de souliers en toile mauve; les foulons réclament leur argent; les revendeurs réclament leur argent; voici les marchands de gorgerettes; voici avec eux les marchands de ceintures. Eux payés, vous croyez que c'est la fin. Voici qu'arrivent et réclament trois cents créanciers : ils sont là, dans votre atrium, les marchands de réticules, de passementeries, de tables de toilette. Ils passent à la caisse; vous payez. Vous croyez que c'est la fin : arrivent les teinturiers en safran ou autre racaille, toujours à réclamer. Quand tous ces vendeurs de colifichets sont soldés, arrive enfin le soldat chargé de percevoir l 'impôt. On court, on fait ses comptes avec le banquier. Pendant ce temps, le soldat se tient là, à jurer, espérant son argent. Quand on a bien débattu son compte avec le banquier, voici qu'on lui redoit et il faut ajourner le soldat à un autre jour. Voilà les ennuis, les frais intolérables qu'apporte une grosse dot, et il y en a bien d'autres. La femme sans dot est au pouvoir du mari, les femmes dotées assomment et ruinent leurs maris
Voilà un engageant tableau du mariage ! Et Mégadôre est un homme modéré. Il a l'air de croire que les femmes riches sont seules insupportables: il le croit si bien qu'il va en épouser une pauvre. Périplectomène du Miles est plus sceptique, lui; il sait que la femme aimable n'a jamais existé. Une bonne femme! elle serait délicieuse à épouser, s'il y avait quelque part au monde un endroit où l'on put la trouver.
Mais que j'aille épouser, moi, une femme qui jamais ne me dira « Mon ami, achète-moi de la laine, que je te fasse un bon manteau bien chaud, de bonnes tuniques d'hiver, pour que tu n'aies pas froid l'hiver prochain » (car jamais tu n'entendras femme parler ainsi), mais qui, par contre, avant même le chant du coq, me réveillera pour me dire : « Mon ami, donne-moi de quoi faire un cadeau à ma mère, pour les Calendes; donne-moi de quoi faire des confitures; donne-moi de quoi payer aux quinquatries la magicienne, la devineresse, l'enchanteresse, la diseuse de bonne aventure. Donne-moi... Donne-moi »...
Et Périplectomène, épouvanté, est resté résolument célibataire. Et enfin, pour comble, ce sont les femmes elles-mêmes qui disent ce qu'il faut penser des femmes : la meilleure ne vaut rieh, ou plutôt, selon la prudente Eunomie de l'Aululaire, « il n'y en a point de meilleure; elles sont toutes pires les unes que les autres. Mais, quand les hommes et les femmes parlent ainsi, ils s'amusent; ou plutôt Plaute s'amuse à mettre dans leur bouche ces plaisanteries, vieilles comme le pavé des rues, mais toujours bien accueillies. Il lui arrive même de nous donner clairement à entendre la façon dont il faut les prendre. Au début du Trinummus, deux excellents vieillards, honnêtes, sincères, dévoués, et qui ont évidemment toutes les qualités familiales qu'on peut rêver, Calliclès et Mégaronide, se rencontrent. Dès les premiers mots, après s'être salués, ils se mettent sur le chapitre de leurs femmes, et ils se font un jeu d'en dire pis que pendre: à les en croire, nul n'est plus malheureux qu'ils ne le sont et ils ne désireraient rien tant que la mort de ces harpies. Mais, à un moment, Mégaronide dit à son ami : « Allons, c'est assez plaisanté. Ecoute-moi: j'ai à te parler et c'est pour cela que je viens te voir. Assez plaisanté : voilà qui est significatif. C'était un jeu d'esprit. Il ne faut pas prendre leurs paroles plus au sérieux que nous le ferions, à notre époque, des plaintes d'un gendre maudissant sa belle-mère, alors que nous le voyons vivre en parfait accord avec elle. L'infortune du mari victime d'une mégère, c'est une tradition de vaudeville, qui sans doute a son point de départ dans la réalité, mais a de plus en plus perdu le contact avec elle. Les grotesques de Plaute, les uxores dotatae comme les autres, sont dessinées à plaisir, pour l'ébattement des spectateurs, complices et non dupes de la plaisanterie : ils savent ce qu'il en faut rabattre. Courtisanes ivrognesses, esclaves balourds ou lourdement farauds, vieillards crédules et débauchés, femmes insupportables ont juste autant de réalité que les domestiques stupides, les paysans patoisants, les bourgeois tatillons et prudhommesques, les maris trompés, les belles-mères de nos vaudevilles; ce sont des caricatures

