Flavius Josèphe

Guerre des Juifs

Traduction de René Harmand - 1911

PREAMBULE

SOMMAIRE. — 1-2.- Pourquoi Josèphe a entrepris cet ouvrage. Grandeur du sujet, insuffisance des récits antérieurs. — 3. Erreur de ceux qui rabaissent la résistance des Juifs - 4. Sentiments personnels de l'auteur.- 5. Supériorité de l'historien des faits contemporains sur le compilateur d'histoires anciennes. — 6. Le passé lointain des Juifs ; inutilité d'y remonter. — 7-11. Aperçu sommaire des faits traités dans cet ouvrage. — 12. Sa division, sa sincérité.

1. La guerre que les Juifs engagèrent contre les Romains est la plus considérable, non seulement de ce siècle mais, peu s'en faut, de toutes celles qui, au rapport de la tradition, ont surgi soit entre cités soit entre nations. Cependant parmi ceux qui en ont écrit l'histoire, les uns n'ayant pas assisté aux événements, ont rassemblé par ouï dire des renseignements fortuits et contradictoires, qu'ils ont mis en œuvre à la façon des sophistes; les autres, témoin des faits, les ont altérés par flatterie envers les Romains ou par haine envers les Juifs, et leurs ouvrages contiennent ici un réquisitoire, là un panégyrique, jamais un récit historique exact.

- Les notes de ce volume sont toutes, à moins d'avertissement spécial, dues à Mr.. Th. Reinach.

C'est pour cela que je me suis proposé de raconter en grec cette histoire, à l'usage de ceux qui vivent sous la domination romaine, traduisant l'ouvrage que j'ai composé auparavantdans ma langue maternelle (1) à l'usage des Barbares de l'intérieur. Mon nom est Joséphe, (Fils de Matthias, Hébreu de nation, originaire de Jérusalem, prêtre; aux débuts j'ai moi-même pris part à la guerre contre les Romains : les événements ultérieurs, j'y ai assisté par contrainte.

2. Quand se produisit le grand mouvement dont je viens de parler, les affaires des Romains étaient malades: chez les Juifs, le parti révolutionnaire profita de ces temps troublés pour se soulever, jouissant alors de la plénitude de ses forces et de ses ressources; tel était l'excès des désordres, que les uns coururent l'espoir de conquérir l'Orient, les autres la crainted'en être dépouillés En effet les Juifs espérèrent que tous ceux de leur rare, habitant au delà de l'Euphrate, se révolteraient avec eux: d'autre part, les Romains étaient inquiets de l'attitude des Gaulois, leurs voisins ; la Germanie demeurait point en repos. Après la mort de Néron, la confusion régnait partout, beaucoup, alléchés par les circonstances, aspiraient au principat : la soldatesque, séduite par l'espoir du butin, ne révait que changements. —J'ai donc pensé que, s'agissant d'événements si considérables, il était absurde de laisser la vérité s'égarer. Alors que les Parthes, les Babyloniens, les Arabes les plus éloignés,

(1) Non l'hébreu, mais l'araméen. qui était parlé ou compris par les Juifs et par toutes les populations de la Syrie et de la Mésopotamie. Pour la rédaction grecque du Bellum Josèphe eut des collaborateurs.

nos compatriotes habitant au delà de lEuphrate, les Adiabéniens savent exactement, grâce à mes recherches, l'origine de la guerre, les péripéties douloureuses qui en marquèrent le cours, enfin le dénouement, il ne faut pas que, en revanche, les Grecs et ceux des Romains qui n'ont pas pris part à la campagne continuent à ignorer tout cela parce qu'ils n'ont rencontré que flatteries ou fictions.

3. Et cependant on ose donner le titre d'histoires à ces écrits qui, à mon avis, non seuilement ne racontent rien de sensé, mais ne répondent pas même à l'objet de leurs auteurs. Voilà, en effet des écrivains, qui. voulant exalter la grandeur des Romains, ne cessent de calomnier et de rabaisser les Juifs : or, je ne vois pas en vérité comment paraîtraient grands ceux qui n'ont vaincu que des petits. Enfin, ils n'ont égard ni à la longue durée de la guerre, ni aux effectifs considérables de cette armée romaine, qui peina durement, ni à la gloire des chefs, dont les efforts et les sueurs devant Jérusalem, si l'on rabaisse l'importance de leur succès, tombent eux-mêmes dans le mépris.

4. Cependant je ne me suis pas proposé de rivaliser avec ceux qui exaltent la gloire des Romains en exagérant moi-même celle de mes compatriotes : je raconte exactement les faits accomplis par les uns et par les autres : quant à l'appréciation des événements, je ne pourrai m'abstraire de mes propres sentiments, ni refuser libre cours à ma douleur pour gémir sur les malheurs de ma patrie. Que ce sont, en effet, les factions domestiques qui l'ont détruite, que ce sont les tyrans des Juifs qui ont attiré sur le Temple saint le bras des Romains, contraints et forcés, et les ravages de l'incendie, c'est ce dont Titus César, auteur de cette dévastation, portera lui-même témoignage, lui qui, pendant toute la guerre, eut pitié de ce peuple garrotté par les factieux, lui qui souvent différa volontairement la ruine de la ville, et, en prolongeant le siège, voulut fournir aux coupables l'occasion de se repentir. On pourra critiquer les accusations que je dirige contre les tyrans et leur séquelle de brigands, les gémissements que je pousse sur les malheurs de ma patrie; on voudra bien pourtant pardonner à ma douleur, fût-elle contraire à la loi du genre historique. Car de toutes les cités soumises aux Romains, c'est la nôtre qui s'est élevée au plus haut degré de prospérité pour retomber dans le plus profond abîme de malheur. En effet, toutes les catastrophes enregistrées depuis le commencement des siècles me paraissent, par comparaison, inférieures aux nôtres (1) et comme ce n'est pas l'étranger qui est responsable de ces misères, il m'a été impossible de retenir mes plaintes. Ai-je affaire à un critique inflexible envers l'attendrissement? Qu'il veuille bien alors faire deux parts de mon ouvrage : mettre sur le compte de l'histoire les faits, et sur celui de l'historien les larmes.

5. Maintenant, comment ne pas blâmer ces Grecs diserts qui, trouvant dans l'histoire contemporaine une série d'événements dont l'importance éclipse complètement celle des guerres de l'antiquité, ne s'érigent pas moins en juges malveillants des auteurs appliqués à l'étude de ces faits. — auteurs aussi inférieurs à leurs critiques par l'éloquence que supérieurs par le jugement, — tandis qu'eux-mêmes s'appliquent à récrire l'histoire des Assyriens et des Mèdes sous prétexte que les anciens écrivains l'ont médiocrement racontée? Et pourtant ils le cèdent à ces derniers aussi bien sous le rapport du talent que sous celui de la méthode: car les anciens, sans exception, se sont attachés à écrire l'histoire de leur propre temps, alors que la connaissance directe qu'ils avaient des événements donnait à leur récit la clarté de la vie, alors qu'ils savaient qu'ils se déshonoreraient en altérant la vérité devant un public bien informé. En réalité, livrer à la mémoire des hommes des faits qui n'ont pas encore été racontés, rassembler pour la postérité les événements contemporains, est une entreprise qui mérite à coup sur la louange et l'estime; le vrai travailleur, ce n'est pas celui qui se contente de remanier l'économie et le plan de l'ouvrage d'un autre,

(1) Whiston rapproche les termes presque analogues où l'Évangile annonce la catastrophe qui fondit sur les Juifs (Math., XXIV, 21 ; Marc, XIIIi, 19 ; Luc,XXI, 24). C'est qu'en effet les Synoptiques ont été rédigés sous l'impression récente de la ruine de Jérusalem.

mais celui qui raconte des choses inédites et compose avec une entière originalité tout un corps d'histoire. Pour moi, quoique étranger, je n'ai épargné ni dépenses ni peines pour cet ouvrage, où j'offre aux Grecs et aux Romains le souvenir de faits mémorables; tandis que les Grecs de naissance si prompts à ouvrir leur bouche et à délier leur langue quand il s'agit de gains et de procès, s'agit-il, au contraire, d'histoire, où il faut dire la vérité et réunir les faits au prix de grands efforts, les voilà muselés et abandonnant à des esprits médiocres, mal informés, le soin de consigner les actions des grands capitaines. Apportons donc cet hommage à la vérité historique, puisque les Grecs la négligent.

6. L'histoire ancienne des Juifs, qui ils étaient et comment ils émigrèrent d'Egypte, les pays qu'ils parcoururent dans leur marche errante, les lieux qu'ils occupèrent ensuite, et comment ils en furent déportés, tout ce récit je l'ai jugé inopportun à cette place, et d'ailleurs superflu, car, avant moi, beaucoup de Juifs ont raconté exactement l'histoire de nos pures, et quelques Grecs ont fait passer dans leur langue ces récits, sans altérer sensiblement la vérité (1). C'est donc à l'endroit où cesse le témoignage de ces historiens et de nos prophètes que je fixerai le début de mon ouvrage. Parmi les événements qui suivent je traiterai avec le plus de détail et de soin possibles ceux de la guerre dont je fus témoin ; quant à ceux qui précèdent mon temps, je me contenterai d'une esquisse sommaire.

7. C'est ainsi que je raconterai brièvement comment Autiochus, surnommé Épiphane, après s'être emparé de Jérusalem par la force, occupa la ville trois ans et six mois jusqu'à ce qu'il fut chassé du pays par les fils d'Asmonée,

(1). Est-ce une allusion aux ouvrages de Démétrius, Philon l'Ancien et Eupolémos, sur le compte desquels Josèpbe s'exprime ailleurs presque exactement dans les mêmes termes (C. Apion, l, § 218). Quoi qu'il en soit, Josèpbe ne devait pas tarder à changer d'avis sur l'inutilité d'une nouvelle « Archéologie » juive.

ensuite, comment les descendants des Asmonéens, se disputant le trône, entraînèrent dans leur querelle les Romains et Pompée : comment Hérode. fils d'Antipater, mit fin à leur dynastie avec le concours de Sossius : comment le peuple, après la mort d'Hérode, fut livré à la sédition sous le principat d'Auguste à Rome. Quintilius Varus étant gouverneur du pays : comment la guerre éclata la douzième année du principat de Néron, les événements qui se succédèrent sous le gouverneur Cestius, les lieux que dans leur premier élan les Juifs occupèrent de vive force.

8. Je dirai ensuite comment ils fortifièrent les villes voisines: comment Néron, ému des revers de Cestius et craignant une ruine complète de l'empire, chargea Vespasien de la conduite de la guerre; comment celui-ci, accompagné de l'ainé de ses fils, envahit le territoire des Juifs: avec quels effectifs, romains ou alliés, il se répandit dans toute la Galilée : comment il occupa les villes de cette province, les unes par force, les autres par composition. En cet endroit de mon livre viendront des renseignements sur la belle discipline des Romains à la guerre, sur l'entrainement de leurs légions, puis sur l'étendue et la nature des deux Galilées, les limites de la Judée et les particularités de ce pays, les lacs, les sources qu'on y trouve : enfin, pour chaque ville, je raconterai les misères de ceux qui y furent pris, le tout avec exactitude, selon ce que j'ai vu ou souffert moi-même. Car je ne cacherai rien de mes propres infortunes, puisqu'aussi hien je m'adresse à des gens qui les connaissent.
9. Je raconte ensuite comment, au moment où déjà la situation des Juifs périclitait, Néron mourut, et Vespasien, qui s'avançait vers Jérusalem, en fut détourné pour aller occuper la dignité impériale; j'énumère les présages qu'il obtint à ce sujet, les révolutions de Rome, les soldats le saluant malgré lui du litre d'empereur, puis, quand il s'est rendu en Egypte pour mettre ordre dans l'empire, la Judée en proie aux factions, des tyrans surgissant et luttant les uns contre les autres.

10. Je montre alors Tilus quittant l'Egypte et envahissant une seconde fois notre contrée : j'explique comment il rassembla ses troupes, en quels lieux, en quel nombre : dans quel état, à son arrivée, la discorde avait mis la ville: toutes les attaques de Titus, tous ses travaux d'approche et d'autre part, la triple enceinte de nos murailles, leurs dimensions, la force de notre ville, la disposition de l'enceinte sacrée et du Temple, leurs mesures et celles de l'autel. Le tout avec exactitude ; je décris quelques rites usités dans nos fêtes, les sept degrés de pureté (1). Les fondions des prêtres, leurs vêtements et ceux du grand pontife, enfin le sanctuaire du Temple, le tout sans rien omettre, sans rien ajouter aux détails pris sur le fait.

11. Je dépeins ensuite la cruauté des tyrans contre des compatriotes, contrastant avec les ménagements des Romains à l'égard d'étrangers: je raconte combien de fois Titus, désirant sauver la ville et le Temple, invita les factions à traiter. Je classerai les souffrances et les misères du peuple, provenant soit de la guerre, soit des séditions, soit de la famine, et qui finirent par les réduire à la captivité. Je n'omettrai ni les mésaventures des déserteurs, ni les supplices infligés aux prisonniers: je raconterai le Temple incendié malgré César, quels objets sacrés furent arrachés des flammes, la prise de la ville entière, les signes et les prodiges qui précédèrent cet événement ; la capture des tyrans, le grand nombre des captifs vendus à l'encan, les destinées
si variées qu'ils rencontrèrent; puis la manière dont les Romains étouffèrent les dernières convulsions de cette guerre et démolirent les remparts des forteresses, Titus parcourant toute la contrée pour l'organiser, enfin son départ pour l'Italie et son triomphe.

12. Tel est l'ensemble des événements que je compte raconter et embrasser dans sept livres.

(1). Il faut entendre par là, sans doute, les zones successivement resserrées de la ville sainte, dont l'accés n'était permis qu'à des personnes de plus en plus " pures" du point de vue rituel. La Mischna parait bien énumérer sept zones de ce genre: la ville, la colline du temple avant cour extérieure, le "hé" l'espace au delà dela grille du temple, l'avant-cour des femmes, l'avant-cour des Israélites, l'avant cour des prêtres, le Saint des Saints.

Je ne laisserai à ceux qui connaissent les faits et qui ont assisté à la guerre aucun prétexte de blâme ou d'accusation, je parle de ceux qui cherchent dans l'histoire la vérité, et non le plaisir. Et je commencerai mon récit par où j'ai commencé le sommaire qu'on vient de lire.

LIVRE I

I

1. Distensions entre les nobles juifs. Antiochus Epiphane prend Jérusalem et interrompt le culte des sacrifices. — 2-3. Persécution religieuse. Soulèvement de Mattathias. — 4-6. Exploits et mort de Judas Macchabée.

1. (1) La discorde s'éleva parmi les notables juifs, dans le temps où Antiochus Epiphane disputait la Cœlé-Syrie à Ptolémée, sixième du nom.

(1). Cette section et les suivantes correspondent en gros à Ant., XII, 5. mais la manière dont sont présentés les faits diffère beaucoup dans les deux ouvrages. On notera particulièrement les pointa suivants : 1° Le récit de Guerre ne nomme pas les « grands-prêtres » qui disputaient le pouvoir et ne se prononce pas sur leur parente ; il attribue à Onias le rôle joué dans Ant. par Jason (XII, § 239 suiv.) ; £° Guerre ne connaît qu'une occupation de Jérusalem par Antiochus, au lieu de deux (Ant., 246 et 248 ) ; 3° les sacrifices sont interrompus selon Guerre pendant trois ans et demi, selon Ant.., § 320, pendant juste trois ans ; 4 d'après Ant., XII, § 237 et XIII, § 62, l'Ouias qui fonde le temple en Egypte n'est pas un grand-prête dépossédé, mais le fils d'Onias III mort avant le commencement des discordes. En général, le récit de Guerre donne aux événements une tournure plus profane. Nous ne pouvons discuter ici la question de savoir lequel de ces deux récits est le plus rapproché de la vérité ; Josèpbe lui-même, quand il a repris le tableau de ces faits dans les Ant., déclare surtout vouloir donner un récit « plus détaillé » que dans son premier ouvrage, sans s'expliquer sur les contradictions. Quant à la fource du récit de la Guerre, ici comme pour toute l'histoire des Hasmonéens, c'est incontestablement un historien grec (Nicolas de Damas, comme le prouvent les allusions répétées à Hérode?); certains détails (comme le dévouement d'Éléazar, § 42 suiv., si curieusement rabaissé) peuvent provenir de la tradition juive ; il paraît certain qu'en rédigeant ce chapitre, Josèphe n'a pas connu I Macc.(Cf. la liste des divergences dressée par G. Hoetscher Die Quellen des Josephus fur die zeit. Les erreurs sur la chronologie des Séleucides peuvent être imputéese à son étourderie.

