Proscription
Proscriptions :
Le terme vient du verbe : proscribere signifiant : " annoncer par écrit, publier, proclamer, vendre par annonces d'affiches ".
Mais au temps de Sylla, ce verbe voulait dire : vendre les biens de ceux qui avaient été condamnés à mort.
" Les maux de la guerre civile semblèrent être à leur fin, quand l'inhumanité de Sylla les accrut…Sylla fut le premier qui donna l'exemple de la proscription : et plus aux dieux qu'il eut été le dernier ! Une récompense fut attachée publiquement au meurtre d'un citoyen romain…L'assassin le plus ensanglanté recevait le plus large salaire ! La tête d'un citoyen fut mieux payée que celle d'un ennemi ! Le meurtrier hérita de celui qu'il égorgeait ! La faction ne poursuivait pas seulement ceux qui s'étaient armés contre elle ; beaucoup de citoyens innocents de ces crimes furent immolés. On mit à l'encan les biens des proscrits. Les enfants, dépouillés de la fortune de leurs pères, le furent aussi du droit d'aspirer aux honneurs ; et pour comble d'indignité, les fils de sénateurs furent assujettis à toutes les charges du sénat, quoiqu'ils en eussent perdu les avantages. " Velleius Parterculus, II, 28, traduit par Desprès, Panckoucke éditeur.
Autre version, celle de Mommsen :
" De sa nature, il inclinait au pardon. Sanguin par tempérament, il entrait dans des colères terribles…mais cette soif chronique de la vengeance qui rongea Marius dans sa vieillesse, avec son naturel insouciant et léger, Sylla ne la ressentit jamais…Débarqué en Italie, il avait sérieusement offert le pardon et l'oubli : nul de ceux qui vinrent faire leur paix n'avait été repoussé…A peine a-t-il pris la direction des affaires qu'en vertu des pouvoirs à lui confiés, Sylla déclara ennemis publics et hors la loi tous les fonctionnaires civils et militaires qui, après le traité conclu avec Scipion, ont persistés à défendre la révolution et tous les citoyens qui se sont signalés par l'ardeur de leur zèle révolutionnaire. A qui tue un ces hommes, non seulement l'impunité est assuré…mais il est promis une récompense de 12.000 deniers : sous les peines les plus sévères, il est défendu même à leur progéniture de prêter secours aux condamnés. Leurs biens comme butin de guerre, échoient à l'Etat : leurs enfants et petits enfants sont exclus des honneurs politiques (cursus honorum) mais s'ils sont d'ordre sénatorial, ils demeurent tenus des charges incombant aux sénateurs…Quant au butin et aux biens de l'ennemi, il en fut disposé de même. Par raison politique, Sylla avait voulu que les plus notables citoyens prissent part aux enchères : beaucoup obéirent volontiers ; et le jeune Marcus Crassus, entre autres, se signala par l'ardeur de ses mises…le dictateur se porta enchérisseur lui-même, ainsi que Metella, son épouse, ainsi qu'une multitude d'autres personnages, petits et grands, ainsi que ses affranchis et ses compagnons de table… " traduit de l'allemand par C. A. Alexandre, collection bouquins, Robert Laffont.