CHAPITRE X

LES ROLES ET LES PERSONNAGES DE PLAUTE

III. — LES INTRIGANTS

" De bonne casse est bonne" et une fourberie bien conduite ne laisse pas d'avoir son mérite. Le spectateur, prévenu davance de l'intrigue préméditée, ne perd rien des intentions secrètes du fourbe, il admire l'ingéniosité, de ses inventions, la subtilité de ses mensonges, la fécondité de ses ressources. A le voir machiner ses friponneries, soit d'un seul jet, par une sorte d'illumination de génie, à la Condé, soit en combinaisons successives, par une espèce de stratégie savante, à la Turenne, il a, en quelque sorte le sentiment d'une oeuvre d'art. Les anciens disaient que c'est un beau spectacle de contempler l'homme de bien sculptant en lui-même la statue du juste : de même c'est un amusant spectacle de contempler l'homme de ruse modelant en lui-même d'un doigt rapide l'ébauche grimaçante et comique du fourbe. A cela s'ajoute, pour le public, je ne sais quel sentiment flatteur de sa supériorité. Lui qui est le confident du poète et du trompeur mis en scène, il ne se sent point dupe II aperçoit les « ficelles» que la victime n'aperçoit point, il rit d'une illusion qu'à lui-même on a eu soin d'épargner, il raille une crédulité qu 'on l'a averti de ne point montrer: en un mot, il se trouve intelligent; il se sait gré à lui-même; il en sait gré aussi à l'habile homme qui lui a donné cette flatteuse impression, et il devient en quelque manière son complice et son fauteur. Ainsi, la fourberie en elle-même suffit à le réjouir.
Toutefois les .poètes comiques n'ignorent pas qu'i1 y a un moyen de la lui rendre plus agréable encore. On a bien souvent remarqué l'espèce de générosité vague qui se développe spontanément chez les hommes assemblés, et surtout assemblés pour se réjouir. Dans l'heureuse disposition où ils se trouvent, l'esprit de sociabilité est comme surexcité en eux : ils ont besoin de, s'épancher, de sympathiser avec quelqu'un. Aussi, sans y réfléchir, par un instinct d autant plus irrésistible qu'il est plus irraisonné, ils cherchent avidement sur qui répandre leur bienvaillance, à qui s'intéresser: il leur faut un « personnage sympathique ». Le fourbe amusant déjà, le sera bien plus encore si par surcroît il devient sympathique. Et le moyen en.est très simple: il suffit ou bien qu 'il agisse pour le plus grand avantage de ceux qui excitent l intérêt, ou bien qu'il agisse pour la plus grande confusion de ceux qui provoquent le mépris ou la haine. C'est pour cela que l'esclave est, dans la comédie ancienne, l'intrigant le plus employé et le mieux accueilli : il est d'avance entendu qu'il sert les jeunes gens et leurs amours, qu'il est l'ennemi naturel des vieillards, de leur importune sagesse ou de leur avarice, des rivaux ridicules ou odieux comme le soldat et le leno; et cela suffit pour qu'il soit d'avance le favori du public.
Cependant, il faut bien éviter la monotonie et varier un peu les sujets, sinon dans leur fond, au moins dans quelques détails ; l'esclave, trompeur ordinaire, ne saurait être, sans quelque risque d'ennui, l'unique et perpétuel trompeur. D'autre part la condition servile n'est point la seule qui semble favoriser ou faire naître l'esprit d'intrigue. Il y en a d'autres où la duplicité n'est pas moins professionnelle et ne semble pas moins apte à provoquer les amusantes fourberies, et parmi ces autres, avant tout, il y a la condition des courtisanes. La courtisane, dans les comédies antiques, qui sont tirées des moeurs antiques et prétendent les reproduire, la courtisane doit être après l'esclave le second agent de duperie. Mais il est assez malaisé de rendre, dans ses fourberies, la courtisane sympathique. C'est pour elle-mème, qu'elle agit, et non, comme l'esclave pour le compte d'un autre qui, lui, a la faveur du public, le jeune homme. Et non seulement ce n'est point d'ordinaire pour le jeune homme qu'elle combine ses perfidies, mais c'est contre lui : c'est lui, inexpérimenté, passionné, confiant, qu'elle doit attirer, retenir, exploiter et ruiner. Ce sont là des conditions bien défavorables pour que le public prenne plaisir à son manège. Si Plaute, une fois au moins, dans le Truculenlus, s'est résigné à nous montrer la courtisane sous ce jour fâcheux, il ne l'a guère fait qu'une fois. Ailleurs, il a conçu son sujet de telle sorte que la courtisane y ait comme victime un des personnages sacrifiés : soldat ou vieillard.
Il y aurait bien eu un moyen de s'en tirer. C'eùt été de rendre odieuses ces courtisanes fourbes. En effet, quand le public n'a point son « personnage sympathique », il lui faut du moins son personnage antipathique. Alors sa vague bienveillance, tournée à l'aigre, se transforme en colère ; et ce dérivatif lui suffit. Faute de pouvoir se passionner pour quelqu'un, il se résigne à se passionner contre quelqu'un; l'essentiel est que l'auteur ne prétende point le forcer à rester neutre et indifférent. Mais les courtisanes représentent l'amour, ou le plaisir, et par suite la jeunesse; or, la jeunesse, nous le savons, doit en général être peinte en beau par les poètes comiques. Le procédé dont Plaute s'est servi est tout indiqué : les courtisanes qui doivent être odieuses seront les vieilles courtisanes, contre lesquelles leur âge même tendait déjà à indisposer le public. Ainsi, courtisanes jeunes, tantôt odieuses, tantôt sympathiques, vieilles courtisanes toujours odieuses, esclaves toujours sympathiques, tels sont les divers intrigants que Plaute a mis en scène. La courtisane qui, contrairement à la morale ordinaire de la comédie, amuse par ses fourberies, bien qu'elles soient dirigées contre un jeune homme, c'est Phronésie du Truculentus. Cette habile friponne mène trois intrigues de front. Elle a ruiné Diniarque ou elle croit l'avoir ruiné ; elle a supposé un enfant pour soutirer sa fortune à un militaire, à qui elle veut faire endosser cette paternité feinte ; et elle gruge un jeune niais de paysan. Elle vient de congédier Diniarque, parce qu'elle croit ne pouvoir plus en rien obtenir. Mars elle apprend qu'il lui reste quelque chose. Alors elle le rappelle; elle le flatte; par une hardie habileté, c'est lui qu'elle prend pour confident de la ruse ourdie contre le soldat : elle l'allèche enfin par l'espoir: « Quand j'aurai obtenu de lui les cadeaux que je veux, je trouverai facilement les moyens de le quereller et de rompre. Alors, mon cher coeur, je serai avec toi pour toujours ». En voilà un qui est
reconquis et il court chercher le reste de sa fortune pour le lui apporter. Cependant le militaire arrive. Phronésie, continuant sa comédie, prend des airs penchés de jeune accouchée ; elle mêle avec art les plaintes, les tendresses, les demandes : « Salut, lui répond-elle, toi qui m'as, ou peu s'en faut, privée de la vie et de la lumière ! toi qui, pour ton plaisir m'as causé de cruelles douleurs, dont maintenant encore je suis toute malade ». Le militaire, heureux, forge des projets sur l'avenir de son fils : il voit déjà le glorieux butin qu'il fera dans les guerres. « Ah soupire Phronésie, j'aurais bien plus besoin de blé dans mon grenier. Avant qu'il ne conquière ce butin, nous courons grand risque de mourir de fàim ». Lui la rassure, mais semble n'avoir pas compris et ne parle pas encore de cadeaux. Alors elle recourt aux grands moyens : « Viens donc prendre un baiser Ah ! je ne puis soulever ma tête. J'ai tant souffert, je souffre encore tant. Je n'ai pas encore la force de marcher seule ». L'autre, tout ému, se hâte de lui offrir bien vite esclaves, étoffes de pourpre, fourrures précieuses. Elle réclame toujours davantage ; puis, quand
elle n'espère plus rien, elle le congédie pour accueillir le troisième soupirant, Strabax, et son argent. Finalement, débarrassée par les circonstances de Diniarque (encore prend-elle ses précautions pour le rappeler plus tard en cas de besoin), elle se partage entre les deux autres, qui ne sont pas encore ruinés. Sa fourberie est parfaite ; son cynisme ne l'est pas moins. A chaque instant, elle fait les professions de foi les plus audacieuses ou avoue avec effronterie sa cupidité. « Je l'aime bien, le militaire, dit-elle, je l'aime plus que moi, quand j'en tire ce que je veux. On a beau nous donner beaucoup, cela ne semble plus beaucoup, une fois donné. Recevoir, c'est la gloire des courtisanes» ; et ailleurs, sententieusement : « Pour s'enrichir, tous les hommes sont habiles et ne font pas les dégoûtés» ; et comme mot de la fin : « J'ai fait bonne chasse, et j'ai réussi à mon gré. Mes affaires ont bien marché. S'il y a encore quelqu'un disposé à me donner quelque chose, qu'il le dise...La cupidité et la fourberie c'est là tout son caractère. Mais aucun des autres personnages ne mérite le moindre intérêt, et les spectateurs, peu délicats, rient sans scupule du succès de ses ruses. Dans de tels caractères et dans de telles vies, il y avait matière, semble-t-il, à bien d'autres scènes amusantes. Mais il aurait fallu que Plaute montrât aux spectateurs leurs chers jeunes gens aussi dupes, aussi ridicules que les sots vieillards, et le succès d'une pareille audace lui aura sans doute paru trop incertain.
Néanmoins il n'a pu se résigner à négliger ces peintures. S'il n'a pas osé mettre en action le manège des courtisanes à l'égard de leurs amoureux, il l'a pourtant introduit, en récit, dans une scène épisodique. C'est dans le fameux contrat de louage rédigé pour Diabole par le parasite de l'Asinaire. Cet individu s'y connait, en courtisanes, et il n'est aucune ruse qu'il n'ait su prévoir.
Diabole, fils de Glaucus a donné à Cléérète, faisant métier de lena, vingt mines d'argent en espèces pour avoir à lui Philénie, pendant toute cette année, jour et nuit. Elle ne recevra chez elle aucun autre homme. Ami, patron, amoureux d'une amie, quelque nom qu'elle leur donne, sa porte sera fermée à tous, sauf à Diabole : elle y fera afficher qu'elle n'est pas visible. Comme elle pourrait dire que c'est une lettre venue de l'étranger qu'il n'y ait jamais de lettre dans la maison ni même de tablette enduite de cire. S'il y a quelque tableau [de ce genre] dangereux, qu'elle le vende; s'il n'est pas vendu dans les quatre jours qui suivront le versement des vingt mines par Diabole, il en disposera à son gré, et le brûlera s'il le veut, afin qu'elle n'en utilise pas la cire pour écrire à quelqu'un. Elle n'invitera jamais personne à dîner : c'est Diabole qui invitera. Elle ne fixera ses yeux sur aucun des invités : si son regard rencontre un autre homme, qu'elle fasse tout de suite l'aveugle. Elle ne boira qu'avec Diabole, dans le même verre et autant que lui : elle recevra de lui la coupe, elle la lui passera et il boira, de façon qu'elle ne sache ni plus ni moins que lui leurs pensées. Elle éloignera d'elle tout soupçon. Elle ne mettra pas son pied sur le pied d'un homme en se levant de table ; qu'elle monte sur le lit voisin d'un convive
ou qu'elle en descende, elle ne donnera pas la main à ce voisin. Elle ne fera voir sa bague à personne et ne demandera à voir la bague de personne. Elle ne passera jamais les dés à aucun homme, si ce n'est Diahole et en les jetant, elle ne dira pas : « En ton honneur! » mais elle prononcera son nom. Elle invoquera toutes les déesses qu'elle voudra, mais aucun dieu. Si elle a des scrupules, elle les dira à Diabole et il invoquera le dieu pour elle. Elle ne fera aucun signe de tête, aucun clin d'oeil, aucun signal à aucun homme. Si la lumière s'éteint, elle restera absolument immobile dans les ténèbres. Elle ne prononcera jamais un mot à double sens, ne parlera jamais que le dialecte attique. S'il lui arrive de tousser, elle fera en sorte de tousser sans montrer sa langue à personne. Si elle fait porter par sa servante des couronnes, des guirlandes ou des parfums à Vénus ou à Cupidon, l'esclave de Diabole surveillera si c'est bien pour la déesse ou pour un amant.
On ne saurait prendre trop de précautions! Mais ces précautions même permettent de deviner les joyeuses fourberies et les tromperies adroites, où la verve de Plaute eût pu se donner carrière, s'il n'avait eu ses raisons pour ne pas mettre en scène les courtisanes dupant leurs jeunes amoureux. Au contraire, choisir un vieillard pour dupe, rien, n'est plus légitime. Les deux Bacchis ne s'en privent guère. Mais leurs partenaires sont trop vite, trop facilement séduits, pour qu'elles aient le temps de. déployer leur ingéniosité et de donner leur mesure. Si l'on veut voir ce que peuvent des courtisanes, quand elles sont lâchées contre un malheureux voué au ridicule, c'est aux deux friponnes du Miles qu'il se faut adresser. Acrotéleutie et sa servante Milphidippe, une courtisane en inactivité, ou une apprentie courtisane, ont été soudoyées pour en conter au soldat. EIles arrivent, tout heureuses d'avoir une bonne dupe à tondre. Pour elles, c'est comme une partie de plaisir ; et peu s'en faut qu'elles ne se considèrent comme insultées quand on veut leur répéter leur leçon. Fi donc! les prend-on pour des novices? elles ont compris tout d'abord : « Ce serait de ma part une grande sottise, une grande stupidité, dit Acrotéleutie, de travailler pour autrui ou de te promettre mes services, si je ne connaissais les malices et les fourberies du métier. Styler une courtisane, c'est vraiment bien nécessaire! tout le monde sait ça! Quand il s'agit de faire le mal et d'attraper les gens, une femme a une mémoire immortelle, sempiternelle. Ah! s'il s'agissait d'une bonne action et d'un acte d'honnêteté, oui, elle oublierait tout de suite, et n'arriverait pas à se rappeler. N'aie pas peur: (à toi, nous ferons du bien) pourvu que nous le fassions sans le vouloir». Ce ne sont point là paroles en l'air.
Milphidippe vient la première amorcer la fourberie : elle révèle au soldat l'amour foudroyant que sa maîtresse, la femme d'un riche voisin, a conçu pour lui. Une fois la dupe bien préparée, Acrotéleutie arrive conduite par sa servante. Bien haut, pour ètre entendue, elle dit la passion qu'elle a pour le militaire, l'admiration qu'elle éprouve pour son courage et pour sa beauté, la peur qu'elle ressent d'en être dédaignée, les extrémités auxquelles se porterait alors son désespoir. Puis elle pousse un cri et se pâme : elle l'a vu elle le voit ! Le naïf tombe dans le piège sans aucun soupçon, tant la comédie a été bien jouée. Et les spectateurs d'applaudir à la fourberie, non seulement pour l'art avec lequel elle a été menée, mais surtout pour l'avantage qu'on a tiré le sympathique amoureux, rival du militaire. Qu'elles agissent pour leur propre compte ou dans l'intérêt d'autrui, qu'elles dupent des jeunes gens, ridicules par exception, ou des vieillards, grotesques selon l'usage, les jeunes courtisanes sont en somme épargnées par le poète si perfides qu'elles soient, elles ont une sauvegarde, leur jeunesse et cet attrait que la jeunesse porte en elle- Pour les vieilles, il n'est aucune excuse analogue. Leur vilenie ne se décore d'aucun prestige, leur bassesse n'est compensée par aucune grâce. Et comme leur avarice en fait d'ordinaire les ennemies des sentiments désintéressés, les adversaires de l'amoureux pauvre, l'auteur n'a aucune raison de les ménager. Il les traite en général avec une extrême dureté et les dépeint des plus noires couleurs. L'illustre Madame Cardinal n'a point son équivalent dans le théâtre des Latins. Sans doute, le type lui-même n'existait pas dans la vie ancienne. L'hypocrisie avec laquelle cette bonne dame essaye sincèrement de duper les autres et de se duper, n'y devait guère trouver place. Le monde de la galanterie, à notre époque, ne se recruteras dans une classe sociale pour laquelle ce genre de vie soit devenu une carrière normale: il y a donc quelque honte à y entrer et il est naturel qu'on y rende à l'honnêteté quittée ce suprême hommage d'en affecter encore les allures et les discours. Mais, dans l'antiquité, les affranchies étaient vouées au métier de courtisane : elles trouvaient donc très légitime de le pratiquer ou de l'avoir pratiqué ; une fois vieillies et incapables de continuer à gagner leur vie, devenues servantes des femmes plus jeunes qui leur avaient succédé, ou mères de filles qu'elles avaient élevées pour la même profession, un audacieux et tranquille cynisme leur était naturel. D'ailleurs Plaute n'aurait assurément pas su manier cette raillerie discrète quoique perçante, cette ironie pénétrante et voilée qu'emploie d'une main si légère le créateur des petites Cardinal; et son public n'y eut rien compris. Non ; ici, c'est dans toute leur grossièreté brutale la plus franche cupidité et l'immoralité la moins dissimulée.
Toutes ces vieilles courtisanes sont ignobles à l'envi les unes des autres et toutes, prêtes à machiner les pires intrigues, conseillent à qui mieux mieux l'avidité et la fraude. Cléérète de l'Asinaire représente dans toute son horreur ce type de mère odieuse. Elle avait été dans la misère, « trop heureuse de manger un pain grossier, vêtue de haillons et encore, rendant grâces aux dieux de les avoir ». La beauté de sa fille, Philénie, l'a tirée de sa pauvreté. Quand elle vit un jeune homme séduit, elle lui vendit son enfant. « Elle l'attirait par des paroles douces et caressantes. La maison même lui riait; quand il allait les voir. Elle lui répétait qu'elle-même et sa fille l'aimaient uniquement, lui seul, entre tous. Le cadeau fait, elles étaient toutes deux à le becqueter sans fin, comme des colombes, tous ses désirs étaient les leurs et elles se serraient contre lui sans fin. Ce qu'il ordonnait, ce qu'il voulait, elles le faisaient ; s'il était quelque chose qu'il eût interdit ou qui lui déplût, elles l 'évitaient avec le plus grand soin ». A ce jeu-là, l'argent du jeune homme ne dura guère. La bienveillance de Cléérète ne lui survécut point: à l'instant, elle mit l'amoureux à la porte. Il lui adresse d'amers reproches. Mais elle : De quoi te plains-tu ? Je fais mon métier. Jamais sculpteur, peintre ni poète n'a représenté une lena ménageant un amoureux, si elle a l'esprit d'économie. Celle qui épargne un amoureux ne s'épargne pas elle-même. Un amoureux pour nous, c'est comme le poisson : il ne vaut quelque chose que quand il est frais. Alors il a du goût, de la saveur : à quelque sauce qu'on le mette, bouilli ou rôti, il plaît toujours. L'amant de même : frais péché, il aime à donner, il aime qu'on lui demande. Comme il puise dans sa fortune intacte; il ne sait pas ce qu'il donne, ni ce que ça lui coûte; il ne songe qu'à donner. Il veut plaire, plaire à son amie, à moi, à la suivante, aux domestiques, aux servantes. Il caresse jusqu'à mon petit chien, pour en être joyeusement accueilli (1).