C'était une querelle d'ambition et de pouvoir, aucun des personnages de marque ne pouvant souffrir d'être subordonné à ses égaux. Onias, un des grands-prêtres, prit le dessus et chassa de la ville les fils de Tobie: ceux-ci se réfugièrent auprès d'Antiochus et le supplièrent de les prendre pour guides et d'envahir la Judée. Le roi, qui depuis longtemps penchait vers ce dessein, se laisse persuader et, à la tête d'une forte année, se met en marche et prend d'assaut la ville ; il y tue un grand nombre des partisans de Ptolémée, livre la ville sans restriction au pillage de ses soldats, et lui-même dépouille le Temple et interrompt durant trois ans et six mois la célébration solonnelle des sacrifices quotidiens (1). Quant au grand-prêtre Onias. réfugié auprès de Ptolémée. il reçut de ce prince un territoire dans le nome d'Héliopolis: là il bâtit une petite ville sur le plan de Jérusalem et un temple semblable au notre : nous reparlerons de ses événements en temps et lieu.

2. Antiochus ne se contenta pas d'avoir pris la ville contre toute espérance, pillé et massacré à plaisir : entraîné par la violence de ses passions, par le souvenir des souffrances qu'il avait endurées pendant le siège, il contraignit les Juifs, au mépris de leurs lois nationales; à laisser leurs enfants incirconcis et à sacrifier des porcs sur l'autel. Tous désobéissaient à ces prescriptions, et les plus illustres furent égorgés. Bacchidès, qu'Antiochus avait envoyé comme gouverneur militaire (2). exagérait encore par cruauté naturelle les ordres impies du prince ; il ne s'interdit aucun excès d'illégalité, outrageant individuellement les citoyens notables et faisant voir chaque jour à la nation tout entière l'image d'une ville captive, jusqu'à ce qu'enfin l'excès même de ses crimes excitât ses victimes à oser se défendre.

(1). Comme le rétablissement des sacrifices eu lieu en déc. 165. Il en résulte que leur interruption daterait de juin 168.
(2). La mention de Bacchidès est un anachronisme ; ce général n'entra en scène que beaucoup plus tat (Ant., XII, § 899).

3. Un prêtre, Matthias (1), fils d'Asamonéë, du bourg de Modéin, prit les armes avec sa propre famille, —il avait cinq fils — et tua Bacchidès à coups de poignard : puis aussitôt, craignant la multitude des garnisons ennemies, il s'enfuit dans la montagne. Là beaucoup de gens du peuple se joignirent à lui: il reprit confiance, redescendit dans la plaine, engagea le combat, et battit les généraux d'Antiochus. qu'il chassa de la Judée. Ce succès établit sa puissance; reconnaissants de l'expulsion des étrangers, ses concitoyens l'élevèrent au principat : il mourut en laissant le pouvoir à Judas, l'aîné de ses fils.

4. Celui ci. présumant qu'Antiochus ne resterait pas en repos, recruta des troupes parmi ses compatriotes, et, le premier de sa nation, fit alliance avec les Romains (2). Quand Epiphane envahit de nouveau le territoire juif, il le repoussa en lui infligeant un grave échec. Dans la chaleur de sa victoire, il s'élança ensuite contre la garnison de la ville qui n'avait pas encore été expulsée. Chassant les soldats étrangers de la ville haute, il les refoula dans la ville basse, dans cette partie de Jérusalem qu'on nommait Acra. Devenu maître du sanctuaire, il en purifia tout l'emplacement, l'entoura de murailles, fit fabriquer de nouveaux vases sacrés et les introduisit dans le temple. pour remplacer ceux qui avaient été souillés, éleva un autre autel et recommença les sacrifices expiatoires (3). Tandis que Jérusalem reprenait ainsi sa constitution sacrée. Antiocluis mourut: son fils Antiochus hérita de son royaume et de sa haine contre les Juifs .

(1). Mattathias
(2). Anachronisme- Ce traité (s'il est authentique ne se place que sous Démétrius (162-150).
(3). Décembre 165 av. J.-C

5. Ayant donc réuni cinquante mille fantassins, environ cinq mille cavaliers et quatre-vingts éléphants, il s'élance à travers la Judée vers les montagnes. Il prit la petite ville de Bethsoura (1). mais près du lieu appelé Bethzacharia, où l'on accède par un défilé étroit, Judas, avec toutes ses forces, s'opposa à sa marche. Avant même que les phalanges eussent pris contact, Eléazar, frère de Judas, apercevant un éléphant, plus haut que tous les autres, portant une vaste tour et une armure dorée, supposa qu'il était monté par Antiochus lui-même ; il s'élance bien loin devant ses compagnons, fend la presse des ennemis, parvient jusqu'à l'éléphant mais comme il ne pouvait atteindre, en raison de la hauteur, celui qu'il croyait être le roi. il frappa la bête sous le ventre, fit écrouler sur lui cette masse et mourut écrasé. Il n'avait réussi qu'à tenter une grande action et à sacrifier la vie à la gloire car celui qui montait l'éléphant était un simple particulier; eût-il été Antiochus, l'auteur de cette audacieuse prouesse n'y eût gagné que de paraître chercher la mort dans la seule espérance d'un brillant succès. Le frère d'Eléazar vit dans cet événement le présage de l'issue du combat tout entier. Les Juifs, en effet, combattirent avec courage et acharnement; mais l'armée royale, supérieure en nombre et favorisée par la fortune, finit par l'emporter; après avoir vu tomber un grand nombre des siens. Judas s'enfuit avec le reste dans la préfecture de Gophna (2). Quant à Antiochus, il se dirigea vers Jérusalem, y resta quelques jours, puis s'éloigna à cause de la rareté des vivres, laissant dans la ville une garnison qu'il jugea suffisante, et emmenant le reste de ses troupes hiverner en Syrie.

6. Après la retraite du roi, Judas ne resta pas inactif; rejoint par de nombreuses recrues de sa nation, il rallia les soldats échappés à la défaite, et livra bataille près du bourg d'Adasa aux généraux d'Antiochus. Il fit, dans le combat, des prodiges de valeur,

(1). Bethsoura ne fut prise qu'après la bataille, selon "Ant., §376".
(2). D'après "Ant., § 375 suiv.", il se retire, au contraire, à Jérusalem et y soutient un siège qui se termine par une capitulation honorable.


tua un grand
nombre d'ennemis, mais périt lui-même (1). Peu de jours après, son frère Jean tomba dans une embuscade des partisans d'Antiochus et périt également.

(1). Judas ne périt pas à la bataille d'Adasa (mars 161), mais à celle de Berzètho ou Elasa (?) (I Macc., 9, 5), en septembre de la même année (Ant., XII, § 430 ; I Macc., 9, 3).

II

1. Principat de Jonathan. — -2. Principat de Simon. — 3-4. Jean Hyrcan contre son beau-frère Ptolémée. — 3. Jean Hyrcan et Antiochus Sidétès. — 6-8. Succès et mérites de Jean Hyrcan.

1. Jonathas, son frère, qui lui succéda, sut se préserver des embûches des indigènes et affermit son pouvoir par son amitié avec les Romains : il conclut aussi un accord avec le fils d'Antiochus (1). Malgré tout, il ne put échapper à son destin. Car le tyran Tryphon, tuteur du fils d'Antiochus et qui conspirait dès longtemps contre son pupille, s'efforçant de se débarrasser des amis du jeune roi, s'empara par trahison de Jonathas lorsque celui-ci, avec une suite peu nombreuse, fut venu a Ptolémaïs rencontrer Antiochus. Tryphon le charge de fers et part en campagne contre la Judée; ensuite, repoussé par Simon, frère de Jonathas. et furieux de sa défaite, il met à mort son captif (2).

2. Simon, qui conduisit les affaires avec énergie, s'empara de Gazara,

(1). Jonathan a traité 1° avec Bacchidès, lieutenant de Démétrius Soter, 2° avec Alexandre Bala, prétendu fils d'Antiochus Épiphane, 3° avec Démétrius II Nicanor, 4° avec Antiochus VI Dionysos. fils de Bala. C'est probablement à ce dernier traité (Ant., § 145) qu'il est fait ici allusion ; malgré la qualification inexacte de ?t???? pada donnée au roi. La correction ?t???? proposée par Bernard, ne peut être admise en présence du § 49. Josèphe a visiblement confondu Antiochus VI avec Antiochus V.
(2). 143 av. J.-C.


de Joppé, de Jamnia, villes du voisinage et rasa la citadelle (Acra), après avoir réduit la garnison à capituler. Puis il se fit l'aillé d'Antiochus (1) contre Tryphon, que le roi assiégeait dans la ville de Dora avant départir pour son expédition contre les Mèdes. Pourtant.il eut beau collaborer à la perte de Tryphon, il ne réussit pas à conjurer l'avidité du roi car Antiochus, peu de temps après, envoya Cendébée, son général, avec une armée pour ravager la Judée et s'emparer de Simon. Celui-ci, malgré sa vieillesse, commenta la guerre avec une ardeur juvénile, il envoya en avant ses flls avec les hommes les plus vigoureux contre le général ennemi ; lui-même, prenant une partie des troupes, attaqua sur un autre point. Il posta à diverses reprises des embuscades dans les montagnes et obtint l'avantage dans tous les engagements. Après ce brillant succès, il fut proclamé grand-prêtre et délivra les Juifs de la domination des Macédoniens, qui pesait sur eux depuis cent soixante-dix ans (2).

3. Il mourut lui-même dans des embûches que lui dressa au cours d'un festin son gendre Ptolémée. Le meurtrier retint prisonniers la femme et deux des flls de Simon, et envoya des gens pour tuer le troisième, Jean, surnommé Hyrcan. Le jeune homme, prévenu de leur approche, se hâta de gagner la ville, ayant toute confiance dans le peuple, qui gardait le souvenir des belles actions de ses ancêtres et haïssait les violences de Ptolémée. Cependant Ptolémée se hâta d'entrer lui aussi par une autre porte mais il fut repoussé par le peuple, qui s'était empressé de recevoir Hyrcan. Il se retira aussitôt dans une des forteresses situées au-dessus de Jéricho, nommée Dagon. Hyrcan. succédant à son père dans la grande-prêtrise, offrit un sacrifice à Dieu puis se lança à la poursuite de Ptolémée pour délivrer sa mère et ses frères.

(1). Antiochus VII Sidétès, frère de Démétrius II Nicanor.
(2). D'après la vulgate, Simon fut proclamé grand-prêtre immédiatement après la mort du grand-prêtre Jonathan, 143/2 av. J.-C. Ant , XIII, § 213. On voit que Josèphe, guidé par un historien grec, n'attribue aux premiers Asmonéens que le caractère de chefs militaires et profanes. - Par les « 170 ans de domination macédonienne », Josèphe entend tout simplement (et à tort) l'an 170 de l'ère des Séleucides. En réalité, la domination macédonienne durait depuis 190 ans.

4. Il assiégea la forteresse, mais, supérieur sur tous les points, il se laissa vaincre par son bon naturel. Lorsque Ptolémée se trouvait vivement pressé, il faisait conduire sur la muraille, en un endroit bien visible, la mère et les frères d'Hyrcan, les maltraitait et menaçait de les précipiter en bas si Hyrcan ne s'éloignait sur-le-champ. Devant ne spectacle, la colère d'Hyrcan cédait à la pitié et à la crainte. Mais sa mère, insensible aui outrages et aux menaces de mort, tendait les bras vers lui et le suppliait de ne pas se laisser fléchir par la vue de l'indigne traitement qu'elle endurait, au point d'épargner cet impie ; elle préférait à l'immortalité même la mort sous les coups de Ptolémée, pourvu qu'il expiât tous les crimes qu'il avait commis contre leur maison. Jean, quand il considérait la constance de sa mère et entendait ses prières, ne songeait plus qu'à l'assaut mais quand il la voyait frapper et déchirer, son cœur s'amollissait, et il était tout entier à sa douleur. Ainsi le siège traîna en longueur, et l'année de repos survint car tous les sept ans les Juifs consacrent une année à l'inaction comme ils l'ont du septième jour de la semaine, Ptolémée, délivré alors du siège, tua la mère et les frères de Jean et s'enfuit auprès de Zenon, surnommé Cotylas. tyran de Philadelphie.

5. Antiochus, irrité du mal que lui avait causé Simon, fit une expédilton en Judée, se posta devant Jérusalem et y assiégea Hyrcan. Celui-ci fit ouvrir le tombeau de David, le plus riche des rois, en tira une somme de plus de trois mille talents et obtint d'Antiochus, au prix de trois cents talents, qu'il levât le siège ; avec le reste de cet argent, il commença à payer des troupes mercenaires qu'il fut le premier des Juifs à entretenir.

6. Plus tard, Antiochuis, parti en guerre contre les Mèdes, fournit à Hyrcan l'occasion d'une revanche. Celui-ci se jeta alors sur les villes de Syrie, pensant, comme ce fut le cas, qu'il les trouverait dépourvues de défenseurs valides. Il prit ainsi Médabé, Samaga et les villes voisines, puis Sichem et Garizim,  en outre, il soumit la race des Chuthéens, groupée autour du temple bâti à l'instar de celui de Jérusalem. Il s'empara encore de diverses villes d'Idumée, en assez grand nombre, notamment d'Adoréon et de Marisa.

7. Il s'avança jusqu'à la ville de Samarie, sur l'emplacement de laquelle est aujourd'hui Sébasté, bâtie par le roi Hérode. L'ayant investie de toutes parts, il en confia le siège à ses fils Aristobule et Antigone ; ceux-ci exercèrent une surveillance si rigoureuse que les habitants, réduits à une extrême disette, se nourrirent des aliments les plus répugnants. Ils appelèrent à leur secours Antiochus, surnommé Aspendios. Celui-ci répondit volontiers à leur appel, mais fut vaincu par Aristobule. Poursuivi par les deux frères jusqu'à Scythopolis, il se sauva, ceux-ci, se retournant ensuite contre Samarie, renfermèrent de nouveau le peuple dans ses murs ; ils prirent la ville, la détruisirent et réduisirent les habitants en esclavage. Poussant leurs succès, sans laisser refroidir leur ardeur, ils s'avancèrent avec leur armée jusqu'à Scythopolis, firent des incursions sur son territoire et livrèrent au pillage tout le pays en deçà du mont Carmel.

8. Les prospérités de Jean et de ses fils provoquèrent dans le peuple la jalousie, puis la sédition ; un grand nombre de citoyens, après avoir conspiré contre eux, continuèrent à s'agiter jusqu'au jour où leur ardeur les jeta dans une guerre ouverte, où les rebelles succombèrent. Jean passa le reste de sa vie dans le bonheur, et après avoir très sagement gouverné pendant trente-trois ans entiers, il mourut en laissant cinq fils. Il avait goûté la véritable félicité, et rien ne permit d'accuser la fortune à son sujet. Il fut le seul à réunir trois grands avantages : le gouvernement de sa nation, le souverain pontificat et le don de prophétie. En effet, Dieu habitait dans son cœur, si bien qu'il n'ignora jamais rien de l'avenir ; ainsi il prévit et annonça que ses deux fils aînés ne resteraient pas maîtres des affaires. Il vaut la peine de raconter leur fin et de montrer combien ils déchurent du bonheur de leur père.

III

1. Avènement d'Aristobule. Ses premiers actes. - 2-4. Meurtre de son frère Antigone. - 5. Prédiction de Judas l'Essénien. - 6. Fin d'Aristobule.

1. Après la mort d'Hyrcan, Aristobule, l'aîné de ses fils, transforma le principat en royauté, il fut le premier à, ceindre le diadème, quatre cent soixante et onze ans (1) et trois mois après que le peuple, délivré de la captivité de Babylone, fut revenu en Judée. Parmi ses frères, il s'associa, avec des honneurs égaux aux siens, le puîné Antigone, pour lequel il paraissait avoir de l'affection ; les autres furent, par son ordre, emprisonnés et chargés de liens.

(1). 481 d'après Ant ., § 301. Ces deux chiffres sont également erronés, mais celui des Ant. s'accorde mieux avec la chronologie de Josèphe fondée sur la prophétie de Daniel : il compte 490 ans (70 semaines d'années) entre la destruction du Temple par les Chaldéens et la mort de Judas Macchabée (d'après lui, 150 av. J.-C.). Cf. Destinon, Chronologie des Josephus (Kiel, 1880, prog.), p. 31.

Il fit enchaîner aussi sa mère, qui lui disputait le pouvoir et à qui Jean avait tout légué par testament ; il poussa la cruauté jusqu'à la faire mourir de faim dans sa prison.