Vers la fin de l'année 82 avant J.C., Sylla se fit accorder tous les pouvoirs par le peuple et devenu dictateur, il proscrivit les partisans de Marius, cet acte officiel peut faire penser qu'il songea à éviter des vendettas personnelles et des règlements de compte. Cette décision, qui devait faire couler du sang et asseoir son pouvoir, fut légalisée par la loi Cornelia de proscriptione et proscipti mais dans un premier temps le Sénat refusa cette forme de vengeance, il dut donc présenter ses désirs devant l'assemblée du peuple. Il dressa ainsi une liste de personnes qu'ils désiraient voir éliminer, c'est-à-dire mortes. En premier, il fit désigner les consuls de l'année puis ceux de l'année précédentes, pourquoi ? Parce qu'ils avaient été nommés avec le consentement de Marius et étaient proches de lui. On pouvait y voir le nom de Sertorius qui était déjà parti en Espagne et celui de Marcus Junius Brutus, le père du meurtrier de César. Tous ceux qui y figurait devaient être tués et leurs biens vendus publiquement. Il va s'en dire que les proches de Sylla étaient favorisés dans ces ventes à bas prix. Ceux qui avaient tués ou donnés des renseignements sur des proscrits recevaient en r récompense 40.000 sesterces payés par le questeur sur les fonds publics tandis que ceux qui les avaient hébergés étaient punis de mort. Des bandes armées parcouraient le pays pour débusquer des proscrits. Catilina était à la tête de l'une d'elle, composée de Gaulois. Il aura à la fin des proscriptions amassé une grande fortune, prise sur les biens de ses victimes, selon Cicéron, parmi ces dernières figuraient son frère et son beau-frère. Ces listes firent à peu près 520 victimes.
" Dès que Sylla eut commencé à faire couler le sang, il ne mit plus de bornes à sa cruauté, et remplit la ville de meurtres dont on n'envisageait plus le terme. Une foule de citoyens furent les victimes de haines particulières ; Sylla, qui n'avait pas personnellement à s'en plaindre, les sacrifiait au ressentiment de ses amis, qu'il voulait obliger…Il commença donc par proscrire quatre-vingts citoyens, sans en avoir parlé à aucun des magistrats. Comme il vit que l'indignation était générale, il laissa passer un jour, et publia une seconde proscription de deux cent vingt personnes, et une troisième de pareil nombre. Ayant ensuite harangué le peuple, il dit qu'il avait proscrit tous ceux dont il s'était souvenu ; et que ceux qu'il avait oubliés, il les proscrirait à mesure qu'ils se présenteraient à sa mémoire. Il comprit dans ces listes fatales ceux qui avaient reçu et sauvé un proscrit, punissant de mort cet acte d'humanité, sans en excepter un frère, un fils ou un père. Il alla même jusqu'à payer un homicide deux talents, fût-ce un esclave qui eût tué son maître, ou un fils qui eût été l'assassin de son père. Mais ce qui parut le comble de l'injustice, c'est qu'il nota d'infamie les fils et les petits-fils des proscrits, et qu'il confisqua leurs biens. Les proscriptions ne furent pas bornées à Rome ; elles s'étendirent dans toutes les villes d'Italie…Un Romain nommé Quintus Aurélius, qui ne se mêlait de rien, et qui ne craignait pas d'avoir d'autre part aux malheurs publics que la compassion qu'il portait à ceux qui en étaient les victimes, étant allé sur la place, se mit à lire les noms des proscrits, et y trouva le sien. " Malheureux que je suis, s'écria-t-il, c'est ma maison d'Albe qui me poursuit. " Il eut à peine fait quelques pas, qu'un homme qui le suivait le massacra. " Plutarque, Sylla, 31.
" L'opposition des optimates fit échouer les prétentions de César, qui, pour affaiblir à son tour leur autorité par tous les moyens possibles, releva les trophées de Gaius Marius sur Jugurtha, sur les Cimbres et sur les Teutons, monuments autrefois renversés par Sylla; et quand on informa contre les sicaires, il fit ranger parmi ces meurtriers, malgré les exceptions de la loi Cornélie, ceux qui, pendant la proscription, avaient reçu de l'argent du trésor public pour prix des têtes des citoyens romains. " Suétone, vie de César, 11.
Ce régime de proscriptions une fois établi, resservit durant le second triumvirat.
" Il gouverna pendant dix ans la république en qualité de triumvir. Il s'opposa quelque temps à ses collègues qui voulaient des proscriptions; mais il y mit ensuite plus de rigueur qu'aucun d'eux. En effet, ils se montrèrent souvent sensibles aux recommandations et aux prières; lui seul s'obstina à ne faire grâce à personne. Il alla jusqu'à proscrire Toranius son tuteur, qui avait été le collègue de son père dans l'édilité. " Suétone, vie d'Auguste, XXVII.