(1) Cf. Molière, Femmes savantes, « Jusqu'au chien du logis, il s'efforce de plaire. »

Si l'argent durait toujours, je te donnerais ma fille, sans jamais rien te demander: Le jour, l'eau, le soleil, la lune, la nuit, tout cela, je ne l'achète pas à prix d'argent; mais tout le reste, quand nous voulons l'avoir, on ne nous fait pas plus de crédit qu'à des Grecs. Quand nous demandons du pain au boulanger ou du vin au cabaretier, ils ne nous donnant leur marchandise qu'une fois l'argent en main. Nous faisons de même. Nos mains ont des yeux : elles croient ce qu'elles voient. Tu connais le proverbe: « A mauvais payeur... », tu sais la suite; je n'en dis pas plus. Notre métier, c'est le métier de l'oiseleur. L'oiseleur, quand il a préparé sa place, y répand l'appât et les oiseaux s'habituent à venir. Il faut faire des frais, quand on veut faire du bénéfice. Les oiseaux mangent souvent l'appât; mais, une fois pris, leur capture dédommage l'oiseleur. Chez nous, c'est la même chose. Notre maison, c'est la place; moi, je suis l'oiseleur; l'appât, c'est ma fille ; le lit, c'est le filet; les amoureux sont les oiseaux. On les habitue à venir par des saluts aimables, par des appels caressants, par des baisers, par de douces et tendres paroles. Il s'est permis une caresse, tant mieux pour l'oiseleur; il a pris un baiser, permis de le prendre, lui, sans filet. Ne t'en souviens-tu plus? tu as pourtant été assez longtemps à l'école .
Ainsi parle la vieille courtisane à l'amant désabusé et, après l'avoir bien dupé, elle se plaît à lui dévoiler les ruses auxquelles il s'est laissé prendre. Il lui semble d'ailleurs que sa conduite est toute légitime. Si parfois elle rencontre en sa fille quelque résistance, si elle la voit attachée à l'amant qu'elle-même lui a donné, elle s'étonne, elle s'indigne, et comme d'autres mères essayent de ramener au bien leurs enfants égarés, elle lui prodigue pour l'entraîner au mal, les reproches et les conseils :
Jamais je n'ai vu plus impudente que. toi ? Combien de fois ne t'ai-je pas défendu d'appeler Argyrippe, le tils de Déménète, de l'approcher, de causer avec lui et de le regarder? Qu'a-t-il donné? que nous a-t-il fait apporter? prendrais-tu des fleurettes pour de l'or, et de belles paroles pour des réalités? C'est toi qui l'aimes? c'est toi qui le cherches! c'est toi qui l'envoies chercher. Tu te moques de ceux qui donnent et tu es folle de ceux qui se moquent de nous! Alors tu comptes sur la parole du premier venu qui te promet de te faire riche « si sa mère vient à mourir! » Mais en attendant cette mort, c'est nous qui courons grand risque de mourir de faim!
L'amour, la bonne foi, la fidélité? chansons! Elle ne comprend, elle n'aime que l'argent. La réputation des mères de courtisanes était si bien établie et le public, quand il en voyait paraître une, espérait si bien lui voir étaler son cynisme, que Plaute leur prête à toutes les mêmes déclarations effrontées. Cette vieille courtisane de la Cistellaria, tour à tour et d'une manière si contradictoire grotesque par son ivrognerie, aimable par ses bons sentiments, la voilà qui, elle aussi, pour comble d'incohérence dans son caractère, fait parade de la, même avidité. Elle n'a pas fini de prêcher la bienveillance, la douceur, la bonté que doivent se montrer les courtisanes, et aussitôt, sans reprendre haleine, elle adresse à sa fille les mêmes préceptes cupides: « Si tu es comme je le désire, jamais tu n'auras mon âge, tu conserveras toujours cette fleur de jeunesse que tu as maintenant, tu ruineras beaucoup d'hommes et tu m'enrichiras, moi, sans que j'aie les moindres frais à faire».'Tous ces traits de caractère ne s'accordent peut-être pas très bien entre eux. Mais il n'importe. Ce dernier est tellement essentiel, est tellement attendu d'une mère de courtisane, que Plaute l'ajoute aux deux autres sans se soucier de l'unité de son personnage. La vieille courtisane n'a pas toujours eu la chance d'avoir une fille à diriger et à exploiter. Alors, au moment où elle a cessé de plaire aux amoureux, il lui a fallu se résigner à servir. Mais, dans ces situations subalternes, elle tire de son expérience les mêmes doctrines et joue le même rôle de corruptrice, Astaphie, dans le Truculentus, ne se borne point à dépeindre le genre de vie de sa maîtresse : c'est elle qui la conseille et qui la forme : « Je vais faire mon office, comme il faut; toi, veille à remplir le tien de la même façon. Aime ce qu'il convient d'aimer : tes intérêts. Nettoie-moi ton galant : cela lui fait plaisir, il a de quoi, c'est, le moment. Déploie pour lui toute ta grâce, pour qu'il ait du plaisir du temps que tu le ruines. Pour moi, je m'en vais me poster en sentinelle à la porte, afin.que, tandis que le sot déménage ses biens de sa maison dans la tienne, aucun gêneur ne puisse entrer. Toi cependant, continue le jeu et berne le ». Telle est aussi la morale de Scapha dans la Mostellaria. Elle s'étonne que sa maîtresse se montre désintéressée et fidèle. Vraiment j'admire qu'une femme aussi fine, aussi instruite que toi et qui a recu une si bonne éducation, fasse maintenant de pareilles sottises. Tu as tort de ne compter que sur un seul homme, de t'occuper si exclusivement de lui et de repousser les autres. Une matrone peut s'attacher à un seul amour: ce n'est pas l'affaire des courtisanes. Tu n'es qu'une sotte, de croire qu'il t'aimera et te voudra du bien éternellement. Je t'en avertis, moi: il te lâchera quand tu auras vieilli et qu'il en aura assez de toi..L'inattendu arrive plus souvent que ce que l'on attend. Et puis, si mes paroles ne suffisent point à te persuader que telle est la vérité, fie-t 'en aux faits eux-mêmes. Tu vois ce que je suis et ce que j'ai été jadis. Je n'ai pas été aimée... moins que toi, et comme toi, j'ai voulu plaire à un seul homme. Mais quand la vieillesse fut venue décolorer ma chevelure, il m'a quittée, il m'a lâchée. Ce sera la même chose pour toi. Songe bien à ceci : si tu ne t'attaches qu'à lui seul pendant que tu es jeune, tu le regretteras amèrement, une fois vieille. Et avec la parfaite conscience d'agir pour le mieux, de toutes ses forces, elle pousse cette fille sincère et fidèle à devenir comme les autres cupide et trompeuse. Ce sont des animaux de proie que ces vieilles courtisanes. Et n'était qu'elles ne prennent point, la peine de couvrir leur bassesse d'un masque d'hypocrisie, on pourrait dire qu'avant Régnier, Plaute nous a présenté dans ses pièces, toute une galerie de Macettes, infâmes et odieuses intrigantes. C'est un soulagement que de passer des courtisanes, trop souvent ignoblement fourbes, aux esclaves toujours joyeusement fourbes. Ici, il n'est plus question de cupidité égoïste, d'intérêt personnel : au succès de leurs intrigues, les esclaves n'ont finalement à gagner que les verges, les chaînes, le moulin, sinon la potence ou la croix : ils le savent bien et ils sont les premiers à plaisanter sur leur récompense. Mais ils ne sont pas non plus dévouès au point d 'en devenir touchants. Ce n'est pas par un véritable zèle envers leurs maîtres qu'ils machinent leurs friponneries ; s'il leur arrive, par ci, par là, de témoigner le désir de leur être utile, bien plus souvent, ils laissent voir le bonheur tout désintéressé qu'ils éprouvent à tromper pour tromper. Avant tout, chez eux, c'est amour de l'art, affaire de vocation: c'est pour ainsi dire le libre jeu, spontané, allègre, d'un irrésistible instinct. Ils mentent, ils volent, ils dupent moins pour servir les amoureux que pour le plaisir: comme l'enfant court et gambade par besoin pur d'exercice et de mouvement. Et ce spectacle d'une joyeuse activité qui se déploie excite à lui tout seul la gaieté des regardants.
Aussi quelle verve, quelle souplesse d'esprit, quelle ingéniosité de fourberie, quelle fécondité'd'invention, ils montrent à l'envi l'un de l'autre. Nous ne pouvons tous les suivre. Ils sont trop. Laissons de côté Mercure. Il ne fait que jouer au bénéfice de Jupiter et pour son ébattement personnel, le rôle d'un esclave trompeur. Encore sa tâche est-elle trop aisée : la toute-puissance divine lui permet d'imposer l'erreur à ses dupes et de l'imposer par une transformation matérielle au lieu de la leur suggérer par ses habiletés. Pourtant il est visible qu'il y va de bon coeur et qu'il prolonge ou multiplie à plaisir les illusions et les quiproquos. Laissons Pardalisca, la rusée servante de la Casina. Elle n'apparaît qu'en un bref épisode, chargée de raconter au vieux débauché que Casina prise de folie furieuse le cherche, un poignard à la main. Mais avec quel art elle joue la frayeur; comme elle sait crier, se pâmer avec naturel, comme elle tient bien son rôle et jette l'épouvante dans l'âme de la vieille dupe, si tant est que Lysidame ait une âme. Laissons Curculio, ce parasite digne d'être esclave. Sa victime a été trop facile à berner : il lui a suffi de tricher son militaire, de le griser et de lui dérober son anneau: c'est de l'ouvrage bien fait et prestement fait ; ce n'est pas encore un chef-d'oeuvre. Laissons de même la musicienne de l'Epidicus, le sycophante du Trinummus, Sagaristion du Persa, Singe du Pseudolus, Milphion du Poenulus : agents subalternes, ils montrent certes un rare talent et des dispositions capables d'effrayer ceux même qui s'en servent ; mais enfin ils sont bons exécutants et tiennent bien leur partie : ce ne sont pas eux qui ont composé et qui dirigent le concert., ou le charivari. Contemplons seulement les maîtres. Dans l'Asinaire, c'est le beau couple de Léonide et de Liban. Le vieux débauché, Déménète, demande à Liban de favoriser les amours de son fils. Bien vite, le drôle se reproche de n'agir point assez rapidement:
« Allons, Liban, réveille-toi, maintenant et forge quelque ruse pour dénicher la somme. Voilà déjà longtemps que tu as quitté le vieillard pour aller au forum, et depuis ce temps-là, tu n'as fait que dormir et croupir dans l'oisiveté, que tardes-tu à dépouiller cette mollesse, à chasser cette paresse, à rappeler ton industrie et ta malice d'autrefois?». Quant à Léonide, il n'a pas même eu besoin d'exhortation. Une riche proie lui est tombée sous la main : en un clin d'oeil il a machiné son intrigue et il accourt demander assistance : « Si tu veux servir les amours de ton maître, voici une bonne occasion; seulement il y a aussi du danger : tous les jours seront de beaux jours pour les fouetteurs d'esclaves. C'est à cette heure, Liban, qu'il s'agit de déployer notre audace et nos ruses. Je viens d'imaginer une si belle canaillerie que nous allons passer pour les deux garnements les plus dignes de la potence qui soient au monde ». Vite ils se distribuent les rôles : l'un d'eux prend la place de l'intendant qui doit encaisser la somme convoitée, l'autre fait auprès de lui le compère en qualité d'esclave subalterne : malgré la défiance du débiteur et grâce au renfort que leur apporte le vieillard, les écus tombent entre leurs mains. Palestrion dans le Miles est seul et contre deux adversairès. Sans doute l'un et l'autre, l'esclave Scélèdre et le soldat Pyrgopolinice, sont de purs sots. Mais aussi, ce qu'il s'agit d'en obtenir n'est pas facile. Persuader à l'un qu'il n'a pas vu une scène qui lui crevait les yeux, arracher à l'autre une captive chèrement payée, ce sont deux tours de force. Nous avons vu comment Palestrion y est cependant parvenu et quelle troupe de complices il a dû mobiliser, instruire, déguiser, assister de ses leçons et de ses conseils. Il joue si bien son rôle qu'il le joue mème trop bien. Quand il va quitter son maître berné et dépouillé, il a peur que sa joie ne le trahisse et il s'empresse de feindre des regrets amers. Si bien que le soldat touché lui dit : « J'ai peine à me retenir de te faire rester ». Mais Palestrion ne perd pas sa présence d'esprit et il trouve la meilleure raison qui puisse convaincre un glorieux : « Garde t'en bien : on dirait que tu n'as ni sincérité, ni honnêteté, ni bonne foi; on dirait qu'excepté moi tu n 'as su trouver aucun esclave fidèle. Si je pensais que tu pusses le faire sans te déshonorer, je te le conseillerais le premier. Mais cela ne se peut pas : garde t'en bien ». C'est à de pareilles et si soudaines illuminations, que le grand Condé a dû sa gloire. Toxile du Persa et Pseudolus s'attaquent à un adversaire plus. redoutable, le pervers, leno. Ils n'en viennent pas moins à bout. Peut être Pseudolus.fait-il plus de bruit que de besogne : il est singulièrement aidé par le hasard et par la complaisance de son maître qu'amusent ses vantardises. Pourtant, il a bien son mérite aussi, quand il s'arrange pour tirer les vers du nez au messager qu'il s'agit d'écarter d'abord pour le supplanter ensuite, et quand, bien vite, en son absence, il subtilise par un faux messager et par de fausses lettres la jeune' fille que le naïf devait emmener. Toxile, lui, ne doit rien qu'à son ingéniosité.
C'est lui qui a conçu l'idée de faire vendre au leno la fille du parasite, pour la faire après réclamer par son père, en gardant l'argent. Avec quel air bonhomme, avec quelle équivoque ironique, il vient suggérer, en ami, cette funeste acquisition : « Que les dieux m'aiment, comme il est vrai que, par reconnaissance, je veux te faire faire une bonne affaire. Il y avait une chose que je ne te disais pas et je vais maintenant te l'exposer, pour que tu y gagnes une grosse somme. Je veux que tu te souviennes de moi toute ta vie ». Avec quelle indifférence bien jouée, il répond aux premières hésitations du leno : « Moi, cela m'est égal. Ce que j'en fais, c'était pour toi, pour te donner l'occasion de réussir un bon marché ». Avec quelle faconde il vante les mérites de la jeune fille, s'extasie à ses moindres mots, surexcite enfin la cupidité de son interlocuteur: « Dieux immortels! si tu l'achètes, il n'y aura pas de leno plus riche que toi. Tu dépouilleras les hommes à ton gré, de leurs domaines et de leurs patrimoin.es; tu seras en relation avec les plus grands personnages: ils rechercheront tes bonnes grâces, ils viendront faire la fête chez toi. La nuit, ils seront à faire du tapage devant tes portes, il les bruleront ! [si le leno n'ouvre pas tout de suite]. Si tu m'en crois, fais les garnir de battants de fer, fais de ta maison une maison de fer, mets-y un seuil de fer, une barre de fer, un anneau de fer. » Avec quels scrupules admirablement feints, il évite toute ingérence dans la négociation : « Tais-toi, tais-toi, s'écreit- il quand Dordalus s'informe du prix; tu agis comme un sot, comme un enfant. Il faut d'abord demander à la jeune fille des détails sur tonte l'affaire, quelle est sa famille, quelle est sa patrie, quels, sont ses parents. Je ne veux pas que tu me reproches de t'avoir, par mes conseils et mes exhortations, fait agir à la légère. Je veux que tu l'interroges. Qu'attends-tu demande toi-même, en personne, la permission de lui poser les questions que tu voudras. Le vendeur m'a dit à moi qu'il le permettait, mais j'aime mieux que tu te présentes toi-même, pour qu'il ne te considère pas comme un homme nul ». Et le leno, trompé, s'enferre lui-même. Mais des trois fourbes qui nous restent, lequel mérite le plus la gloire et les châtiments? lequel est le plus digne d'être fouetté avec des verges d'or? Chysale des Bacchis? Epidicus? ou Tranion de la Mostellaria? L'admiration hésite et, comme la Victoire suspendue entre deux armées, ne sait où se poser en repliant ses ailes. Quel homme que Tranion! Le père revient et va trouver sa maison envahie par les débauchés et les courtisanes. Le fils pris en flagrant délit tremble et se désole. Mais Tranion est là. D'un mot il calme tout le monde ; et il attend de pied ferme, confiant en son génie: « L'homme qui n'a point de coeur au ventre, n'importe qui, le plus sage ou le plus sot, peut bien improviser des tours de coquins aussi vite qu'on voudra. Mais ce qui est difficile, ce qui est l'oeuvre de l'homme habile, c'est de faire que les tours de coquin médités et réalisés soient tous sans danger et réussissent sans qu'il lui en cuise, sans qu'il écope rien qui lui fasse regretter de vivre. C'est ce que je vais faire, moi. Tout le trouble que nous avons mis ici, je vais l'apaiser, le calmer et je ferai si bien qu'il ne nous arrive aucun ennuii ». En effet, sa présence d'esprit suffit à tout ; chaque fois qu'un nouvel adversaire entre en ligne, il trouve des troupes fraîches à lui opposer. L'histoire de fantôme qu'il raconte à son maître l'écarté de chez lui. Survient l'usurier qui va tout faire découvrir : un nouveau mensonge est vite inventé et le maître verse ce qu'il croit le prix d'une autre maison achetée à bon compte.
Apparaît à son tour le véritable propriétaire de la maison : une histoire forgée pour lui explique la visite domiciliaire à laquelle procède le prétendu acquéreur; une histoire forgée pour ce dernier l'empêche de parler de son emplette. Mon Tranion courant de l'un à l'autre, imagine les réponses vraisemblables, fournit les explications demandées, prévient ou répare toute parole fâcheuse pour lui : on dirait un jongleur dont les mains subtiles arrivent toujours à temps pour rattraper avant leur chute les sabres qui dansent en l'air. Poutant Napoléon a son Waterloo. Un fâcheux révèle la vérité! Alors l'insolence du héros se donne libre carrière: à l'abri sur l'autel domestique, il raille, il nargue effrontément celui qu'il a berné; et il n'en finit pas moins par conserver intact le cuir de son dos. Et Epidicus ! Celui-là se trouve, dès le début, dans une situation plus fâcheuse encore. Son vieux maître cherchait une. fille née d'un amour secret d'autrefois et son jeune maitre aimait une joueuse de flûte; il a fait passer la maîtresse du fils pour la fille du père, et le vieillard l'a rachetée. Mais voici que le jeune homme, inconstant, revient de l'étranger avec une captive, et exige d'Epidicus les quarante mines qu'il lui faut pour la payer, l'esclave doit faire une nouvelle friponnerie et défaire l'ancienne! Il ne désespère pas. Tout