2. Il fut puni de ces iniquités dans la personne de son frère Antigone qu'il aimait et avait associé à la royauté car il le tua lui aussi sur des calomnies que forgeaient de perfides courtisans. Tout d'abord Aristobule avait refusé toute créance à leurs propos, parce qu'il chérissait son frère et attribuait à l'envie la plupart de ces imputations. Mais un jour qu'Antigone revint d'une expédition en un brillant appareil pour assister à la fête solennelle ou l'on élève à Dieu des tabernacles, il se trouva qu'Aristobule était malade en ce temps là. Antigone, à la fin de la solennité, monta au Temple, entouré de ses hommes d'armes, avec la pompe la plus magnifique, et pria Dieu surtout pour son frère. Les méchants coururent alors auprès du roi, lui dépeignirent le cortège d'hoplites, l'assurance d'Antigone trop grande pour un sujet ; ils dirent qu'Antigone revenait avec une très nombreuse armée pour mettre son frère à mort, qu'il ne se résignait pas à n'avoir que les honneurs de la royauté quand il pouvait obtenir le pouvoir lui-même.

3. Peu à peu Aristobule ajouta foi malgré lui à ces discours. Préoccupé à la fois de ne pas dévoiler ses soupçons et de se prémunir contre un danger incertain, il fit poster ses gardes du corps dans un souterrain obscur - il demeurait dans la tour nommée d'abord Baris, depuis Antonia - et ordonna d'épargner Antigone, s'il était sans armes, de le tuer, s'il se présentait tout armé. Il envoya même vers lui pour l'avertir de ne pas prendre ses armes. Cependant la reine se concerta très malicieusement avec les perfides, à cette occasion : on persuada aux messagers de taire les ordres du roi et de dire, au contraire, à Antigone que son frère savait qu'il s'était procuré en Galilée de très belles armes et un équipement militaire que la maladie l'empêchait d'aller examiner tout le détail de cet appareil « mais, puisque tu es sur le point de partir, il aurait un très grand plaisir à te voir dans ton armure ».

4. En entendant ces paroles, comme il n'y avait rien dans les dispositions de son frère qui pût lui faire soupçonner un piège, Antigone revêtit ses armes et partit comme pour une parade. Arrivé dans le passage obscur, appelé la tour de Straton, il y fut tué par les gardes du corps. Preuve certaine que la calomnie brise tous les liens de l'affection et de la nature, et qu'aucun bon sentiment n'est assez fort pour résister durablement à l'envie.

5. On admirera dans cette affaire la conduite d'un certain Judas, Essénien de race. Jamais ses prédictions n'avaient été convaincues d'erreur ou de mensonge. Quand il aperçut à cette occasion Antigone qui traversait le Temple, il s'écria, en s'adressante ses familiers, — car il avait autour de lui un assez grand nombre de disciples — : « Hélas ! Il convient désormais que je meure, puisque l'esprit de vérité m'a déjà quitté et qu'une de mes prédictions se trouve démentie. Car il vit, cet Antigone, qui devait être tué aujourd'hui. Le lieu marqué pour sa mort était la tour de Straton : elle est à six cents stades d'ici, et voici déjà la quatrième heure du jour; le temps écoulé rend impossible l'accomplissement de ma prophétie. » Cela dit, le vieillard resta livré à une sombre méditation mais bientôt on vint lui annoncer qu'Antigone avait été tué dans un souterrain appelé aussi tour de Straton, du même nom que portait la ville aujourd'hui appelée Césarée-sur-mer. C'est cette équivoque qui avait troublé le prophète.

6. Le remords de ce crime aggrava la maladie d'Aristobule. II se consumait, l'âme sans cesse rongée par la pensée de son meurtre. Enfin cette immense douleur déchirant ses entrailles, il se mit à vomir le sang en abondance or, comme un des pages de service enlevait ce sang, la Providence divine voulut qu'il trébuchât au lieu où Antigone avait été égorgé et qu'il répandit sur les traces encore visibles de l'assassinat le sang du meurtrier. Les assistants poussèrent une grande clameur, croyant que le page avait fait exprès de répandre là sa sanglante libation. Le roi entend ce bruit et en demande la cause, et comme personne n'ose répondre, il insiste d'autant plus pour savoir. Enfin ses menaces et la contrainte arrachent la vérité. Alors, ses yeux se remplissent de larmes, il gémit avec le peu de force qui lui reste et dit : " Ainsi donc je ne devais pas réussir à soustraire mes actions coupables à l'œil puissant de Dieu, et me voici poursuivi par un prompt châtiment pour le meurtre de mon propre sang. Jusques à quand, corps impudent, retiendras-tu mon âme, due à la malédiction d'un frère et d'une mère ? Jusques à quand leur distillerai-je mon sang goutte à goutte ? Qu'ils le prennent donc tout entier et que Dieu cesse de les amuser en leur offrant en libation des parcelles de mes entrailles". En disant ces mots, il expira soudain après un règne qui n'avait duré qu'un an.

IV

1. Avènement d'Alexandre Jannée. —2-4. Premières guerres;révolte des Juifs.. — 5-6. Lutte contre Démétrius l'Intempestif. Atroces exécutions. — 7-8. Dernières guerres. Mort du roi.

1. La veuve d'Aristobule (1) fit sortir de prison les frères du roi et mit sur le trône l'un d'eux, Alexandre, qui paraissait l'emporter par l'âge et la modération du caractère. Mais à peine arrivé au pouvoir, Alexandre tua l'un de ses frères qui visait au trône; le survivant, qui aimait a vivre loin des affaires publiques, fut traité avec honneur.
2. Il livra aussi bataille à Ptolémée Lathyre, qui avait pris la ville d'Asochis; il tua un grand nombre d'ennemis, mais la victoire resta du côté de Ptolémée. Quand celui-ci, poursuivi par sa mère Cléopâtre, s'en retourna en Egypte, Alexandre assiégea et prit Gadara et Amathonte, la plus importantedes forteresses sises au-delà du Jourdain, et qui renfermait les trésors les plus précieux de Théodore, fils de Zenon. Mais Théodore, survenant à l'improviste, reprit ses biens, s'empara aussi des bagages du roi et tua près de dix mille Juifs. Cependant Alexandre ne se laissa pas ébranler par cet échec; il se tourna vers le littoral et y enleva Raphia, Gaza et Anthédon, ville qui reçut ensuite du roi Hérode le nom d'Agrippias.

(1). Salomé dite Alexandra ("Ant., § 320"). Ni ici ni dans les Antiquités, Josèphe ne dit explicitement qu'elle épousa Alexandre Jannée.

3. Après qu'il eut réduit ces villes en esclavage, les Juifs se soulevèrent à l'occasion d'une fête car c'est surtout dans les réjouissances qu'éclatent chez eux les séditions. Le roi n'eût pas, ce semble, triomphé de la révolte, sans l'appui de ses mercenaires. Il les recrutait parmi les Pisidienset les Ciliciens car il n'y admettait pas de Syriens, à cause de leur hostilité native contre son peuple. Il tua plus de six mille insurgés, puis s'attaqua à l'Arabie; il y réduisit les pays de Galaad et de Moab, leur imposa un tribut et se tourna de nouveau contre Amathonte. Ses victoires frappèrent de terreur Théodore ; le roi trouva la place abandonnée et la démantela.

4. Il attaqua ensuite Obédas, roi d'Arabie, qui lui tendit une embuscade dans la Gaulanitide; il y tomba et perdit toute son armée, jetée dans un profond ravin et écrasée sous la multitude des chameaux. Alexandre se sauva de sa personne à Jérusalem, et la gravité de son désastre excita à la révolte un peuple qui depuis longtemps le haïssait. Cette fois encore, il fut le plus fort; dans une suite de combats. En six ans. il fit périr au moins cinquante mille Juifs. Ses victoires, qui ruinaient son royaume, ne lui causaient d'ailleurs aucune joie ; il posa donc les armes et recourut aux discours pour tâcher de ramener ses sujets. Ceux-ci ne l'en haïrent que davantage pour son repentir et l'inconstance de sa conduite. Quand il voulut en savoir les motifs et demanda ce qu'il devait faire pour les apaiser : " Mourir", lui répondirent-ils, et encore c'est à peine si, à ce prix, ils lui pardonneraient tout le mal qu'il leur avait fait. En même temps, ils invoquaient le secours de Démétrius surnommé l'Intempestif. L'espérance d'une plus haute fortune fit répondre ce prince avec empressement à leur appel; il amena une armée, et les Juifs se joignirent à leurs alliés près de Sichem.

5. Alexandre les reçut à la tête de mille cavaliers et de huit mille mercenaires à pied ; il avait encore autour de lui environ dix mille Juifs restés fidèles. Les troupes ennemies comprenaient trente mille cavaliers et quatorze mille fantassins. Avant d'en venir aux mains, les deux rois cherchèrent par des proclamations à débaucher réciproquement leurs adversaires : Démétrius espérait gagner les mercenaires d'Alexandre, Alexandre les Juifs du parti de Démétrius. Mais comme ni les Juifs ne renonçaient à leur ressentiment, ni les Grecs à la foi jurée, il fallut enfin trancher la question par les armes. Démétrius l'emporta, malgré les nombreuses marques de force d'âme et de corps que donnèrent les mercenaires d'Alexandre. Cependant l'issue finale du combat trompa l'un et l'autre prince. Car Démétrius, vainqueur, se vit abandonné de ceux qui l'avaient appelé : émus du changement de fortune d'Alexandre, six mille Juifs le rejoignirent dans les montagnes où il s'était réfugié. Devant ce revirement, jugeant que dès lors Alexandre était de nouveau en état de combattre et que tout le peuple retournait vers lui, Démétrius se retira.

6. Cependant, même après la retraite de ses alliés, le reste de la multitude ne voulut pas traiter: ils poursuivirent sans relâche la guerre contre Alexandre, qui enfin, après en avoir tué un très grand nombre, refoula les survivants dans la ville de Bémésélis (1): il s'en empara et emmena les défenseurs enchaînés à Jérusalem. L'excès de sa fureur porta sa cruauté jusqu'au sacrilège. Il fit mettre en croix au milieu de la ville huit cents des captifs et égorger sous leurs yeux leurs femmes et leurs enfants ; lui-même contemplait ce spectacle en buvant, étendu parmi ses concubines. Le peuple fut saisi d'une terreur si forte que huit mille Juifs, de la faction hostile, s'enfuirent, la nuit suivante, du territoire de la Judée : leur exil ne finit qu'avec la mort d'Alexandre. Quand il eut par de tels forfaits tardivement et à grand'peine assuré la tranquillité du royaume, il posa les armes.

7. Son repos fut de nouveau troublé par les entreprises d'Antiochus, surnommé Dionysos, frère de Démétrius et le dernier des Séleucides.

(1). Béthomé d'après "Ant., § 380".

Comme ce prince partait en guerre contre les Arabes, Alexandre, effrayé de ce projet, tira un fossé profond entre les collines au-dessus d'Antipatris et la plage de Joppé ; devant le fossé il fit élever une haute muraille garnie de tours de bois, de manière à barrer le seul chemin praticable. Cependant il ne put arrêter Antiochus, celui-ci incendia les tours, combla le fossé, et força le passage avec son armée ; toutefois ajournant la vengeance qu'il eût pu tirer de cette tentative d'obstruction, il s'avança à marches forcées contre les Arabes. Le roi des Arabes, se retirant d'abord vers des cantons plus favorables au combat, fit ensuite brusquement volte-face avec, sa cavalerie, forte de dix mille chevaux, et tomba sur l'armée d'Antiochus désordre. La bataille fut acharnée: tant qu'Antiochus vécut, ses troupes résistèrent, même sous les coups pressés des Arabes, qui les
décimaient. Quand il tomba mort, après s'être exposé continuellement au premier rang pour soutenir ceux qui faiblissaient, la déroute devint générale. La plupart des Syriens succombèrent sur le champ de bataille ou dans la retraite : les survivants se réfugièrent dans le bourg de Cana, mais, dépourvus de vivres, ils périrent, à l'exception d'un petit nombre.

8. Sur ces entrefaites, les habitants de Damas, par haine de Ptolémée, fils de Mennéos. appelèrent Arétas (1) et l'établirent roi de Coelé-Syrie. Celui-ci fit une expédition en Judée, remporta une victoire sur Alexandre et s'éloigna après avoir conclu un traité. De son côté, Alexandre s'empara de Pella et marcha contre Gerasa, convoitant de nouveau les trésors de Théodore. Il cerna les défenseurs par un triple retranchement et sans combat, s'empara de la place. Il conquit encore Gaulana, Séleucie et le lieu dit « Ravin d'Antiochus » puis il s'empara de la forte citadelle de Gamala. dont il chassa le gouverneur, Démétrius, objet de nombreuses accusations. Enfin il revint en Judée, après une campagne de trois ans.

(1). Ptolémée était dynaste de Chalcis, Arétas est le roi des Arabes (Nabatéens) dont il vient d'être question.

Le peuple l'accueillit avec joie à cause de ses victoires mais la fin de ses guerres fut le commencement de sa maladie. Tourmenté par la fièvre quarte, on crut qu'il vaincrait le mal en reprenant le soin des affaires. C'est ainsi que, se livrant à d'inopportunes chevauchées, contraignant son corps à des efforts qui dépassaient ses forces, il hâta son dernier jour. Il mourut dans l'agitation et le tumulte des camps, après un règne de vingt-sept ans (1).

(1). 77 ou 76 av. J.-C.

V

l-2. Avènement d'Alexandra. Domination des Pharisiens. — 3. Persécution des conseillers de Jannée. Politique étrangère. — 4. Révolte d'Aristobule. Mort d'Alexandra.

1. Alexandre légua le royaume à sa femme Alexandra, persuadé que les Juifs recevraient son autorité plus favorablement qu'aucune autre, parce que, très éloignée de sa cruauté, elle s'était opposée aux violences du roi, de manière à se concilier l'affection du peuple. Cet espoir ne fut pas trompé, et cette faible femme se maintint au pouvoir,grâce à sa réputation de piété. Elle observait, en effet, exactement, les traditions nationales et otait leur charge à ceux qui transgressaient les lois religieuses. Des deux fils qu'elle avait eus d'Alexandre, elle éleva l'aine, Hyrcan, à la dignité de grand-prêtre, en considération de son âge, et aussi de son caractère, trop indolent pours'immiscer dans les affaires d'Etat, quant au cadet, Aristobule, tempérament bouillant, elle le retint dans une condition privée.

2. On vit collaborer à son gouvernement les Pharisiens, secte juive qui passe pour être la plus pieuse de toutes et pour interpréter les lois avec le plus d'exactitude. Alexandra leur accorda un crédit particulier dans son zèle passionné pour la divinité. Mais bientôt les Pharisiens s'insinuèrent dans l'esprit confiant de cette femme et gouvernèrent toutes les affaires du royaume, bannissant ou rappelant, mettant en liberté ou en prison selon ce qui leur semblait bon. D'une façon générale, les avantages de la royauté étaient pour eux, les dépenses et les dégoûts pour Alexandra. Elle était d'ailleurs habile à conduire les affaires les plus importantes ; par des levées de troupes continuelles elle parvint à doubler l'effectif de l'armée et recruta des troupes mercenaires en grand nombre, destinées non seulement à tenir en bride son propre peuple mais encore à se faire craindre des princes étrangers. Cependant, si elle était la maîtresse des autres, les Pharisiens étaient ses maîtres à leur tour.

3.C'est ainsi qu'ils firent mourir un homme de marque, Diogène, qui avait été l'ami d'Alexandre ; ils l'accusaient d'avoir conseillé au roi la mise en croix des huit cents Juifs. Ils pressaient aussi Alexandra de frapper d'autres notables qui avaient excité le prince contre ces rebelles. Et comme elle cédait toujours, par crainte religieuse, ils tuaient ceux qu'ils voulaient. Les plus éminents des citoyens, ainsi menacés, cherchèrent un refuge auprès d'Aristobule. Celui-ci conseilla à sa mère d'épargner leur vie en considération de leur rang, mais de les bannir de la cité, si elle les croyait fautifs. Les suspects obtinrent ainsi la vie sauve et se dispersèrent dans le pays (1). Cependant Alexandra envoya une armée à Damas, sous prétexte que Ptolémée continuait à pressurer la ville ; l'expédition revint sans avoir rien accompli de remarquable. D'autre part, elle gagna par une convention et des présents. Tigrane, roi d'Arménie, qui campait avec ses troupes devant Ptolémaïs et y assiégeait Cléopâtre. Il se hâta de partir, rappelé par les troubles de son royaume, où Lucullus venait de faire invasion.

(1). D'après "Ant., § 417", ils furent proposés à la garde des places-fortes du moindre importance, ce qui explique la facilité avec laquelle Aristobule s'en empara

4.Sur ces entrefaites Alexandra tomba malade, et Aristobule, le plus jeune de ses fils, saisit l'occasion avec ses amis, qui étaient nombreux et tout dévoués à sa personne, en raison de son naturel ardent. Il s'empara de toutes les places-fortes et, avec l'argent qu'il y trouva, recruta des mercenaires et se proclama roi. Les plaintes d'Hyrcan émurent la compassion de sa mère, qui enferma la femme et les fils d'Aristobule dans la tour Antonia ; c'était une citadelle adjacente au flanc nord du temple, nommée autrefois Baris ; comme je l'ai déjà dit, et qui changea de nom au temps de la suprématie d'Antoine, comme Auguste Sébastos et Agrippa donnèrent leur nom aux villes de Sébasté et d'Agrippias. Cependant avant d'avoir eu le temps de faire expier à Aristobule la déposition de son frère, Alexandra mourut après un règne de neufs années (1).