Les personnes visées furent même plus nombreuses puisqu'on parla de 2000 chevaliers et de 300 sénateurs exécutés, chiffres avancés par Appien.
Ces listes furent l'objet d'après marchandages de la part des triumvirs, chacun voulut y mettre ses propres ennemis qui n'étaient pas forcément ceux de l'Etat ou des deux autres triumvirs mais on y retrouva l'oncle d'Antoine ainsi que le propre frère (aîné) de Lépide. Un des buts principaux était de recueillir de l'argent, les caisses de l'Etat étant désespérément vides, ils en avaient un besoin pressant pour entretenir leurs armées mais les acheteurs ne précipitaient pas acquérir les biens des proscrits. D'ailleurs, un certain nombres d'entre eux parvinrent à fuir, ils allèrent se réfugier auprès de Sextius Pompée (fils du Grand Pompée) qui fit savoir qu'il doublerait la prime accordée à celui qui en sauvera un ou ils rejoignirent Cassius ou Brutus. Malheureusement Cicéron qui était l'objet de la haine d'Antoine après les Philippiques lui fut laisser en pâture et fut abandonné par Octave, lui ne réussit pas à fuir et fut vite rejoint par des assassins.
" Ils étaient à peine sortis, que les meurtriers arrivèrent : c'était un centurion nommé Hérennius, et Popilius, tribun de soldats, celui que Cicéron avait autrefois défendu dans une accusation de parricide. Ils étaient suivis de quelques satellites. Ayant trouvé les portes fermées, ils les enfoncèrent. Cicéron ne paraissant pas, et toutes les personnes de la maison assurant qu'elles ne l'avaient point vu, un jeune homme, nommé Philologus, que Cicéron avait lui-même instruit dans les lettres et dans les sciences, et qui était affranchi de son frère Quintus, dit au tribun qu'on portait la litière vers la mer, par des allées couvertes. Popilius, avec quelques soldats, prend un détour, et va l'attendre à l'issue des allées. Cicéron ayant entendu la troupe que menait Hérennius courir précipitamment dans les allées, fit poser à terre sa litière : et portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d'un oeil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait par une suite de ses chagrins, firent peine à la plupart des soldats mêmes, qui se couvrirent le visage pendant qu'Hérennius l'égorgeait : il avait mis la tête hors de la litière, et présenté la gorge au meurtrier ; il était âgé de soixante-quatre ans. Hérennius, d'après l'ordre qu'avait donné Antoine, lui coupa la tête, et les mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques. C'était le nom que Cicéron avait donné à ses oraisons contre Antoine ; et elles le conservent encore aujourd'hui. Lorsque cette tête et ces mains furent portées à Rome, Antoine, qui tenait les comices pour l'élection des magistrats, dit tout haut en les voyant : " Voilà les proscriptions finies. " Il les fit attacher à l'endroit de la tribune qu'on appelle les rostres : spectacle horrible pour les Romains, qui croyaient avoir devant les yeux, non le visage de Cicéron, mais l'image même de l'âme d'Antoine. " Plutarque, Cicéron, 48 et 49.
" C'est à cette époque que Marcus Tullius Cicéron dans une suite de discours marqua d'une éternelle infamie la mémoire d'Antoine. Tandis qu'il le faisait avec une magnifique et divine éloquence, le tribun Cannutius, comme un chien enragé, déchirait Antoine. Leur amour de la liberté leur valut la mort à tous deux. Mais le sang du tribun marqua le début des proscriptions, et la mort de Cicéron, comme si elle rassasiait Antoine, en marqua presque la fin. " Velleius Paterculus, II, 66.
Ce sont les deux seuls cas que l'on relève dans l'histoire de Rome.