bouillant de zèle, il court auprès du vieillard et lui raconte une histoire effrayante : le jeune homme a une maîtresse en ville et, dès son retour, il va dépenser des sommes énormes à l'affranchir. Le père se désole : il se demande comment prévenir ces folies. Alors Epidicus, la bouche enfarinée de sagesse et de modestie: «S'il était possible que j'aie plus de prudence que ton ami et toi, dit-il, je vous donnerais un bon conseil, que vous approuveriez, je crois, l'un et l'autre ». On le presse de donner ce conseil; il se récuse d'abord par humilité : «C'est à vous, hommes pleine de prudence, de parler les premiers, et moi après vous ». On insiste. Il veut bien parler, mais d'abord il tient à montrer qu'il ne cherche pas à s'imposer : « Si mon avis vous plait, usez-en ; s'il vous déplait, trouvez mieux. Ce n'est pas pour moi que se font ici les semailles ni les récoltes. Je ne veux que ce que vous voulez ». On l'encourage et on le remercie. Eh bien, dit-il, prévenez le jeune homme, achetez sa maîtresse et l'expédiez bien loin . Les deux vieillards reçoivent cet avis avec enthousiasme. C'est Epidicus qui sera chargé de la négociation ; mais l'ami du père, sur sa demande expresse, doit l'accompagner : un si honnête homme et lui agit si loyalement ne craint pas d'être surveillé. L'argent reçu, il le donne au jeune maître et il amène au vieillard une complice bien stylée, une musicienne affranchie depuis longtemps. Les dupes se réjouissent et quand un rival du fils demande à leur acheter la maîtresse du jeune homme, vite ils lui présentent leur nouvelle emplète. Mais tout se découvre alors: le rival ne veut point de cette intruse, il veut la joueuse de flûte, et la musicienne à son tour déclare qu'elle s'est louée pour jouer à un sacrifice mais qu'elle ne peut être vendue. Epidicus est en danger. Heureusement, la providence des canailles lui fait découvrir que la captive est justement la fille tant cherchée par le vieillard. Sûr de se tirer d'affaire, il arrive alors, admirable de calme et d'insolence : « Pourquoi me cherches-tu? Pourquoi te donnes-tu cette peine? pourquoi fatigues-tu ton ami? Me voici! Est-ce que je me suis sauvé? Est-ce que j'ai quitté la maison ? Est-ce que je me suis caché ? Je ne te supplie pas. Tu veux me lier? tiens, voici mes mains. Tu as des courroies; je te les ai vu acheter. Qu'attends- tu ? lie donc ! ». Confondus de tant d'audace, les vieillards l'interrogent. Il avoue tout, tranquillement. Puis, avec négligence, il invite le père à rentrer chez lui voir ce qui s'est passé. Le vieillard reconnaît sa fille et accourt pour délier Epidicus. Mais Epidicus ne veut plus être délié; il faut qu'on le prie; et «'est à grand peine qu'il daigne enfin y consentir. Et Chrysale enfin ! A chaque instant cet homme admirable se surpasse lui-même. Il débute par un beau coup double : il assure une belle somme à son jeune maître et par une heureuse invention il expédie le père lui-même, bien loin : « Il est bâté, le vieux, s'écrie-t-il, et il en a plus que sa charge. Je n'ai pas mal combiné mon affaire pour favoriser les amours de mon jeune maître. Je me suis si bien arrangé qu'il prendra sur la somme ce qu'il voudra et qu'il remettra à son père tout juste ce qu'il lui plaîra de remettre. Le veillard va aller chercher le dépôt à Ephèse, et pendant ce temps nous mènerons ici joyeuse vie, pourvu du moins qu'il n'emmène ni son fils ni moi. Quel branle-bas grâce à moi !». Malheureusement, le jeune homme a une faiblesse : il avoue tout à son père, lui rend l'argent, lui dénonce Chrysale. Puis il se repent et redemande son assistance à l 'esclave. Les grandes circonstances seules font rendre au génie tout ce dont il est capable. En cette rencontre critique, Chrysale, de sa défaite même fait surgir un nouveau triomphe. « C'est une affaire terriblement difficile que j'entreprends, et je crains bien aujourd'hui d'y perdre mes peines. Mais maintenant, il me faut mon vieillard furieux, enragé; car, pour le succès de ma fourberie, il ne convient pas qu 'il soit de sang-froid à ma vue. Je m'en vais le retourner de la bonne; manière pour peu que je vive: il va sortir de mes mains frit comme un pois frit ». Il prie son jeune maître de rédiger une dénonciation explicite où toutes ses fourberies soient dénoncées puis, astucieux Bellérophon, il l'apporte au vieillard. Couvert de reproches et d'injures, lié, battu, son calme ne se dément point. Il prend des airs de martyr. On te trompe, dit-il à son maître, et ce n'est pas moi; on te vend et ce n'est pas moi. « Va! Un jour tu me donneras toi-même ton argent; tu me supplieras de l'emporter quand tu sauras dans quel danger, en quelle extrémité se,trouve mon accusateur; alors tu donneras la liberté à Chrysale ; mais je ne l'accepterai pas». Et il mène le vieillard à la porte de la maison où son fils fait la débauche ; il le lui montre aux côtés de la femme d'un militaire terrible; il le met en présence de ce militaire même : et pour sauver son fils du jaloux, le pauvre homme terrifié donne ce qu'on veut. Le procédé a si heureusement réussi que Chrysale, mis en goût, le renouvelle, en le variant. Il arrive avec une seconde lettre : le jeune homme y avoue une autre dette et implore son père. Chrysale écoute la lecture avec gravité, et la coupe de temps en temps par des réflexions sentencieuses : « Je l'avais bien prévenu... Je le lui avais bien dit... Comme on se fait humble quand on est en faute ! ». Il prêche la sévérité : « Si tu es raisonnable, tu ne lui donneras rien. Mais si tu lui donnes, qu'il prenne un autre commissionnaire que moi. Tu auras beau me l'ordonner, pour moi, je ne lui porterai rien. Je suis déjà assez suspect, malgré mon innocence ». Puis il s'adoucit un peu, mais demeure inébranlable dans sa résolution de rester en dehors de tout cela : " Je ne veux pas aujourd'hui te donner le moindre avis. Je ne veux pas que, s'il y a quelque sottise faite, tu puisses dire que c'est sur mon conseil. Mais, moi, si j'étais à ta place, j'aimerais mieux donner l'argent que de laisser mon fils se perdre. Il y a deux partis ; vois lequel tu veux choisir : ou tu perds ton argent ou ton fils se parjure. Pour moi, je ne t'exhorte à rien, je ne te détourne de rien, je ne te conseille rien. Il te fait pitié ? Il est ton fils, c'est tout naturel. S'il te faut encore perdre ton argent, cela vaut pourtant mieux que de laisser le jeune homme se déshonorer ». Mais, quand on l'invite à recevoir l'argent, il s'y refuse ; il ne veut rien entendre: c'est contraint et forcé qu "il accepte enfin. Il l'avait bien prèdit, le volé est venu supplier le voleur de consentir à lui prendre son bien. Ainsi se succèdent et s'engendrent les friponneries : de la bouche des esclaves, c'est un inépuisable jaillissement d 'ingénieuses fourberies et de mensonges intarissables. Et la gaîté de ces drôles n'est pas moins jaillissante. Ils sont les premiers à s'amuser du spectacle qu'ils nous donnent. Ils rient de tout. Ils rient de leurs dupes, cela va sans dire. Ils rient de leurs propres inventions; et comme un chanteur, par virtuosité pure, ajoute des fioritures à la partition, par virtuosité, eux aussi, par luxe, par une sorte d'ivresse de leur imagination, ils brodent d'arabesques bouffonnes la trame de leurs intrigues.
Léonide et Liban ont escroqué le prix des ânes vendus et se congratulent de leur succès, ils vont aller mettre en sùreté leur larcin, quand Liban pousse un cri : « Ah ! attends ! il me vient une idée : il faudrait bien que j'aie un bâton? Pourquoi? demande l'autre. Pour taper sur les ânes, s'ils allaient nous trahir en se mettant à braire, au fond de la bourse» .
De même Sagaristion, chargé d'acheter des boeufs pour son maître, s'est approprié l'argent qu'on lui a confié. Il arrive triomphant vers Toxile son complice, la bourse au cou : Je m'en vais faire comme il faut le faraud devant lui ; je m'en vais m'avancer, les poings sur les hanches, fastueusement drapé dans mon manteau. TOXILE. Quel est celui-là qui vient comme un pot à deux anses ? — SAGARISTION. Toussons avec un air d'importance! -TOXILE. Mais c'est Sagaristion Eh! Sagaristion, qu'est-ce qui se passe? Comment vas-tu? Mais qu'est-ce que c'est que cette enflure que tu as au cou? — SAGARISTION. C'est un abcès. N'y touche pas, je t'en prie. Quand on y porte la main, cela me fait un mal horrible ! — TOXILE. Quand cela t'est-il venu ? — SAGARISTION. Aujourd'hui. — TOXILE. Fais-le percer. — SAGARISTION. Je crains qu'il ne soit pas mûr et que cela me fasse plus mal après. — TOXILE. Voyons un peu ton mal. — SAGARISTION. Gare! gare! éloigne-toi ; prends garde aux coups de corne. — TOXILE. Comment? — SAGARISTION. C'est qu'il y a une paire de boeufs dans la bourse. — TOXILE. Fais-les sortir : ils vont mourir de faim. Envoie les paitre. — SAGARISTION. J'ai peur de ne plus pouvoir les ramener à l'écurie, s'ils cornent les chiens. — TOXILE. Je te les ramènerai, moi ; n'aie pas peur. — SAGARISTION. On aura confiance : je te les prêterai (1).