(1). 69 av. J.-C. (Josèphe lui-même, Ant., XIV, § 4, indique la date 69)

VI

1. Hyrcan II abdique en faveur d'Aristobule II. - 2-3. Antipater et Arétas cherchent à rétablir Hyrcan. Intervention de Scaurus . - 4-6. Négociations des deux frères avec Pompée. Sa marche sur Jérusalem.

1 Hyrcan était l'héritier universel de sa mère, qui lui avait même de son vivant remis le sceptre mais il était bien inférieur à Aristobule par la capacité et le courage. Dans la bataille livrée à Jéricho pour décider de l'empire, Hyrcan fut abandonné par la plupart de ses soldats, qui passèrent du côté d'Aristobule ; avec ceux qui lui restèrent il courut chercher un refuge dans la tour Antonia. Il y trouva de précieux otages de son salut, la femme et les et les enfants d'Aristobule mais avant d'en venir à des maux irréparables, les deux frères se réconcilièrent à condition qu'Aristobule exercerait la royauté, et que Hyrcan renonçant au pouvoir jouirait des honneurs dus au frère du roi. Cet accord se fit dans le Temple, en présence du peuple ; ils s'embrassèrent affectueusement et échangèrent leurs demeures ; Aristobule s'établit au palais, et Hyrcan dans la maison d'Aristobule.

2. Tous les adversaires d'Aristobule furent frappés de crainte devant son triomphe inattendu, mais surtout Antipater, qu'une haine profonde séparait de lui depuis longtemps. Iduméen de naissance, l'éclat de ses ancêtres, ses richesses et d'autres avantages lui donnaient le premier rang dans sa nation. Il persuada Hyrcan de chercher un refuge auprès du roi d'Arabie, Arétas, pour revendiquer ensuite le pouvoir ; en même temps il pressa Arétas d'accueillir Hyrcan et de le rétablir sur le trône ; sans cesse il dénigrait le caractère d'Aristobule et lui faisait l'éloge d'Hyrcan ; ne convenait-il pas au souverain d'un si brillant royaume de prendre en main la défense des opprimés ? or, c'était bien un opprimé, puisqu'il était dépouillé d'un trône que lui conférait son droit d'aînesse. Après avoir ainsi travaillé l'un et l'autre, Antipater, une nuit, enlève Hyrcan de Jérusalem et s'évade avec lui ; courant sans relâche, il parvient jusqu'à la ville de Pétra, capitale du royaume d'Arabie. Là, il remet Hyrcan aux mains d'Arétas et, à force de prières et de présents, il gagne ce prince et le décide à fournir les forces nécessaires pour rétablir Hyrcan. Arétas arma, tant fantassins que cavaliers, cinquante mille hommes (1). Aristobule ne put résister ; vaincu dès la première rencontre, il s'enferma dans Jérusalem. La ville allait être emportée de vive force, lorsque Scaurus, général romain, survenant dans cette situation critique, fit lever le siège. Envoyé d'Arabie en Syrie par le grand Pompée, qui était alors en guerre avec Tigrane, il avait atteint Damas, où il trouva Metellus et Lollius qui venaient de s'en emparer (2), il les fit partir , et, apprenant les événements de Judée, se rendit en toute hâte dans ce pays pour profiter d'une telle aubaine.

(1). D'après "Ant., XIV, § 19", la cavalerie seule comptait 50 000 hommes.

(2). 65 av. J.-C.

3.Quand il fut arrivé sur le territoire juif, les deux frères lui adressèrent aussitôt des députés, chacun d'eux implorant son secours. Trois cents talents (1), offerts par Aristobule, l'emportèrent sur la justice ; à peine Scaurus les eut-il reçus qu'il envoya un héraut à Hyrcan et aux Arabes, les menaçant, s'ils ne levaient pas le siège, de la colères des Romains et de Pompée. Arétas, frappé de terreur, évacua la Judée et se retira à Philadelphie, pendant que Scaurus retournait à Damas. Aristobule, non content de son propre salut, ramassa toutes ses troupes, poursuivit les ennemis, les attaqua non loin du lieu dit Papyrôn, et en tua plus de six mille ; parmi les morts se trouvait le frère d'Antipater, Phallion.

(1). Quatre cents d'après "Ant., § 30", qui suit une autre source.

4. Privés du secours des Arabes, Hyrcan et Antipater tournèrent leurs espérances du côté opposé. Quand Pompée, abordant la Syrie, fut arrivé à Damas (1), ils cherchèrent un refuge auprès de lui ; outre des présents, ils apportaient encore pour leur défense les mêmes raisons dont ils s'étaient servis auprès d'Arétas, suppliant Pompée de détester la violence d'Aristobule et de ramener sur le trône celui que son caractère et son âge en rendaient digne. Cependant Aristobule ne montra pas moins d'empressement ; le succès de ses dons à Scaurus lui donnait confiance, et il parut devant Pompée dans l'appareil le plus magnifiquement royal. Toutefois, méprisant la bassesse et ne souffrant pas de se laisser imposer, même par intérêt, une servilité indigne de son rang, il partit brusquement de la ville de Dion.

(1). Printemps 63 av. J.-C.

5. Irrité de cette conduite et cédant aux supplications d'Hyrcan et de ses amis, Pompée marcha en hâte contre Aristobule, prenant avec lui les troupes romaines et un fort contingent d'auxiliaires syriens. Il avait dépassé Pella et Scythopolis et atteint Corées, où commence le territoire de Judée pour ceux qui se dirigent vers l'intérieur, lorsqu'il apprit qu'Aristobule s'était enfui à Alexandrion, place somptueusement fortifiée et située sur une haute montagne ; il lui envoya par des messagers l'ordre d'en descendre. Aristobule, devant cette invitation trop impérieuse, était disposé à risquer le combat plutôt que d'obéir, mais il voyait la multitude effarée, ses amis le pressaient de considérer la puissance invincible des Romains. Il se laissa persuader et descendit auprès de Pompée,  puis, après avoir justifié longuement devant lui son titre royal, il remonta dans son château. Il en sortît une seconde fois sur l'invitation de son frère, plaida sa cause contradictoirement avec lui, puis repartit sans que Pompée y mît obstacle. Balancé entre l'espérance et la crainte, tantôt il descendait dans l'espoir d'émouvoir Pompée et de le décider à lui livrer le pouvoir, tantôt il remontait dans sa citadelle, craignant de ruiner son propre prestige. Enfin Pompée lui intima l'ordre d'évacuer ses forteresses, et comme il savait qu'Aristobule avait enjoint aux gouverneurs de n'obéir qu'a des instructions écrites de sa main, il le contraignit de signifier à chacun d'eux un ordre d'évacuation ; Aristobule exécuta ce qui lui était prescrit, mais, pris d'indignation, il se retira a Jérusalem pour préparer la guerre contre Pompée.

6. Alors celui-ci, sans lui laisser de temps pour ses préparatifs, le suivit à la piste. Ce qui hâta encore plus sa marche, ce fut la nouvelle de la mort de Mithridate ; il l'apprit près de Jéricho, la contrée la plus fertile de toute la Judée, qui produit en abondance le palmier et le baumier ; pour recueillir le baume, on pratique dans les troncs avec des pierres tranchantes des incisions qui le laissent distiller goutte à goutte. Après avoir campé dans cette localité une seule nuit, Pompée dès l'aurore s'avança rapidement contre Jérusalem. Epouvanté à son approche, Aristobule se présente en suppliant, et par la promesse qu'il lui fait de livrer la ville et sa propre personne, il adoucit la colère de Pompée. Cependant il ne put exécuter aucun de ses engagements, car lorsque Gabinius, envoyé pour prendre livraison de l'argent, se présenta, les partisans d'Aristobule refusèrent même de l'admettre dans la ville.

VII

1-3. Siège de Jérusalem par Pompée.- 4-6. Prise du Temple et massacres. Hyrcan redevient grand-prêtre. La Judée tributaire. - 7. Distribution des territoires enlevés aux Juifs. Aristobule emmené captif à Rome.

1. Indigné de ces procédés, Pompée retint sous bonne garde Aristobule et se dirigea vers la ville pour examiner de quel côté il pouvait l'attaquer. Il observa que la solidité des murailles les rendait inabordables, qu'elles étaient précédées d'un ravin d'une profondeur effrayante, que le Temple ceint par ce ravin était lui-même très solidement fortifié et pouvait fournir, après la prise de la ville, une seconde ligne de défense aux ennemis.

2. Pendant que son indécision se prolongeait, la sédition éclata dans Jérusalem ; les partisans d'Aristobule voulaient combattre et délivrer le roi, ceux d'Hyrcan conseillaient d'ouvrir les portes à Pompée ; ce dernier parti était grossi par la crainte qu'inspirait le bel ordre de l'armée romaine. Le parti d'Aristobule, ayant le dessous, se retira dans le Temple, coupa le pont qui le joignait à la ville et se prépara à lutter jusqu'au dernier souffle. Le reste de la population reçut les Romains dans la ville et leur livra le palais royal. Pompée envoya des troupes pour l'occuper, sous la conduite d'un de ses lieutenants, Pison ; celui-ci distribua des postes dans la ville et comme il ne put, par ses discours, amener à composition aucun de ceux qui s'étaient réfugiés dans le Temple, il disposa pour l'attaque tous les lieux d'alentour,  dans ce travail Hyrcan et ses amis l'assistèrent avec zèle de leurs conseils et de leurs bras.

3. Pompée lui-même combla sur le flanc nord le fossé et tout le ravin, en faisant apporter des matériaux par l'armée. Il était difficile de remplir cette immense profondeur, d'autant plus que les Juifs, du haut du Temple, s'efforçaient par tous les moyens d'écarter les travailleurs. Les efforts des Romains fussent restés infructueux, si Pompée n'avait profité du septième jour de la semaine, ou, par religion, les Juifs s'abstiennent de tout travail manuel ; il parvint ainsi à élever le remblai, en interdisant cependant aux soldats tout acte d'hostilité ouverte car le jour dit Sabbat, les Juifs ont le droit de défendre leur vie, mais rien de plus. Le ravin une fois comblé, Pompée dressa sur le remblai de hautes tours, fit avancer les machines amenées de Tyr, et les essaya contre les murailles. Des balistes faisaient reculer ceux qui d'en haut s'opposaient aux progrès des Romains. Cependant les tours des assiégés, qui étaient, dans ce secteur, d'une grandeur et d'un travail remarquables, résistèrent très longtemps.

4. Pendant que les Romains supportaient des fatigues épuisantes, Pompée eut occasion d'admirer en général l'endurance des Juifs et surtout la constance avec laquelle ils ne négligeaient aucun détail du culte, même enveloppés d'une grêle de traits. Comme si une paix profonde régnait dans la cité, les sacrifices, les purifications de chaque jour, tous les détails du culte s'accomplissaient exactement en l'honneur de Dieu, le jour même de la prise du Temple, quand on les massacrait auprès de l'autel, les Juifs n'interrompirent pas les cérémonies journalières prescrites par la loi. Ce fut le troisième mois du siège que les Romains, ayant réussi à grand-peine à renverser une des tours, s'élancèrent dans le Temple. Le premier qui osa franchir le mur fut le fils de Sylla, Faustus Cornelius ; après lui vinrent deux centurions, Furius et Fabius. Suivis chacun de leur troupe, ils cernèrent de toutes parts les Juifs et les taillèrent en pièces, soit qu'ils cherchassent un refuge dans l'enceinte sacrée, soit qu'ils opposassent quelque résistance.

5. Alors bon nombre de prêtres, voyant les ennemis s'élancer le glaive à ta main, demeurèrent impassibles dans l'exercice de leur ministère et se laissèrent égorger, tandis qu'ils offraient les libations et l'encens ; ils mettaient ainsi le culte de la divinité au-dessus de leur propre salut. La plupart furent massacrés par leurs concitoyens de la faction adverse ou se jetèrent en foule dans les précipices ; quelques-uns, se voyant perdus sans ressources, brûlèrent dans leur fureur les constructions voisines de l'enceinte et s'abîmèrent dans les flammes. Il périt en tout douze mille Juifs; les Romains eurent très peu de morts, mais un assez grand nombre de blessés.

6. Dans ce déluge de calamités, rien n'affligea aussi vivement la nation que de voir dévoilé au regard des étrangers le lieu saint, jusque-là invisible. Pompée entra, en effet, avec sa suite dans le sanctuaire, dans la partie où seul le grand-prêtre avait le droit de pénétrer ; il y contempla les objets sacrés: le candélabre, les lampes, la table, les vases à libations, les encensoirs, le tout en or massif, quantité d'aromates accumulés et le trésor sacré, riche d'environ deux mille talents.
Cependant il ne toucha ni ces objets ni rien autre du mobilier sacré, et, le lendemain de la prise du Temple, il ordonna aux gardiens de purifier l'enceinte sacrée et de recommencer les sacrifices accoutumés. Il réintégra Hyrcan dans ses fonctions de grand-prêtre, parce qu'il lui avait témoigné beaucoup de zèle pendant le siège et surtout avait détaché nombre d'habitants de la campagne, qui désiraient prendre les armes pour Arisiobule ; grâce à cette conduite, digne d'un sage général, il gagna le peuple, par la bienveillance plutôt que par la terreur. Parmi les prisonniers se trouvait le beau-père d'Arislobule, qui était en même temps son oncle (1).Ceux des captifs qui avaient le plus activement favorisé la guerre furent condamnés à périr sous la hache. Faustus et ceux qui s'étaient avec lui distingués par leur valeur obtinrent de brillantes récompenses; le pays et Jérusalem furent frappés d'un tribut.
7. .Pompée enleva aux Juifs toutes les villes de Cœlé-Syrie que ce peuple avait conquises, plaça ces villes sous l'autorité du gouverneur romain préposé à cette région, et renferma ainsi les Juifs dans leurs propres limites. Il releva de ses ruines la ville de Gadara, détruite par les Juifs, pour complaire à l'un de ses affranchis, Démétrius, qui était de Gadara.

(1). Il s'appelait Absalon ("Ant., 71")

Il affranchit aussi du joug des Juifs les villes de l'intérieur, qu'ils n'avaient pas eu le temps de ruiner, Hippos, Scythopolis, Pella,Samarie, Marissa, puis encore Azotos, Jamnée, Aréthuse. et, sur le littoral, Gaza, Joppé, Dora, et la ville qu'on appelait jadis Tour de Straton et qui, plus tard, réédifiée et ornée de constructions splendides par Hérode, prit le nom nouveau de Césarée. Toutes ces villes, restituées à leurs légitimes habitants, furent rattachées à la province de Syrie. Il la confia, avec la Judée et tout le pays jusqu'à l'Egypte et l'Euphrate, à l'administration de Scaurus, qui commanda deux légions; lui-même se hâta vers Rome à travers la Cilicie. emmenant prisonniers Aristobule et sa famille. Ce prince avait deux filles et deux fils, dont l'aîné, Alexandre, s'évada en route: le cadet, Antigone, et ses sœurs furent conduits à Rome.

VIII

1. Scaurus contre Arétas. — 2-5. Gouvernement de Gabinius. Révolte et défaite d'Alexandre. Constitution aristocratique octroyée à la Judée. — 6. Révolte et défaite d'Aristobule. — 7. Nouvelle tentative d'Alexandre. — 8-9. Crassus et Cassius. Pillage du Temple. Puissance d'Antipater.

1. Cependant Scaurus avait envahi l'Arabie. Les difficultés du terrain le firent échouer devant Pétra; il se mit alors à ravager le territoire environnant, mais il en résulta pour lui de nouvelles et graves souffrances, car son armée fut réduite à la disette. Hyrcan la soulagea, en faisant amener des vivres par Antipater. Comme celui-ci avait des relations d'amitié avec Arétas, Scaurus l'envoya auprès de ce roi pour le décider à acheter la paix. L'Arabe se laissa persuader : il donna trois cents talents; à ces conditions, Scaurus évacua l'Arabie avec son armée.

2. Alexandre, celui des fils d'Aristobule qui s'était échappé des mains de Pompée, avait peu à peu rassemblé des troupes considérables et causait de graves ennuis à Hyrcan en parcourant la Judée. On pouvait croire qu'il renverserait bientôt ce prince ; déjà même, s'approchant de la capitale, il poussait la hardiesse jusqu'à vouloir relever les murs de Jérusalem détruits par Pompée (1). Heureusement Gabinius, envoyé en Syrie comme successeur de Scaurus (2), se distingua par divers actes d'énergie et marcha contre Alexandre. Celui-ci, pris de crainte à son approche, réunit une grosse armée - dix mille fantassins et quinze cents cavaliers - et fortifia les places avantageusement situées d'Alexandreion, d'Hyrcaneion et de Machérous, près des montagnes d'Arabie.

(1). Quoique la construction soit équivoque, il est évident qu'il s'agit d'Alexandre, non d'Hyrcan. Voir la note sur Ant., XIV, § 82.
(2). Inexact ; dans l'intervalle, la Syrie avait eu deux gouverneurs, Marcius Philippus et Lentulus Marcellinus ("Appien, Syr., 51").

3. Gabinius lança en avant Marc Antoine avec une partie de son armée, lui-même suivit avec le gros. Le corps d'élite que conduisait Antipater et le reste des troupes juives sous Malichos et Pitholaos firent leur jonction avec les lieutenants de Marc Antoine ; tous marchèrent ensemble à la rencontre d'Alexandre. Peu de temps après survint Gabinius lui-même avec la lourde infanterie. Sans attendre le choc de toutes ces forces réunies, Alexandre recula ; il approchait de Jérusalem quand il fut forcé d'accepter le combat ; il perdit dans la bataille six mille hommes, dont trois mille morts et trois mille prisonniers, et s'enfuit avec le reste à Alexandroion.

4. Gabinius le poursuivit jusqu'à cette place. Il trouva un grand nombre de soldats campés devant les murs ; il leur promit le pardon, essayant de les gagner avant le combat. Mais comme leur fierté repoussait tout accommodement, Gabinius en tua beaucoup et rejeta le reste dans la forteresse. Ce fut dans ce combat que se distingua le général Marc Antoine ; il montra toujours et partout sa valeur mais jamais elle ne fut si éclatante. Laissant un détachement pour réduire la garnison, Gabinius parcourut lui-même la contrée, réorganisant les villes qui n'avaient pas été dévastées, relevant celles qu'il trouva en ruines. Ainsi se repeuplèrent, d'après ses ordres, Scythopolis, Anthédon, Apollonia, Jamnée, Raphia, Marisa, Adoréos, Gamala, Azotos, et d'autres encore; partout les colons affluaient avec empressement.

5. Cette opération terminée, Gabinius revint contre Alexandreion et pressa le siège avec tant de vigueur qu'Alexandre, .désespérant du succès, lui envoya un héraut : il demandait le pardon de ses fautes et livrait les places qui lui restaient, Hyrcancion et Machérous enfin il remit Alexandreion même. Gabinius, sur les conseils de la mère d'Alexandre, détruisit de fond en comble toutes ces plaçes, pour qu'elles ne pussent servir de base d'opération dans une nouvelle guerre. Cette princesse demeurait auprès de Gabinius, qu'elle cherchait à se concilier par sa douceur, craignant pour les prisonniers de Rome, son époux et ses autres enfants. Ensuite Gabinius ramena Hyrcan à Jérusalem, lui confia la garde du Temple et remit le reste du gouvernement entre les mains des grands. Il divisa tout le pays en cinq lessorts dont les sénats devaient siéger respectivement à Jérusalem, à Gazara, à Amathonte, à Jéricho, et à Sepphoris, ville de Galilée. Les Juifs, délivrés de la domination d'un seul, accueillirent avec joie le gouvernement aristocratique.

6. Peu de temps après, Aristobule lui-même s'échappa de Rome et suscita de nouveaux troubles. II rassembla un grand nombre de Juifs, les uns avides de changement, les autres depuis longtemps dévoués à sa personne. Il s'empara d'abord d'Alexandreion et commençait à en relever les murs, quand Gabinius envoya contre lui une armée commandée par Sisenna, Antoine et Servilius ; à cette nouvelle, il se réfugia à Machérous, renvoya la foule des gens inutiles et ne retint que les hommes armés au nombre de huit mille environ ; parmi eux se trouvait Pitholaos, qui commandait en second à Jérusalem et avait fait défection avec mille hommes. Les Romains le suivirent à la piste. Dans la bataille qui se livra, les soldats d'Aristobule résistèrent longtemps et combattirent avec courage mais enfin, ils furent enfoncés par les Romains : cinq mille hommes tombèrent, deux mille environ se réfugièrent sur une éminence ; les mille qui restaient, conduits par Aristobule, se frayèrent un chemin à travers l'infanterie romaine et se jetèrent dans Machérous. Le roi campa le premier soir sur les ruines de cette ville, nourrissant l'espoir de rassembler une autre armée, si la guerre lui en laissait le temps, et élevant autour de la place de méchantes fortifications mais quand les Romains l'attaquèrent, après avoir résisté pendant deux jours au-delà de ses forces, il fut pris. On l'amena, chargé de fers, auprès de Gabinius, avec son fils Antigone qui s'était enfui de Rome avec lui. Gabinius le renvoya de nouveau à Rome. Le Sénat retint Aristobule en prison, mais laissa rentrer ses enfants en Judée, car Gabinius expliqua dans ses lettres qu'il avait accordé cette faveur à la femme d'Aristobule en échange de la remise des places-fortes (1).

(1). 56 av. J.-C.

7. Comme Gabinius allait entreprendre une expédition contre les Parthes, il fut arrêté dans ce dessein par Ptolémée (1). Des bords de l'Euphrate; il descendit vers l'Egypte. Il trouva, pendant cette campagne, auprès d'Hyrcan et d'Antipater toute l'assistance nécessaire. Argent, armes, blé, auxiliaires, Antipater lui fit tout parvenir ; il lui gagna aussi les juifs de cette région, qui gardaient les abords de Péluse, et leur persuada de livrer passage aux Romains. Cependant le reste de la Syrie profita du départ de Gabinius pour s'agiter. Alexandre, fils d'Aristobule, souleva de nouveau les juifs ; il leva une armée très considérable et fit mine de massacrer tous les Romains du pays. Ces événements inquiétèrent Gabinius, qui, à la nouvelle des troubles, s'était hâté de revenir d'Égypte : il envoya Antipater auprès de quelques-uns des mutins et les fit rentrer dans le devoir. Mais il en resta trente mille avec Alexandre, qui brûlait de combattre. Gabinius marcha donc au combat ; les Juifs vinrent à sa rencontre, et la bataille eut lieu près du mont Itabyrion ; dix mille Juifs périrent, le reste se débanda. Gabinius retourna à Jérusalem et y réorganisa le gouvernement sur les conseils d'Antipater. De là il partit contre les Nabatéens qu'il vainquit en bataille rangée ; il renvoya aussi secrètement deux exilés Parthes, Mithridate et Orsanès, qui s'étaient réfugiés auprès de lui, tout en déclarant devant les soldats qu'ils s'étaient évadés (2).

(1). Ptolémée Aulète, roi d'Égypte, chassé par ses sujets, persuada Gabinius, à prix d'or, de le restaurer (55 av. J.-C.)

(2). Détail complètement étranger à l'histoire juive et qui suffirait à prouver que Josèphe copie, en l'abrégeant, une histoire générale.

8. Cependant Crassus vint pour lui succéder dans le gouvernement de la Syrie. Avant d'entreprendre son expédition contre les Parthes, il mit la main sur l'or que renfermait le Temple de Jérusalem et emporta même les deux mille talents auxquels Pompée n'avait pas touché. Il franchit l'Euphrate et périt avec toute son armée mais ce n'est pas le lieu de raconter ces événements.

9. Après la mort de Crassus, les Parthes s'élançaient pour envahir la Syrie mais Cassius, qui s'était réfugié dans cette province, les repoussa. Ayant ainsi sauvé la Syrie, il marcha rapidement contre les Juifs, prit Tarichées, où il réduisit trente mille Juifs en esclavage, et mit à mort Pitholaos, qui cherchait à réunir les partisans d'Aristobule : c'est Antipater qui lui conseilla cette exécution. Antipater avait épousé Kypros, femme d'une noble famille d'Arabie ; quatre fils naquirent de ce mariage - Phasaël, Hérode, qui fut roi, Joseph, Phéroras - et une fille, Salomé. Il s'était attaché les puissants de partout par les liens de l'amitié et de l'hospitalité ; il avait gagné surtout la faveur du roi des Arabes, par son alliance matrimoniale, et c'est à lui qu'il confia ses enfants quand il engagea la guerre contre Aristobule. Cassius, après avoir contraint par un traité Alexandre à se tenir en repos, se dirigea vers l'Euphrate pour empêcher les Parthes de franchir le fleuve ; ce sont des évènements dont nous parlerons ailleurs (1).

(1). Phrase copiée sans réflexion dans Nicolas ? Nulle part « ailleurs » dans la Guerre on ne trouve le récit de ces évènements. Dans le passage correspondant des "Ant. (§122)" on lit : « comme d'autres l'ont raconté »

IX

1-2. Mort d'Aristobule et d'Alexandre. - 3-5. Services rendus par Antipater à César en Égypte.

1. Quand Pompée se fut enfui avec le sénat romain au-delà de la mer Ionienne (1), César, maître de Rome et de l'Empire mit en liberté Aristobule. Il lui confia deux légions et le dépêcha en Syrie, espérant, par son moyen, s'attacher facilement cette province et la Judée. Mais la haine prévint le zèle d'Aristobule et les espérances de César. Empoisonné par les amis de Pompée, Aristobule resta, pendant longtemps, privé de la sépulture dans la terre natale. Son cadavre fut conservé dans du miel, jusqu'au jour où Antoine l'envoya aux Juifs pour être enseveli dans le monument de ses pères.

(1). 49 av. J.-C.

2. Son fils Alexandre péril aussi à cette époque : Scipion (1) le fit décapité à Antioche, sur l'ordre de Pompée, après l'avoir fait accuser devant son tribunal pour les torts qu'il avait causés aux Romains. Le frère et les sœurs d'Alexandre reçurent l'hospitalité de Ptolémée, fils de Mennaeos, prince de Chalcis dans le Liban. Ptolémée leur avait envoyé à Ascalon son fils Philippion, et celui-ci réussit à enlever à la femme d'Aristobule, Antigone et les princesses, qu'il ramena auprès de son père. Épris de la cadette, Philippion l'épousa, mais ensuite son père le tua pour cette même princesse Alexandra, qu'il épousa à son tour. Depuis ce mariage il témoigna au frère et à la sœur beaucoup de sollicitude.

(1). Q. Cæcilius Metellus Scipio, beau-père de Pompée et gouverneur de Syrie.

3. Antipater, après la mort de Pompée (1), changea de parti et fit la cour à César. Quand Mithridate de Pergame, conduisant une armée en Égypte, se vit barrer le passage de Péluse et dut s'arrêter à Ascalon, Antipater persuada aux Arabes dont il était l'hôte de lui prêter assistance ; lui-même rejoignit Mithridate avec trois mille fantassins juifs armés. Il persuada aussi les personnages les plus puissants de Syrie de seconder Mithridate, à savoir Ptolémée du Liban et Jamblique. Par leur influence les villes de la région contribuèrent avec ardeur à cette guerre. Mithridate, puisant une nouvelle confiance dans les forces amenées par Antipater, marcha sur Péluse et, comme on refusait de le laisser passer, assiégea la ville. A l'assaut, Antipater s'acquit une gloire éclatante car il fit une brèche dans la partie de la muraille en face de lui et, suivi de ses soldats, s'élança le premier dans la place.

(1). 48 av. J.-C.

4. C'est ainsi que Péluse fut prise. L'armée, en continuant sa marche, fut encore arrêtée par les Juifs égyptiens qui habitaient le territoire dit d'Onias. Cependant Antipater sut les persuader, non seulement de ne faire aucune résistance, mais encore de fournir des subsistances à l'armée. Dès lors ceux de Memphis (1) ne résistèrent pas davantage et se joignirent de leur plein gré à Mithridate. Celui-ci, qui avait fait le tour du Delta, engagea le combat contre le reste des Égyptiens au lieu appelé « camp des Juifs ». Dans cet engagement, il courait de grands risques avec toute son aile droite, quand Antipater, en longeant le fleuve, vint le dégager car celui-ci, avec l'aile gauche, avait battu les ennemis qui lui étaient opposés ; tombant alors sur ceux qui poursuivaient Mithridate, il en tua un grand nombre et poussa si vivement le reste qu'il s'empara de leur camp. Il ne perdit que quatre-vingts des siens ; Mithridate dans sa déroute en avait perdu huit cents. Sauvé contre son espérance, Mithridate porta auprès de César un témoignage sincère de la brillante valeur d'Antipater.

(1). Peut-être les Iduméens, qui formaient à Memphis une importante colonie, dont un décret s'est récemment retrouvé (Dittenberger, Orientalis græci inscr., n° 747). Antipater, leur compatriote, dut les gagner sans peine. Mais il peut s'agir aussi des Juifs de Memphis ou des habitants de cette ville en général.

5. César, par ses louanges et par ses promesses, stimula Antipater à courir de nouveaux dangers pour son service. Il s'y montra le plus hardi des soldats, et, souvent blessé, portait presque sur tout son corps les marques de son courage. Puis, quand César eut mis ordre aux affaires d'Égypte et regagna la Syrie, il honora Antipater du titre de citoyen romain et de l'exemption d'impôts. Il le combla aussi de témoignages d'honneur et de bienveillance, qui firent de lui un objet d'envie ; c'est aussi pour lui complaire que César confirma Hyrcan dans sa charge de grand-prêtre.

X

1-3. Plaintes d'Antigone contre Antipater ; César décide en faveur de ce dernier. - 4. Antipater gouverne la Judée sous le nom d'Hyrcan. - 5-9. Exploits, procès, exil et retour d'Hérode. - 10. Guerre d'Apamée.

1. Vers le même temps se présenta devant César Antigone, fils d'Aristobule, et son intervention eut pour effet inattendu d'avancer la fortune d'Antipater. Antigone aurait dû se contenter de pleurer sur la mort de son père, empoisonné, semble-t-il, à cause de ses dissentiments avec Pompée, et de flétrir la cruauté de Scipion envers son frère, sans mêler à ses plaintes aucun sentiment de haine. Loin de là, il osa encore venir en personne accuser Hyrcan et Antipater : ils l'avaient, disait-il, au mépris de tout droit, chassé, lui, ses frères et sœurs, de toute leur terre natale ; ils avaient, dans leur insolence, accablé le peuple d'injustices ; s'ils avaient envoyé des secours en Égypte, ce n'était pas par bienveillance pour César, mais par crainte de voir renaître de vieilles querelles et pour se faire pardonner leur amitié envers Pompée.

2. En réponse, Antipater, arrachant ses vêtements, montra ses nombreuses cicatrices. « Son affection pour César, dit-il, point n'est besoin de la prouver perdes paroles, tout son corps la crie, gardât-il le silence. Mais l'audace d'Antigone le stupéfait. Quoi! le fils d'un ennemi des Romains, d'un fugitif de Rome, lui qui a hérité de son père l'esprit de révolution et de sédition, ose accuser les autres devant le général romain et s'efforce d'en obtenir quelque avantage, quand il devrait s'estimer heureux d'avoir la vie sauve! D'ailleurs, s'il recherche le trône, ce n'est pas le besoin qui l'y pousse, ce qu'il désire plutôt, c'est de pouvoir, présent de sa personne, semer la sédition parmi les Juifs et user de ses ressources contre ceux qui les lui ont fournies. »

3. Après avoir entendu ce débat, César déclara qu'Hyrcan méritait mieux que tout autre le grand pontificat et laissa à Antipater le droit de choisir la dignité qu'il voudrait. Celui-ci déclara s'en rapporter à son bienfaiteur du soin de fixer l'étendue du bienfait; il fut alors nommé procurateur de toute la Judée. Il obtint de plus l'autorisation de relever les murailles détruites de sa patrie. César expédia ces décisions à Rome pour être gravées au Capitole comme un monument de sa propre justice et du mérite d'Antipaler.

4. Antipater, après avoir accompagné César jusqu'aux frontières de Syrie, revint à Jérusalem. Son premier soin fut de relever les murs de la capitale, que Pompée avait abattus, et de parcourir le pays pour apaiser les troubles, usant tour à tour de menaces et de conseils. En s'attachant à Hyrcan, disait-il, ils vivront dans l'abondance et dans la tranquillité et jouiront de leurs biens au sein de la paix commune, s'ils se laissent, au contraire, séduire par les vaines promesses de gens qui, dans l'espoir d'un avantage personnel, trament des changements, ils trouveront dans Antipater un maître au lieu d'un protecteur, dans Hyrcan un tyran au lieu d'un roi, dans les Romains et dans César des ennemis au lieu de chefs et d'amis car ceux-ci ne laisseront pas chasser du pouvoir celui qu'ils y ont eux-mêmes installé. En même temps, il s'occupa lui-même d'organiser le pays car il ne voyait chez Hyrcan qu'inertie et faiblesse indignes d'un roi (1). Il donna à son fils aîné Phasaël le gouvernement de Jérusalem et des alentours ; il envoya Hérode, le second, avec des pouvoirs égaux en Galilée, malgré son extrême jeunesse.