(1) Persa, vers 306 sqq.

Ce n'est pas seulement pour nous, c'est pour eux aussi et leur propre plaisir que les deux gaillards jouent cette comédie et font les gens d'esprit. Ils rient d'eux-mêmes, de leur propre canaillerie, de leurs hauts faits passés, et des râclées ou même des supplices qui les menacent. Ce genre de plaisanteries patibulaires paraît avoir pour eux un agrément inexprimable ; et quand ils se mettent sur ce terrain, leur faconde ne tarit plus. Ecoutons Léonide et Liban faire leur mutuel éloge et se rappeler réciproquement leurs exploits :
LIBAN. Nous devons de grands éloges et de grandes actions de grâces à la déesse Perfidie. Munis de ruses, de fraudes, de mensonges, confiants en la solidité de nos épaules, qu'a fortifiées le baume des verges, bravant aiguillons, lames de fer rouge, croix, fers, nerfs de boeufs, chaînes, prisons, carcans, entraves, liens, défiant ces fouetteurs zélés qui connaissent si bien notre dos et l'ont tant de fois couvert de cicatrices, nous avons mis en déroute leurs légions, leurs troupes, leurs armées, vaincues de haute lutte par nos parjures. Voilà ce qu'ont obtenu le mérite de mon collègue et ma complaissance envers lui! Où est l'homme qui affronte les etrivières plus intrépidement que moi? — LÉONIDE. Ah certes! tu ne pourrais, aussi bien que moi, parler de tous tes mérites, ni de tout ce que, en paix comme en guerre, tu as accompli... de canailleries ! Oui, pour te rendre justice, il y en a des masses à rappelerl quand tu as trompé un homme qui se fiait à toi; quand tu as trahi ton maître; quand à bon escient, dans la formule solennelle, tu t'es allègrement parjuré; quand tu as percé le mur pour voler; quand ta as été pris en flagrant délit; quand, suspendu par les mains, tu as tant de fois soutenu ta cause, contre huit hommes audacieux et robustes, hardis maîtres fouetteurs ! — LIBAN. Ah! Léonide, Tout ce que tu dis là est vrai, j'en conviens. Mais de toi aussi, on peut récapituler, et sans mentir, bien des canailleries : quand tu as de propos délibéré trompé un homme qui se fiait à toi ; quand tu as été pris la main dans le sac et bien rossé; quand tu t'es parjuré; quand tu as commis un sacrilège; quand tu as, sans répit, dépouillé, tracassé, compromit tes maîtres; quand tu as nié le dépôt qu'on t'avait confié; quand, pour être fidèle à ton amie, tu as été infidèle à ton ami; quand la dureté de tes épaules a mis sur les dents huit vaillants licteurs armés de bonnes verges bien souples1 Est-ce bien répondu? et mon collègue est-il content de cet éloge (1) ? Et ce n'est là qu'un exemple. Combien de fois ailleurs célèbrent-ils avec la même verve l'agrément d'être pendu, un poids de cent livres aux pieds, ou d'aller faire une excursion « en ces endroits où une pierre use l'autre, en la frottant, où des vauriens pleurent en broyant l'orge, en ces îles des Verges tapantes et des Chaînes sonnantes, le cuir des boeufs morts se promène sur le dos des hommes vivants (2) ».