(1). Terme impropre, qui revient plusieurs fois ici et dans "Ant., XIV, 9". Hyrcan n'avait que le titre d'ethnarque.

5. Hérode, doué d'un naturel entreprenant, trouva bientôt matière à son énergie. Un certain Ezéchias, chef de brigands, parcourait à la tète d'une grosse troupe les confins de la Syrie ; Hérode s'empara de sa personne et le mit à mort avec un bon nombre de ses brigands. Ce succès fit le plus grand plaisir aux Syriens. Dans les bourgs, dans les villes, les chansons célébraient Hérode comme celui qui assurait par sa présence la paix et leurs biens. Cet exploit le fit aussi connaître à Sextus César, parent du grand César et gouverneur de Syrie. Phasaël, de son côté, par une noble émulation, rivalisait avec le bon renom de son frère ; il sut se concilier la faveur des habitants de Jérusalem et gouverner en maître la ville sans commettre aucun excès fâcheux d'autorité. Aussi le peuple courtisait Antipater comme un roi : tous lui rendaient des honneurs comme s'il eût été le maître absolu ; cependant il ne se départit jamais de l'affection ni de la fidélité qu'il devait à Hyrcan.

6. Mais il est impossible dans la prospérité d'éviter l'envie. Déjà Hyrcan se sentait secrètement mordu par la gloire de ces jeunes gens ; c'étaient surtout les succès d'Hérode qui l'irritaient, c'étaient les messagers se succédant sans relâche pour raconter ses hauts fails. Il ne manquait pas non plus de médisants à la cour, pour exciter les soupçons du prince, gens qui avaient trouvé un obstacle dans la sagesse d'Antipater ou de ses fils. Hyrcan, disaient-ils, avait abandonné à Antipater et à ses fils la conduite des affaires; lui-même restait inactif, ne gardant que le titre de roi sans pouvoir effectif. Jusqu'à quand persévérerait il dans son erreur de nourrir des rois contre lui ? Déjà ses ministres ne se contentent plus du masque de procurateurs : ils se déclarent ouvertement les maîtres, ils le mettent entièrement de coté, puisque, sans avoir reçu ni ordre ni message d'Hyrcan, Hérode a, au mépris de la loi juive, fait mourir un si grand nombre de personnes ; s'il n'est pas roi, s'il est encore simple particulier, Hérode doit comparaître en justice et se justifier devant le prince et les lois nationales, qui interdisent de tuer un homme sans jugement.

7. Ces paroles peu à peu enflammaient Hyrcan ; sa colère finit par éclater et il cita Hérode en justice. Celui-ci, fort des conseils de son père et s'appuyant sur sa propre conduite, se présenta devant le tribunal, après avoir préalablement mis bonne garnison en Galilée. Il marchait suivi d'une escorte suffisante, calculée de manière à éviter d'une part l'apparence de vouloir renverser Hyrcan avec des forces considérables et d'autre part le danger de se livrer sans défense à l'envie. Cependant Sextus César, craignant que le jeune homme, pris par ses ennemis, n'éprouvât quelque malheur, manda expressément à Hyrcan qu'il eut à absoudre Hérode de l'accusation de meurtre. Hyrcan, qui d'ailleurs inclinait à cette solution, car il aimait Hérode, rendit une sentence conforme (1).

8. Cependant Hérode, estimant que c'était maigre le roi qu'il avait évité la condamnation, se retira à Damas auprès de Sextus et se mit on mesure de répondre à une nouvelle citation. Les méchants continuaient à exciter Hyrcan, disant qu'Hérode avait fui par colère et qu'il machinait quelque chose contre lui. Le roi les crut, mais il ne savait que faire, voyant son adversaire plus fort que lui. Lorsque ensuite Sextus nomma Hérode gouverneur de Cœlé-Syrie et de Samarie, formidable à la fois par la faveur du peuple et par sa puissance propre, il inspira une extrême terreur à Hyrcan, qui s'attendait dès lors à le voir marcher contre lui à la tête d'une armée.

9. Cette crainte n'était que trop fondée. Hérode, furieux de la menace que ce procès avait suspendue sur sa tête, rassembla une armée et marcha sur Jérusalem pour déposer Hyrcan.

(1). D'après le récit de "Ant., § 177", Hyrcan ne rendit pas une sentence d'acquittement, mais d'ajournement, qui permis à Hérode de s'évader.

Il aurait exécuté ce dessein incontinent, si son père et son frère n'étaient venus au-devant de lui et n'avaient arrêté son élan, ils le conjururent de borner sa défense à la menace, à l'indignation, et d'épargner le roi sous le règne duquel il était parvenu à une si haute puissance. Si, disent-ils, il a raison de s'indigner d'avoir été appelé au tribunal, il doit, d'autre part, se réjouir de son acquittement; s'il répond par la colère à l'injure, il ne doit pas répondre par l'ingratitude au pardon. Et s'il faut estimer que les hasards de la guerre sont dans la main de Dieu, un acte injuste prévaudra sur la force d'une armée : aussi ne doit-il pas avoir unu confiance absolue dans la victoire, puisqu'il va combattre contre son roi et son ami qui fut souvent son bienfaiteur et ne lui a été hostile que le jour où, cédant à de mauvais conseils, il l'a menacé d'une ombre d'injustice. Hérode se laissa persuader par ces avis, pensant qail sufûsait à ses espérances d'avoir fait, devant le, peuple cette manifestation de sa puissance.

10. Sur ces entrefaites, des troubles et une véritable guerre civile éclatèrent à Apamée. entre les Romains. Cecilius Bassus. par attachement pour Pompée, assassina Sestus César et s'empara de son armée ; les autres lieutenants de César, pour venger ce meurtre, attaquèrent Bassus avec toutes leurs forces. Antipater, dévoué aux deux Césars, le mort et le vivant, leur envoya des secours sous ses deux fils. Comme la guerre traînait en longueur. Murcus fut envoyé d'Italie pour succéder à Sextus.

XI

1-2. Guerre civile. Cassius en Syrie ; ses exactions. - 3-4. Antipater assassiné par Malichos. - 5-8. Hérode tire vengeance de Malichos.

1. A cette époque éclata entre les Romains la grande guerre, après que Brutus et Cassius eurent assassiné César, qui avait occupé le pouvoir pendant trois ans et sept mois (1). Une profonde agitation suivit ce meurtre ; les citoyens les plus considérables se divisèrent ; chacun, suivant ses espérances particulières, embrassait le parti qu'il croyait avantageux. Cassius, pour sa part, se rendit en Syrie afin d'y prendre le commandement des armées réunies autour d'Apamée. Là il réconcilia Bassus avec Murcus et les légions séparées, fit lever le siège d'Apamée, et, se mettant lui-même à la tète des troupes, parcourut les villes en levant des tributs avec des exigences qui dépassaient leurs ressources.

(1). Trois ans et six mois d'après "Ant., § 270". Si l'on compte depuis Pharsale (9 août 48) jusqu'au 15 mars 44 ; le chiffre de 7 mois est plus exact.

2. Les juifs reçurent l'ordre de fournir une somme de sept cents talents. Antipater, craignant les menaces de Cassius, chargea ses fils et quelques-uns de ses familiers, entre autres Malichos, qui le haïssait, de lever promptement cet argent, chacun pour sa position, à tel point les talonnait la nécessité ! Ce fut Hérode qui, le premier, apaisa Cassius, en lui apportant de Galilée sa contribution, une somme de cent talents ; il devint par là son intime ami ; quant aux autres, Cassius leur reprocha leur lenteur et fit retomber sa colère sur les villes mêmes. Après avoir réduit en servitude Gophna, Emmaüs et deux autres villes de moindre importance (1), il s'avançait dans le dessein de mettre à mort Malichos pour sa négligence à fournir le tribut, mais Antipater prévînt la perte de Malichos et la ruine des autres villes en calmant Cassius par le don de cent talents.

(1). Lydda et Thamna ("Ant., § 275").

3. Cependant, après le départ de Cassius, Malichos, loin de savoir gré à Antipater de ce service, machina un complot contre celui qui l'avait sauvé à plusieurs reprises, brûlant de supprimer l'homme qui s'opposait à ses injustices. Antipater, craignant la force et la scélératesse de ce personnage, passa le Jourdain pour rassembler une armée et déjouer le complot. Malichos, quoique pris sur le fait, sut à force d'impudence gagner les fils d'Antipater : Phasaël, gouverneur de Jérusalem et Hérode, commandant de l'arsenal, ensorcelés par ses excuses et ses serments, consentirent à lui servir de médiateurs auprès de leur père. Une fois de plus Antipater le sauva, en apaisant Murcus, gouverneur de Syrie, qui voulait mettre à mort Malichos comme factieux.

4.Quand le jeune César et Aubine ouvrirent les hostilités contre Cassius et Brutus, Cassius et Murcus levèrent une armée en Syrie, et comme Hérode paraissait leur avoir rendu de grands services dans cette opération, ils le nommèrent alors procurateur de la Syrie entière (1) en lui donnant de l'infanterie et de la cavalerie ; Cassius lui promit même, une fois la guerre terminée, de le nommer roi de Judée. La puissance du fils et ses brillantes espérances amenèrent la perte du père. Car Malichos, inquiet pour l'avenir, corrompit à prix d'argent un des échansons royaux et fit donner du poison à Antipater. Victime de l'iniquité de Malichos, Antipater mourut en sortant de table. C'était un homme plein d'énergie dans la conduite des affaires, qui fit recouvrer à Hyrcan son royaume et le garda pour lui.

(1). De la Cœlé-Syrie seulement, d'après "Ant., § 280", ce qui est plus vraisemblable. Aux troupes confiées à Hérode, le texte d'Ant. ajoute des navires.

5. Malichos, voyant le peuple irrité par le soupçon du crime, l'apaisa par ses dénégations et, pour affermir son pouvoir, leva une troupe de soldats. En effet, il pensait bien qu'Hérode ne se tiendrait pas en repos ; celui-ci parut bientôt à la tête d'une armée pour venger son père. Cependant Phasaël conseilla à son frère de ne pas attaquer ouvertement leur ennemi, dans la crainte d'exciter des séditions parmi la multitude. Hérode accepta donc pour le moment la justification de Malichos et consentit à l'absoudre du soupçon puis il célébra avec une pompe éclatante les funérailles de son père.

6. Il se rendit ensuite à Samarie, troublée par la sédition, et y rétablit l'ordre puis il revint passer les fêtes à Jérusalem, suivi de ses soldats. Hyrcan, à l'instigation de Malichos, qui craignait l'entrée de ces troupes, le prévint par un message et lui défendit d'introduire des étrangers parmi le peuple qui se sanctifiait. Mais Hérode, dédaignant le prétexte et l'auteur de l'ordre, entra de nuit dans la ville. Là-dessus Malichos se présenta encore une fois auprès de lui pour pleurer Antipater. Hérode lui répondit en dissimulant, tout en ayant peine à contenir sa colère. En même temps il adressa à Cassius des lettres où il déplorait la mort de son père ; Cassius, qui haïssait d'ailleurs Malichos, lui répondit en l'engageant à poursuivre le meurtrier; bien plus, il manda secrètement à ses tribuns de prêter leur concours à Hérode pour une juste entreprise.

7. Quand Cassius se fut emparé de Laodicée et vit arriver de tous les côtés les principaux du pays portant des présents et des couronnes, Hérode jugea le moment venu pour sa vengeance. Malichos avait conçu des soupçons ; arrivé à Tyr, il résolut de faire échapper secrètement son fils, qu'on gardait alors en otage dans cette ville, et lui-même se disposa à fuir en Judée. Le désespoir le poussa même à de plus vastes desseins; il rêvait de soulever la nation contre les Romains, pendant que Cassius serait occupé à la guerre contre Antoine, et se flattait d'arriver à la royauté, dès qu'il aurait sans peine renversé Hyrcan.

8. Mais la destinée se rit de ses espérances. En effet, Hérode, devinant son intention, l'invita à souper avec Hyrcan; ensuite il appela un de ses serviteurs qui se trouvait là et l'envoya, en apparence pour préparer le festin, en réalité pour prévenir les tribuns de disposer une embuscade. Ceux-ci, se rappelant les ordres de Cassius, sortirent en armes sur le rivage de la mer, devant la ville ; là ils entourèrent Malichos et le criblèrent de blessures mortelles. Saisi d'épouvanté à cette nouvelle, Hyrcan tomba d'abord évanoui ; quand il revint à lui, non sans peine, il demanda à Hérode qui avait tué Malichos. Un des tribuns lui répondit : « Ordre de Cassius ». « Alors, répondit-il, Cassius m'a sauvé ainsi que ma patrie, puisqu'il a mis à mort celui qui tramait notre perte ». Hyrcan parlait il ainsi du fond du cœur, ou acceptait-il par crainte le fait accompli, c'est un point douteux. Quoi qu'il en soit, c'est ainsi qu'Hérode se vengea de Malichos.

XII

1. Révolte d'Hélix et du frère de Malichos. - 2. Rivalité d'Hérode et de Marion, tyran de Tyr. - 3. Victoire d'Hérode sur Antigone. Il épouse Mariamme. - 4-5. Antoine éconduit les ambassadeurs juifs ; Hérode et Phasaël nommés tétrarques. - 6.7. Massacre des députés juifs.

1. Cassius avait à peine quitté la Syrie qu'une nouvelle sédition éclata à Jérusalem. Un certain Hélix se mit à la tête d'une armée et se souleva contre Phasaël, voulant, à cause du châtiment infligé à Malichos, se venger d'Hérode sur la personne de son frère. Hérode se trouvait alors à Damas, près du général romain Fabius ; désireux de porter secours à Phasaël. il fut retenu par la maladie. Cependant Phasaël quoique laissé à ses seules forces, triompha d'Hélix et accusa Hyrcan d'ingratitude, pour avoir favorisé les desseins d'Hélix et laissé le frère de Malichos s'emparer d'un grand nombre de places et particulièrement de la plus forte de toutes, Masada.

2. Mais rien ne pouvait garantir Hélix de l'impétuosité d'Hérode. Celui-ci, rendu à la santé, lui reprit les places-fortes et le fit sortir lui-même de Masada, en suppliant. Il chassa pareillement de Galilée Marion, tyran de Tyr, qui avait déjà pris possession de trois places ; quant aux Tyriens, qu'il avait faits prisonniers, il les épargna tous ; il y en eut même qu'il relâcha avec des présents, s'assurant ainsi à lui-même la faveur des Tyriens et au tyran leur haine. Marion tenait son pouvoir de Cassius, qui divisa la Syrie entière en tyrannies de ce genre, plein de haine contre Hérode. il ramena dans le pays Antigone, fils d'Aristobule. Il se servit à cet effet surtout de Fabius, qu'Antigone s'était concilié par des largesses et qui favorisa son retour, Ptolémée, beau-frère d'Antigone, fournissait à toutes les dépenses.

3. Hérode, s'opposant à leur marche, livra bataille à l'entrée du territoire de la Judée et fut vainqueur. Antigone chassé, Hérode revint à Jérusalem, où sa victoire lui valut la faveur générale ; ceux même qui auparavant lui étaient hostiles s'attachèrent à lui. quand un mariage le fit entrer dans la famille d'Hyrcan. Il avait d'abord épousé une femnne du pays, d'assez noble naissance, nommée Doris, dont il eut un fils, Antipater; maintenant il s'unit à la fille d'Alexandre, flls d'Aristobule. et petite-fille d'Hyrcan, nommée Mariamme : il devenait ainsi parent du prince.

4. Lorsque, après avoir tué Cassius à Philippes (1), César et Antoine retournèrent, l'un en Italie, l'autre en Asie, parmi les nombreuses députations des cités, qui allèrent saluer Antoine en Bilhynie. se trouvèrent aussi des notables juifs, qui vinrent accuser Phasaël et Hérode de s'être emparés du pouvoir par la violence et de n'avoir laissé à Hyrcan qu'un vain titre. Hérode, présent à ces attaques, sut se concilier par de fortes sommes d'argent la faveur d'Antoine,à son instigation, Antoine refusa même d'accorder audience à ses ennemis, qui se virent congédiés.

5. Bientôt après les notables juifs, au nombre de cent, se rendirent de nouveau à Daphné d'Antioche auprès d'Antoine, déjà asservi à l'amour de Cléopatre ; ils mirent à leur tète les plus estimés pour l'autorité et l'éloquence et dressèrent une accusation en règle contre les deux frères.

(1). Automne 42 av. J.-C.

En réponse, Messalla présenta leur défenseet Hyrcan se plaça à côté de lui, en raison de son alliance matrimoniale avec les accusés. Après avoir entendu les deux parties, Antoine demanda à Hyrcan quels étaient les plus dignes du commandement : comme Hyrcan déclarait que c'était Hérode et son frère, Antoine s'en réjouit, en souvenir des anciens liens d'hospitalité qui l'unissaient à cette famille, car leur père, Antipater, l'avait reçu avec bienveillance quand il fit campagne en Judée avec Gabinius. En conséquence, il nomma les deux frères tétrarques et leur confia l'administration de toute la Judée.

6. Les députés du parti adverse ayant manifesté leur irritation, Antoine fit arrêter et mettre en prison quinze d'entre eux et voulut même les faire mourir: il chassa le reste avec ignominie. Ces événements provoquèrent une agitation encore plus vive à Jérusalem Les habitants envoyèrent cette fois mille députés à Tyr, où séjournait Antoine, en route vers Jérusalem. Comme les députés menaient grand bruit, il leur envoya le gouverneur de Tyr, avec ordre de châtier ceux qu'il prendrait et de consolider l'autorité des tétrarques institués par lui.

7. Déjà auparavant, H érode accompagné d'Hyrcan s'était rendu sur le rivage ; là il exhorta longuement les députés à ne pas déchaîner la ruine sur eux-mêmes et la guerre sur leur patrie par une querelle inconsidérée. Mais cette démarche ne fit que redoubler leur fureur ; alors Antoine envoya contre eux son infanterie, qui en tua ou blessa un grand nombre; Hyrcan accorda la sépulture aux morts et des soins aux blessés. Malgré tout, ceux qui s'échappèrent ne se tinrent pas en repos (1) ; par les troubles qu'ils entretenaient dans la cité, ils irritèrent Antoine, au point qu'il se décida à faire exécuter les prisonniers.

(1). "Ant., § 329", dit le contraire

XIII

1. Le Parthes en Syrie. - 2-3. Pacoros attaque Jérusalem. - 4-5. Capture de Phasaël et d'Hyrcan. – 6-8 Fuite d'Hérode. – 9-11. Restauration d'Antigone. Mort de Phasaël.

1. Deux ans après, Barzapharnès, satrape des Parthes, occupa la Syrie avec Pacoros, fils du roi. Lysanias, qui avait hérité du royaume de son père Ptolémée, fils de Mennaios, persuada le satrape, en lui promettant mille talents et cinq cents femmes, de ramener sur le trône Antigone et de déposer Hyrcan. Gagné par ces promesses, Pacoros lui-même s'avança le long du littoral et enjoignit à Barzapharnès de faire route par l'intérieur des terres. Parmi les populations côtières, Tyr refusa le passage à Pacoros, alors que Ptolémaïs et Sidon lui avaient fait bon accueil. Alors le prince confia une partie de sa cavalerie à un échanson du palais qui portait le même nom que lui, et lui ordonna d'envahir la Judée pour observer l'ennemi et soutenir Antigone au besoin.

(1). D'après "Ant., § 331", cette promesse fut faite par Antigone lui-même.

2. Comme ces cavaliers ravageaient le Carmel, un grand nombre de Juifs se rallièrent à Antigone et se montrèrent pleins d'ardeur pour l'invasion. Antigone les dirigea vers le lieu appelé Drymos (la Chênaie) (1) dont ils devaient s'emparer. Ils y livrèrent bataille, repoussèrent les ennemis, les poursuivirent jusqu'à Jérusalem et, grossissant leurs rangs, parvinrent jusqu'au palais. Hyrcan et Phasaël les y reçurent avec une forte troupe. La lutte s'engagea sur l'agora ; Hérode mit en fuite les ennemis, les cerna dans le Temple et établit dans les maisons voisines un poste de soixante hommes pour les surveiller. Mais le peuple, soulevé contre les deux frères attaqua cette garnison et la fit périr dans les flammes. Hérode, exaspéré de cette perte, se vengea en chargeant le peuple et tuant un grand nombre de citoyens. Tous les jours de petits partis se ruaient les uns sur les autres : c'était une tuerie continuelle.

(1). Entre Tour de Straton (Césarée) et Jopé.

3. Comme la fête de la Pentecôte approchait, tous les lieux voisins du Temple et la ville entière se remplirent d'une foule de gens de la campagne, armés pour la plupart. Phasaël défendait les murailles ; Hérode, avec peu de soldats, le palais. Il fit une sortie vers le faubourg contre la multitude désordonnée des ennemis, en tua un grand nombre, les mit tous en fuite et les rejeta les uns dans la ville, d'autres dans le Temple, d'autres dans le camp fortifié loin des murs. Là-dessus Antigone demanda que l'on introduisit Pacoros comme médiateur de la paix. Phasaël, se laissant persuader, reçut le Parthe dans la ville et lui donna l'hospitalité. Accompagné de cinq cents cavaliers, il se présentait sous prétexte de mettre un terme aux factions, mais en réalité pour aider Antigone. Ses manœuvres perfides décidèrent Phasaël à se rendre auprès de Barzapharnès pour terminer la guerre, bien qu'Hérode l'en détournât avec insistance et l'engageât à tuer ce traître, au lieu de se livrer à ses ruses, car la perfidie, disait-il, est naturelle aux barbares. Cependant Pacoros, pour détourner le soupçon, partit aussi, emmenant avec lui Hyrcan et laissant auprès d'Hérode quelques-uns de ces cavaliers que les Parthes appellent Eleuthères (Libres) (1) ; avec le reste il escortait Phasaël.

(1). Plus exactement: 200 cavaliers et 10 Eleuthères ("Ant., § 342"). La majeure partie de l'armée Parthe se composait d'esclaves (Justin, XLI, 2, 5).

4. Arrivés en Galilée, ils trouvèrent les indigènes en pleine défection et en armes : ils se présentèrent au satrape (1), qui dissimula adroitement sous la bienveillance la trame qu'il préparait : il leur donna des présents, puis, quand ils s'éloignèrent, leur dressa une embuscade. Ils connurent le piège où ils étaient tombés lorsqu'ils se virent emmener dans une place maritime, nommée Ecdippa. Là ils apprirent la promesse faite à Pacoros de mille talents, et que, parmi ce tribut de cinq cents femmes qu'Antigone consacrait aux Parthes, se trouvaient la plupart des leurs ; que les barbares surveillaient sans cesse leurs nuits ; enfin qu'on les aurait déjà arrêtés depuis longtemps si l'on n'avait préféré attendre qu'Hérode fût pris à Jérusalem, pour éviter que la nouvelle de leur capture ne le mît sur ses gardes. Ce n'étaient déjà plus de vaines conjectures : déjà ils pouvaient voir des sentinelles qui les gardaient à quelque distance.

(1). Barzapharnès.

5. Un certain Ophellias, que Saramalla, le plus riche Syrien de ce temps, avait informé de tout le plan du complot, insistait vivement auprès de Phasaël pour qu'il prit la fuite mais celui-ci se refusait obstinément à abandonner Hyrcan. Il alla trouver le satrape et lui reprocha en face sa perfidie, le blâmant surtout d'agir ainsi par cupidité ; il s'engageait d'ailleurs à lui donner plus d'argent pour son salut qu'Antigone ne lui en avait promis pour sa restauration. Le Parthe répondit habilement et s'efforça de dissiper les soupçons par des protestations et des serments puis il se rendit auprès de Pacoros (1). Bientôt après les Parthes, qu'on avait laissés auprès de Phasaël et d'Hyrcan, les arrêtèrent comme ils en avaient l'ordre ; les prisonniers les accablèrent de malédictions, flétrissant le parjure et la perfidie dont ils étaient victimes.

(1). Le prince royal et non, comme le veut Kohout, l'échanson.

6. Cependant l'échanson (Pacoros) envoyé contre Hérode s'ingéniait à l'attirer par ruse hors du palais, pour s'emparer de lui comme il en avait reçu l'ordre. Hérode, qui dès l'abord se défiait des Barbares, avait encore appris que des lettres, qui lui donnaient avis de leur complot, étaient tombées aux mains des ennemis ; il se refusait donc à sortir, malgré les assurances spécieuses de Pacoros, qui le pressait d'aller à la rencontre de ses messagers ; car les lettres, disait-il, n'avaient pas été prises par les ennemis, elles ne parlaient pas de trahison, mais elles devaient le renseigner sur tout ce qu'avait fait Phasaël. Mais Hérode avait appris d'une autre source la captivité de son frère, et Mariamme, la fille d'Hyrcan (1), la plus avisée des femmes, se rendit près de lui, pour le supplier de ne pas sortir ni de se fier aux Barbares, qui déjà machinaient ouvertement sa perte.

(1). Lapsus pour « petite-fille ». Dans "Ant., § 351", il est bien question de la fille d'Hyrcan, mais c'est Alexandra,  non Mariamme ; cette dernière version est plus vraisemblable.

7. Pendant que Pacoros et ses complices délibéraient encore comment ils exécuteraient secrètement leur complot, car il n'était pas possible de triompher ouvertement d'un homme aussi avisé, Hérode prit les devants, et, accompagné des personnes qui lui étaient les plus proches, partit de nuit, à l'insu des ennemis, pour l'Idumée. Les Parthes, s'étant aperçus de sa fuite, se lancèrent à sa poursuite. Hérode mit en route sa mère, ses sœurs, sa fiancée, avec la mère de sa fiancée et son plus jeune frère (1),  lui-même avec ses serviteurs, par d'habiles dispositions, repoussa les Barbares, en tua un grand nombre dans leurs diverses attaques et gagna ainsi la forteresse de Masada.

(1). Le plus jeune frère d'Hérode, non de Mariamme (qui n'en avait qu'un).

8. Il trouva dans cette fuite les Juifs plus incommodes que les Barbares, car ils le harcelèrent continuellement, et à soixante stades de Jérusalem lui présentèrent même le combat, qui dura assez longtemps. Hérode fut vainqueur et en tua beaucoup ; plus tard, en souvenir de sa victoire, il fonda une ville en ce lieu, l'orna de palais somptueux, y éleva une très forte citadelle et l'appela de son propre nom Hérodion. Cependant, au cours de sa fuite, il voyait chaque jour un grand nombre de partisans se joindre à lui. Arrivé à Thrésa, en Idumée, son frère Joseph le rejoignit et lui conseilla de se décharger de la plupart de ses compagnons, car Masada ne pouvait recevoir une telle multitude ; ils étaient, en effet, plus de neuf mille. Hérode se rangea à cet avis et dispersa à travers l'Idumée, après leur avoir donné un viatique, les hommes plus encombrants qu'utiles puis, gardant auprès de lui les plus robustes et les plus chéris, il se jeta dans la place. Après y avoir laissé huit cents hommes pour garder les femmes et des vivres suffisants pour soutenir un siège, lui-même gagna à marches forcées Pétra, en Arabie.

9. Cependant les Parthes. restés à Jérusalem, se livrèrent au pillage; ils envahirent les maisons des fugitifs et le palais, n'épargnant que les richesses d'Hyrcan, qui ne dépassaient pas trois cents talents ; ils ne trouvèrent pas chez les autres autant qu'ils espéraient, car Hérode, perçant depuis longtemps la perfidie des Barbares, avait fait transporter en Idumée ses trésors les plus précieux, et chacun de ses amis en avait fait autant. Après le pillage, l'insolence des Parthes dépassa toute mesure: ils déchaînèrent sur tout le pays les horreurs de la guerre, sans l'avoir déclarée. Ils ruinèrent de fond en comble la ville de Marisa, et. non contents d'établir Antigone sur le trône, ils livrèrent à ses outrages Phasaël et Hyrcan enchaînés. Antigone, quand Hyrcan se jeta à ses pieds, lui déchira lui-même les oreilles avec ses dentss, pour empêcher que jamais, même si une révolution lui rendait la liberté, il put recouvrer le sacerdoce suprême; car nul ne peut être grand-prêtre s'il n'est exempt de tout défaut corporel.

10. Quant à Phasaël, son courage rendit vaine la cruauté du roi, car il la prévint en se brisant la tète contre une pierre, n'ayant à sa disposition ni ses bras ni un fer. Il mourut ainsi en héros, se montrant le digne frère d'Hérodo et fit ressortir la bassesse d'Hyrcao : fin digne des actions qui avaient rempli sa vie. D'après une autre version, Phasaël se serait remis de sa blessure, mais un médecin envoyé par Antigone, sous prétexte de le soigner, appliqua sur la plaie des médicaments toniques et le fit ainsi périr. Quelque récit qu'on préfère, la cause de la mort n'eu est pas moins glorieuse. On dit encore qu'avant d'expirer, il apprit d'une femme qu'Hérode s'était sauvé. " Maintenant, dit-il, je partirai avec joie, puisque je laisse vivant un vengeur pour punir mes ennemis."

11. Ainsi mourut Phasaël. Les Parthes, quoique déçus dans leur plus vif désir, celui de ravir des femmes, n'en installèrent pas moins Antigone comme maître à Jérusalem, et emmenèrent Hyrcan prisonnier en Parthyène.

XIV

1-3. Hérode, repoussé par le roi des Arabes Malichos, traverse l'Égypte et Rhodes et se rend à Rome. – 4. Antoine fait déclarer Hérode roi des Juifs par le Sénat.

1. Cependant Hérode hâtait sa marche vers l'Arabie, croyant son frère encore vivant et pressé d'obtenir de l'argent du roi, seul moyen de sauver Phasaël en flattant la cupidité des Barbares. Au cas ou l'Arabe, oubliant l'amitié qui l'unissait au père d'Hérode, lui refuserait par avarice un présent, il comptait du moins se faire payer le prix de la rançon, en laissant comme otage le fils du prisonnier : car il emmenait avec lui son neveu, enfant de sept ans. Il était d'ailleurs prêt à donner jusqu'à trois cents talents, en invoquant la caution des Ilyriens qui s'offraient. Mais la destinée prévint son zèle, et la mort de Phasaël rendit vaine l'affection fraternelle d'Hérode. Au reste, il ne trouva pas chez les Arabes d'amitié durable. Leur roi Malichos envoya au plus vite des messagers pour lui enjoindre de quitter son territoire, sous prétexte que les Parthes lui avaient mandé par héraut d'expulser Hérode de l'Arabie : en fait, il préférait ne pas s'acquitter des obligations qu'il avait contractées envers Antipater et se refusait décidément à fournir, en échange de tant de bienfaits, la moindre somme à ses fils malheureux. Ceux qui lui conseillèrent cette impudente conduite voulaient également détourner les dépôts confiés à eux par Antipater, et c'étaient les personnages les plus considérables de sa cour.

2. Hérode, trouvant les Arabes hostiles pour les raisons mêmes qui lui avaient fait espérer leur dévouement, donna aux envoyés la réponse que lui dicta sa colère et se détourna vers l'Égypte. Le premier soir, il campa dans un temple indigène, où il rallia ceux de ses compagnons qu'il avait laissés en arrière, le lendemain, il parvint à Rhinocouroura et y reçut la nouvelle de la mort de son frère. Il accorda le temps nécessaire à sa douleur, puis, secouant ses préoccupations, reprit sa marche. Le roi des Arabes, se repentant un peu tard, envoya en hâte des messagers pour rappeler celui qu'il avait offensé. Mais Hérode, les devançant, était déjà arrivé à Péluse. Là il se vit refuser le trajet par les navires qui stationnaient dans le port. Il alla donc trouver les commandants de la place, qui, en considération de sa renommée et de sa valeur, l'accompagnèrent jusqu'à Alexandrie. Arrivé dans cette ville, Cléopâtre le reçut avec éclat, espérant lui confier le commandement d'une expédition qu'elle préparait : mais il éluda les offres de la reine et, sans considérer la rigueur de l'hiver ni les troubles d'Italie. il s'embarqua pour Rome.

(1). Texte altéré.

3. Il faillit faire naufrage sur les côtes de Pamphylie ; à grand-peine, après avoir jeté la plus grande partie de la cargaison, il put trouver un refuge dans l'île de Rhodes, fortement éprouvée par la guerre contre Cassius. Accueilli par ses amis Ptolémée et Sapphinias, il se fit construire, malgré son dénuement, une très grande trirème. C'est sur ce bâtiment qu'il se rendit avec ses amis à Brindes, d'où il se hâta vers Rome. Il alla d'abord voir Antoine, confiant dans l'amitié qui l'unissait à son propre père ; il lui raconta ses malheurs et ceux de sa famille, et comment il avait laissé ses plus chers amis assiégés dans une citadelle, pour traverser la mer en plein hiver et venir se jeter à ses pieds.