(1) Asinaire, vers 545 sqq. — Cf. Sbrigani et Nérine dans Monsieur de Pourceaugnac.

(2) Asinaire, vers 30 sqq.

Ces perspectives paraissent leur procurer une telle joie que les spectateurs auraient vraiment mauvaise grâce à. s'en affecter plus qu'eux et à ne pas en rire comme eux. Et enfin ils rient des amoureux qu'ils assistent. Quand le jeune homme pousse de gros soupirs en songeant à sa bien-aimée, en relisant et relisant ses lettres, quand il boit ses paroles ou dévore ders yeux sa beauté, l'esclave est là, goguenard et railleur. Il parodie les élans de son maître et, roulant ses yeux, prononce de grotesques paroles de tendresse ; il ridiculise son enthousiasme et, avec un ironique sang froid, il en fait la contre-partie, mêlant sa prose la plus vulgaire, la plus cynique même à toute cette poésie; aux félicités que se forge l'amoureux, il oppose la triste réalité, la coquetterie de la maîtresse, son infidélité, l'imminente colère du père prêt à sévir. Auprès de ce don Quichotte, il joue de parti-pris le rôle de Sancho-Pansa, d'un Sancho-Pansa qui outre son bon sens terre à terre aurait l'esprit mordant et la verve caricaturale. Et même il ne se borne pas toujours là. Comme il a le bon bout, que c'est lui qui détient l'argent et que l'argent est indispensable, il prend sa revanche de sa servitude, il jouit à son tour d'humilier son maître. C'est ainsi que Léonide èt Liban, ces deux maîtres coquins se font une joie de traiter le pauvre Argyrippe et sa chère. Philénie. Argyrippe se désole ; il ne voit aucun moyen de sauver son amie; il pleure; il veut mourir. Surviennent les deux drôles ; ils ont conquis l'argent ; mais ils ne le lui donnent pas tout.de suite: ils entendent le lui faire acheter.
LÉONIDE, (à Liban), Si on lui jouait un bon tour? — LIBAN. Oh ! bonne idée! — LÉONIDE. Veux-tu que sous ses yeux je me fasse embrasser par Philénie? — LIBAN. Je voudrais bien voir cela.. — LÉONIDE, (à Argyrippe et à Philcnie). Ecoutez; faites attention; dévorez mes paroles! Avant tout, nous reconnaissons hautement que nous sommes tes esclaves. Mais si nous te donnons les vingt mines, de quel nom nous appelleras- tu? — ARGYRIPPE. « Mes affranchis ». — LÉONIDE. Pas « mes maîtres ?» — ARGYRIPPE. Oui, « mes maîtres ». — LÉONIDE. Eh bien ! les vingt mines sont là, dans cette bourse. Je te les donnerai si tu veux. — ARGYRIPPE. Que les dieux te conservent à jamais, sauveur de ton maître, honneur du peuple, trésor de ressources, salut de ma vie, protecteur de l'amour ! Allons, donne la, mets la à mon cou Pas si vite ! Léonide connait trop bien ses devoirs: c'est à lui, l'esclave, de porter les fardeaux, et son maître doit marcher les. mains vides. Puis il change de ton et énonce ses exigences: Il faut que Philénie l'implore, il faut qu'elle lui adresse de tendres paroles, il faut qu'elle l'embrasse, il faut qu'Argyrippe le sûpplie, il faut qu'il lui embrasse les genoux ! Le maître s'exécute, puis tend la main. Mais Léonide est un homme scrupuleux ; il n'est que co-propriétaire de l'argent et son associé a les mêmes droits que lui; à son tour. « C'est très gentil et très aimable à toi. Si la bourse m'appartenait, tu ne me la demanderais pas en vain. Mais mieux vaut la demander à mon collègue : c'est lui qui me l'avait donnée à garder. Allons ! fais l'aimable comme il faut. Tiens, Liban, prends-ça ». Et tout est à recommencer. Liban se promène de long en large: il se fait prier par son maître, par la jeune femme, il se fait embrasser lui aussi.
Il invente même quelque chose de mieux. Ah! dit-il à son maître, vous ne voulez pas qu'elle m'embrasse? vous ne me trouvez pas assez beau pour cela? vous allez commencer par me porter. Et le pauvre Argyrippe marche à quatre pattes, tandis que Liban pérore sur son dos : « Voilà comme on mâte les orgueilleux.
Tiens-toi donc, comme tu faisais quand tu étais petit. Oui, ainsi ! marche! Très bien ! il n'y a pas de cheval meilleur que toi. Hein! qu'est-ce que c'est? Comme tu marches mal ! Je vais te supprimer ton avoine, si tu ne vas pas. Maintenant, à coups d'éperon, je m'en vais te faire monter cette pente au trot. Puis je te donnerai à un meunier, pour qu'il t'apprenne à galoper. Allons, halte ! je vais mettre pied à terre à cette descente, quoique tu ne vailles rien. ». C'est la mésaventure que le moyen-âge attribuait à Aristote ; mais il doit ètre plus agréable de porter sur son dos une belle capricieuse qu'un esclave insolent, et Argyrippe a payé cher l'assistance du fripon. Et le dernier trait comique des esclaves fourbes, c'est l'importance qu'ils se donnent. Ils se croient des personnages, des « poètes », comme ils disent quelquefois, de grands politiques et.d'admirables généraux, comme ils le répètent plus souvent. Quand ils préparent leurs intrigues, ils n'annoncent point qu'ils vont y songer, mais qu'ils rassemblent leur sénat dans leur tête, et ils affectent, pour éblouir ceux qui sollicitent leurs services des attitudes de grands penseurs. Palestrion, invité à trouver le moyen de museler cet imbécile de Scélèdre, se retire majestueusement à l'écart, et conduit sa délibération avec une solennité burlesque.
Voyez comme il se tient là, le front chargé de soucis, plongé dans. sa méditation! Ses doigts battent fièvreusement sa poitrine; on dirait qu'il veut faire sortir son coeur. Voici qu'il se détourne ; bien campé, la main gauche sur sa cuisse gauche, de la main droite, il compte avec ses doigts, frappant sur sa cuisse gauche. Comme il a frappé vidlemment! cela ne va pas à son gré. Il a fait claquer ses doigts; quelle peine il se donne; il change de position à chaque instant. Ah! voici qu'il secoue la tète : ce qu'il a trouvé ne le satisfait pas. En tout cas, il ne nous servira pas un plat cru, mais un plat de sa façon, bien cuit. Et mais ! il bâtit : son bras sert de colonne à son menton. Ah! je n'aime pas ce genre de construction : j'ai entendu dire qu'un poète barbare portait ainsi sa tête sur deux colonnes, et que deux gardiens se tenaient nuit et jour à ses pieds. Bonheur ! joie! Le voici qui se redresse d'une manière gracieuse et théâtrale. Il n'aura pas de cesse aujourd'hui avant
d'avoir parfait le plan qu'il cherche. Il y est ! (1)

(1) Miles, 200 sqq.

Mais, quand aux délibérations l'action a fait place, quand ils sont dans tout le feu de la bataille ou dans l'enivrement de la victoire, alors, quel orgueil, quelle satisfaction d'eux-mêmes, quelle débauche de métaphores guerrières: On chante que les Atrides ont accompli des exploits magnifiques, parce que, à l'aide des armes, de leur cavalerie, de leur infanterie, de leurs guerriers d'élite, de leurs mille navires, ils ont, après dix ans de siège, conquis enfin la ville de Priam, Pergame, dont les dieux mêmes avaient bâti les remparts. Mais ce n'était là qu'un jeu, en comparaison de ce que je vais faire en prenant d'assaut mon maître, sans flotte, sans armée et sans tant de soldats. J'ai pris, j'ai enlevé d'assaut l'or du vieillard pour les amours de son fils, mon maître. Maintenant, avant qu'il arrive ici, c'est le moment de déplorer son sort, jusqu'à ce qu'il paraisse. (Il chante.) 0 Troie! ô patrie! ô Pergame! ô Priam! Tu es perdu, vieillard! Infortuné! tu seras tapé de 400 philippes d'or! Car ces tablettes scellées et cachetées que je porte ici, ce ne sont point des tablettes : c'est le cheval de bois qu'ont fait entrer les Grecs. Pistoclère est Epéus : c'est lui qui les a fournies. Mnésiloque est Sinon abandonné; mais il n'est pas couché sur le bûcher d'Achille, il est à table, et tient Bacchis dans ses bras : l'autre Sinon eut un feu pour donner le signal, celui-ci brûle lui-même. Moi, je suis Ulysse dont la prudence a su tout conduire. Tous les mots écrits dans cette tablette, ce sont les soldats armés et pleins d'ardeur portés dans le cheval. Ainsi, tout m'a réussi jusqu'à présent et ce n'est pas le fort, mais le coffre-fort qu'attaquera mon cheval : et, l'or du vieux, il va le ruiner, l'anéantir, le soutirer... Le chant de triomphe se continue longtemps : c'est l'Iliade d'un Achille à la conscience légère. Encore un autre hymne d'orgueil où ne paraît pas moins la haute opinion que le fourbe a de lui-même, mais où la théorie de l'intrigue, le devoir d'être intrigant s'expriment d'une manière plus explicite et plus dogmatique : Un homme comme moi vaut de l'or ; c'est une statue d'or que l'on doit me dresser. J'ai accompli deux exploits aujourd'hui; je m'enorgueillis d'une double dépouille. J'ai joliment joué mon vieux maître aujourd'hui! comme il a été berné! Le rusé vieillard, je l'ai si bien vaincu et convaincu par mes ruses qu'il a toute confiance en moi. Quant à mon amoureux de jeune maître, avec qui je bois, je festine, je fais la fête, je lui ai procuré des trésors de roi qu'il n'a qu'à se baisser pour prendre chez lui sans passer sa porte.Qu'est-ce que c'est qu'un Parménon, un Syrus qui soutirent à leucs maîtres deux mines ou trois ? Rien n'est plus méprisable qu'un esclave sans ressources, qui n'a pas un esprit fécond en expédients et qui ne sait pas, au premier besoin, tirer quelque chose de sa cervelle ! Un homme n'est bon à rien, s'il ne sait faire à la fois le mal et le bien. Soyons canaille avec les canailles et pillons, volons avec les voleurs ! Un homme qui vaut quelque chose, qui a l'esprit subtil doit prendre toutes les formes, bon avec les bons, malin avec les malins; quelles que soient les circonstances, tel il doit être (1).

(1) Bacchis, 640 sqq.

Ainsi parle le fourbe et ainsi fait-il. Mais, comme on le voit, il n'est que fourberie pure et rien autre chose : habileté à tromper, joie de tromper, fierté d'avoir trompé, c'est là son caractère et son caractère, tout entier. Aucun de ces esclaves intrigants ne se distingue des autres esclaves intrigants, comme aucune courtisane rusée ne se distingue des autres courtisanes rusées; de même parmi les grotesques, aucune mégère, aucun débauché, aucun sot ne se distingue des autres mégères, des autres débauchés, des autre sots qui représentent le même défaut, le même vice, le même ridicule; de même enfin, parmi les fantoches, aucun leno, aucun soldat, aucun parasite ne se distingue des autres lenones, des autres soldats, des autres parasites qui personnifient la même profession vouée à la caricature. Il n'y a point là d'individu doué d'une personnalité véritable et vivant d'urie vie réelle.
Les uns ont été surtout empruntés par l'auteur à la tradition comique qui déjà les avait réduits à une uniformité conventionnelle. Les autres, types de comédie eux aussi sans aucun doute, ont pu cependant être tirés par lui de l'observation des moeurs contemporaines. Néanmoins son imagination les a à leur tour transformés ou déformés de la même façon ; par une simplification hardie, elle les a tous ramenés à n'être qu'une malice amusante, qu'un vice amusant, qu'une bêtise amusante, comme les premiers n'étaient qu'un rôle amusant. Il a fallu à Plaute, pour les mettre en scène, de la gaîté, de la verve, le don caricatural d'esquisser les masques, d'allumer dans leurs yeux une flamme passagère, de leur prêter des grimaces qui simulent la vie, en un mot il a fallu l'instinct dramatique et le sens inné du comique. Il ne lui a fallu pourtant ni effort d'observation ni perspicacité psychologique. Les héros sont joyeux, bouffons, irrésistibles parfois; ils ne sont point vrais. C'est déjà du Regnard; ce n'est pas encore du Molière.

FIN DE L'OUVRAGE

 

Les ouvrages de Plaute, cités ici, sont par là.

Vers le tome II

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