4. Antoine fut touché de compassion au récit de ces vicissitudes ; le souvenir de la généreuse hospitalité d'Antipater, et, en général, le mérite du suppliant lui-même lui inspirèrent la résolution d'établir roi des Juifs celui qu'il avait auparavant lui-même fait tétrarque. Autant que son estime pour Hérode, il écouta sa haine contre Antigone, qu'il considérait comme un fauteur de troubles et un ennemi de Rome. Il trouva César encore mieux disposé que lui, ce dernier rappelait à sa mémoire les campagnes d'Egypte, dont Antipater avait partagé les fatigues avec son père, l'hospitalité et les continuelles marques d'amitié que celui-ci en avait reçues, il considérait aussi le caractère entreprenant d'Hérode. Il rassembla donc le Sénat, auquel Messala et après lui Atratinus présentèrent Hérode : ils exposèrent les services rendus par son père, la bienveillance du fils envers les Romains et dénoncèrent l'hostilité d'Antigone, elle s'était déjà montrée à la promptitude avec laquelle il leur avait cherché querelle, mais plus encore à ce moment même, quand il prenait le pouvoir avec l'appui des Parthes, au mépris du nom romain. A ces paroles, le Sénat s'émut, et quand Antoine s'avança pour dire qu'en vue même de la guerre coutre les Parthes, il était avantageux qu'Hérode fût roi, tous votèrent dans ce sens. Le Sénat se sépara, et Antoine et César sortirent ayant Hérode entre eux, les consuls et les autres magistrats les précédèrent au Capitole pour sacrifier et y consacrer le sénatus-consulte. Le premier jour du règne d'Hérode, Antoine lui offrit à dîner (1).

(1). Fin 40 av. J.-C.

XV

1. Siège de Masada par Antigone. – 2. Ventidius et Silo en Syrie. – 3-4. Arrivée d'Hérode. Prise de Joppé : délivrance de Masada. – 5-6. Siège de Jérusalem par Hérode et Silo.

1. Pendant ce temps. Antigone assiégeait les réfugiés de Masada. Bien pourvus de tout le reste, l'eau leur faisait défaut. Aussi Joseph, frère d'Hérode, résolut-il de fuir, avec deux cents compagnons, chez les Arabes, apprenant que Malichos s'était repenti de son injuste conduite à l'égard d'Hérode. Au moment où il allait quitter la place, la nuit même du départ, la pluie tomba en abondance, les citernes se trouvèrent remplies, et Joseph ne jugea plus la fuite nécessaire. Dès ce moment la garnison prit l'offensive contre les soldats d'Antigone et, soit à découvert soit dans des embuscades, en tua un très grand nombre. Toutefois ses sorties ne furent pas toujours heureuses ; plus d'une fois, elle fut battue et repoussée.

2. A ce moment Ventidius, général romain, qui avait été envoyé pour chasser les Parthes de Syrie, passa à leur poursuite en Judée, sous prétexte de secourir Joseph et sa troupe, mais en réalité pour tirer de l'argent d'Antigonc. Il campa donc tout près de Jérusalem et, quand il fut gorgé d'or, partit en personne avec la plus grande partie di- son armée, laissant drirrière lui Silo et quelques troupes; il eût craint, en les emmenant toutes, de mettre son trafic en évidence. De son coté, Antigone, espérant que les Parthes lui fourniraient encore des secours, continuait néanmoins à flatter Silo, pour l'empêcher de déranger ses affaires.

3. Mais déjà Hérode, après avoir navigué d'Italie à Ptolémaïs et rassemblé une armée assez considérable de compatriotes et d'étrangers, s'avançait contre Antigone à travers la Galilée, aidé de Ventidius et de Silo, que Dellius, envoyé par Antoine, avait décidés à ramener Hérode. Ventidius était alors occupé à pacifier les villes troublées par les Parthes ; Silo séjournait en Judée, où il se laissait corrompre par Antigone. Cependant les forces d'Hérode n'étaient pas médiocres, à mesure qu'il s'avançait, il voyait augmenter journellement l'effectif de son armée ; toute la Galilée, à peu d'exceptions près, se joignit à lui. L'entreprise la plus pressante était celle de Masada, dont il devait avant tout faire lever le siège pour sauver ses proches mais on était arrêté par l'obstacle de Joppé. Cette ville était hostile, et il fallait d'abord l'enlever pour ne pas laisser derrière soi, en marchant sur Jérusalem, une place d'armes aux ennemis. Silo se joignit volontiers à Hérode, ayant trouvé là un prétexte à sa défection, mais les Juifs le poursuivirent et le serrèrent de près. Hérode avec une petite troupe court les attaquer et les met bientôt en fuite, sauvant Silo, qui se trouvait en mauvaise posture.

4. Ensuite il s'empara de Joppé et se dirigea à marches forcées vers Masada pour sauver ses amis. Les indigènes venaient à lui, entraînés les uns par un vieil attachement à son père, d'autres par sa propre renommée, d'autres encore par la reconnaissance pour les services du père et du fils, le plus grand nombre par l'espérance qui s'attachait à un roi d'une autorité déjà assurée, c'est ainsi que s'assemblait une armée difficile à battre. Antigone essaya de l'arrêter dans sa marche en plaçant des embuscades aux passages favorables, mais elles ne causèreni aux ennemis que peu ou point de dommage. Hérode recouvra sans difficulté ses amis de Masada et la forteresse de Thrésa, puis marcha sur Jérusalem : il fut rejoint par le corps de Silo et par un grand nombre de citoyens de la ville, qu'effrayait la force de son armée.

5. Il posta son camp sur le flanc ouest de la ville. Les gardes placés de ce côté le harcelèrent à coups de flèches et de javelots, tandis que d'autres, formés en pelotons, dirigeaient de brusques sorties contre ses avant-postes. Tout d'abord. Hérode fit promener un héraut autour des murailles, proclamant qu'il venait pour le bien du peuple et le salut de la cité, qu'il ne se vengerait pas même de ses ennemis déclarés et qu'il accorderait l'amnistie aux plus hostiles. Mais comme les exhortations contraires des amis d'Antigone empêchaient les gens d'entendre les proclamations et de changer de sentiment, Hérode ordonna à ses soldats de combattre les ennemis qui occupaient les murailles, en conséquence, ils tirèrent sur eux et les chassèrent bientôt tous de leurs tours.

6. C'est alors que Silo montra bien qu'il s'était laissé corrompre. A son instigation, un grand nombre de soldats se plaignirent à grands cris de manquer du nécessaire, ils réclamaient de l'argent pour acheter des vivres et demandaient qu'on les emmenât prendre leurs quartiers d'hiver dans des endroits favorables, car les environs de la ville étaient vidés par les troupes d'Antigone qui s'y étaient déjà approvisionnées. Là-dessus il mit son camp en mouvement et fit mine de se retirer. Hérode alla trouver les chefs, placés sous les ordres de Silo, et aussi les soldats en corps, les suppliant de ne pas l'abandonner, lui que patronnaient César, Antoine et le Sénat : il ferait, dés ce jour même, cesser la disette. Après ces prières, il se mit lui-même en campagne dans le plat pays et ramena une assez grande abondance de vivres pour couper tout prétexte à Silo ; puis, voulant pour l'avenir assurer le ravitaillement, il manda aux habitants de Samarie, qui s'étaient déclarés pour lui, de conduire à Jéricho du blé, du vin, de l'huile et du bétail. A cette nouvelle, Antigone envoya dans le pays des messagers pour répandre l'ordre d'arrêter les convoyeurs et de leur tendre des embûches. Les habitants obéirent, et une grosse troupe d'hommes en armes se rassembla au-dessus de Jéricho ; ils se postèrent sur les montagnes, guettant les convois de vivres. Cependant Hérode ne restait pas inactif : il prit dix cohortes, dont cinq de Romains et cinq de Juifs, mêlées de mercenaires, avec un petit nombre de cavaliers,à la tête de ce détachement il marcha sur Jéricho. Il trouva la ville abandonnée et les hauteurs occupées par cinq cents hommes avec leurs femmes et leurs enfants, il les fit prisonniers, puis les renvoya, tandis que les Romains envahissaient et pillaient le reste de la ville, ou ils trouvèrent des maisons remplies de toutes sortes de biens. Le roi revint, laissant une garnison à Jéricho, il envoya l'armée romaine prendre ses quartiers d'hiver dans des contrées dont il avait reçu la soumission, Idumée, Galilée, Samarie. De son côté, Antigone obtint, en achetant Silo, de pouvoir loger une partie de l'armée romaine à Lydda, il faisait ainsi sa cour à Antoine.

XVI

1-3. Campagne d'Hérode en Idumée et en Galilée pendant l'hiver ; défaite des brigands à Arbèles. - 4. Extermination des brigands des cavernes. – 5. Nouveau soulèvement et châtiment de la Galilée. – 6. Machaeras en Judée, son attitude équivoque. – 7. Hérode secourt Antoine au siège de Samosate.

1. Pendant que les Romains vivaient dans l'abondance et l'inaction, Hérode, toujours actif, occupait I'Idumée avec deux mille fantassins et quatre cents cavaliers, qu'il y envoyait sous son frère Joseph, pour prévenir toute nouvelle tentative en faveur d'Antigone. Lui-même cependant installait à Samarie sa mère et ses autres parents, qu'il avait emmenés de Masada ; quand il eut pourvu à leur sûreté, il partit pour s'emparer des dernières forteresses de Galilée et en chasser les garnisons d'Antigone.

2. Il arriva, malgré de violentes chutes de neige, devant Sepphoris et occupa la ville sans combat, la garnison s'étant enfuie avant l'attaque. Là il laissa se refaire ses soldats, que l'hiver avait éprouvés, car il y trouva des vivres en abondance. Puis il partit relancer les brigands des cavernes, qui, ravageant une grande parlie de la contrée, maltraitaient les habitants autant que la guerre même. Il envoya en avant trois bataillons d'infanterie et un escadron de cavalerie au bourg d'Arbèles ; lui-même les y rejoignit le quarantième jour avec le reste de ses forces. Les ennemis ne se dérobèrent pas à l'attaque; ils marchèrent en armes à sa rencontre, joignant à l'expérience de la guerre l'audace des brigands. Ils engagèrent donc la lutte et avec leur aile droite mirent en déroute l'aile gauche d'Hérode mais lui, pivotant vivement avec son aile droite qu'il commandait en personne, vint porter secours aux siens : non seulement il arrêta la fuite de ses propres troupes, mais il s'élança encore contre ceux qui les poursuivaient et contint leur élan jusqu'au moment ou ils cédèrent aux attaques de front et prirent la fuite.

3. Hérode les poursuivit, en les massacrant, jusqu'au Jourdain ; un grand nombre périt, le reste se dispersa au delà du fleuve. Ainsi la Galilée fut délivrée de ses terreurs, sauf toutefois les brigands qui restaient blottis dans les cavernes et dont la destruction demanda du temps. Hérode accorda donc d'abord à ses soldats le fruit de leurs peines, distribuant à chacun d'eux cent cinquante drachmes d'argent et aux officiers une somme beaucoup plus considérable ; puis il les envoya dans leurs quartiers d'hiver. Il ordonna à Phéroras, le plus jeune de ses frères, de pourvoir à leur approvisionnement et de fortifier Alexandreion. Phéroras s'acquitta de cette double tache.

4. Dans le même temps. Antoine séjournait à Athènes et Ventidius manda Silo et Hérode auprès de lui pour le seconder dans la guerre contre les Parthes, les invitant à régler d'abord les affaires de Judée. Hérode, sans se faire prier, lui envoya Silo mais lui-même se mit en campagne contre des brigands des cavernes. Ces cavernes étaient situées sur le flanc de montagnes escarpées, inabordables de toutes parts, n'offrant d'accès que par des sentiers étroits et tortueux; de front la roche plongeait dans des gorges profondes, dressant ses pentes abruptes et ravinées. Longtemps le roi fut paralysé à la vue de ces difficultés du terrain enfin il imagina un stratagème très hasardeux. Il plaça ses soldats les plus vigoureux dans des coffres, qu'il fit descendre d'en haut à l'aide de cordes et amena à l'entrée des cavernes, ceux-ci massacraient alors les brigands et leurs enfants et lançaient des brandons enflammés contre ceux qui se défendaient. Hérode, voulant en sauver quelques-uns, les invita par la voix d'un héraut à se rendre auprès de lui. Aucun n'obéit de son propre gré et parmi ceux qui y furent contraints, beaucoup préférèrent la mort à la captivité. C'est là qu'on vit un vieillard, père de sept enfants, tuer ses fils qui, avec leur mère, le priaient de les laisser sortir et se rendre à merci ; il les fit avancer, l'un après l'autre, et, se tenant à l'entrée, les égorgea un à un. Du haut d'une éminence, Hérode contemplait cette scène, profondément remué, et tendait la main vers le vieillard pour le conjurer d'épargner ses enfants mais celui-ci, sans s'émouvoir en rien de ces paroles, invectivant même l'ignoble naissance d'Hérode, tua, après ses fils, sa femme, jeta les cadavres dans le précipice et finalement s'y lança lui-même.

5. Hérode se rendit ainsi maître des cavernes et de leurs habitants. Après avoir laissé (en Galilée) sous les ordres de Ptolémée un détachement suffisant, à son avis, pour réprimer des séditions, il retourna vers Samarie, menant contre Antigone trois mille hoplites et six cents cavaliers. Alors, profitant de son absence, les fauteurs ordinaires de troubles en Galilée attaquèrent à l'improviste le général Ptolémée et le tuèrent. Ensuite ils ravagèrent la contrée, trouvant un refuge dans les marais et les places d'un accès difficile. A la nouvelle de ce soulèvement, Hérode revint en hâte à la rescousse ; il massacra un grand nombre des rebelles, assiégea et prit toutes les forteresses et imposa aux villes une contribution de cent latents pour les punir de cette défection.

6. Cependant, quand les Parthes eurent été chassés et Pacoros tué, Ventidius, suivant les ordres d'Antoine, envoya comme auxiliaires à Hérode, pour les opposer à Antigone, mille chevaux et deux légions, leur chef était Machaeras. Antigone écrivit lettres sur lettres à ce général, le suppliant de l'aider plutôt lui-même, ajoutant force plaintes sur la violence d'Hérode et les dommages qu'il causait au royaume: il y joignait des promesses d'argent. Machaeras n'osait pas mépriser ses instructions, et d'ailleurs Hérode lui donnait davantage ; aussi ne se laissa-t-il pas gagner à la trahison, toutefois, feignant l'amitié, il alla observer la situation d'Antigone, sans écouter Hérode, qui l'en détournait. Or Antigone, qui avait deviné ses intentions, lui interdit l'entrée de la ville et du haut des murs le fit repousser comme un ennemi. Enfin, Macaeras, tout confus, se retira à Emmaus, auprès d'Hérode : rendu furieux par sa déconvenue, il tua sur son chemin tous les Juifs qu'il rencontrait, sans même épargner les Hérodiens mais les traitant tous comme s'ils appartenaient à la faction d'Anligone.

7. Hérode, fort mécontent, s'élança d'abord pour attaquer Machaeras comme un ennemi, mais il maîtrisa sa colère et se rendit auprès d'Antoine pour dénoncer les procédés injustes de ce personnage. Celui-ci, ayant réfléchi sur ses fautes, courut après le roi et, à force de prières, réussit à se réconcilier avec lui. Hérode n'en continua pas moins son voyage auprès d'Antoine. Apprenant que ce général assiégeait avec des forces considérables Samosate, importante place voisine de l'Euphrate, il pressa encore sa marche, voyant là une occasion favorable de montrer son courage et de se pousser dans l'amitié d'Antoine. Son arrivée amena le dénouement du siège, il tua de nombreux ennemis et fit un butin considérable. De là deux résultats : Antoine, qui admirait depuis longtemps la valeur d'Hérode, s'affermit encore dans ce sentiment et accrut de toute manière ses honneurs et ses espérances de règne; quant au roi Antiochus, il fut contraint de rendre Samosate.

XVII

1-2 Défaite et mort de Joseph, frère d'Hérode, près de Jéricho. Défections en Galilée et en Idumée. — 3-4. Retour d'Hérode en Palestine. Incident de Jéricho.— 5-6. Victoire d'Hérode à Cana (ou Isana), mort de Pappos. — 8. Hérode assiège Jérusalem. Ses noces avec Mariamme. — 9. Sossius rejoint Hérode devant Jérusalem.

1. Pendant cette expédition, les affaires d'Hérode subirent un grave échec en Judée. Il y avait laissé son frère Joseph avec de pleins pouvoirs, mais en lui recommandant de ne rien entreprendre contre Antigone jusqu'à son retour : car Machaeras, à en juger d'après sa conduite passée, n'était pas un allié sûr. Mais Joseph, dès qu'il sut son frère assez loin, négligea cette recommandation et marcha vers Jéricho avec cinq cohortes que Machaeras lui avait prêtées, son objet était d'enlever le blé, car on était au fort de l'été. Sur la route il fut attaqué par les ennemis qui s'étaient postés au milieu des montagnes dans un terrain difficile, il périt dans le combat après avoir montré une brillante valeur et tout le contingent romain fut détruit ; ces cohortes venaient d'être levées en Syrie, et on n'y avait pas mêlé de ces « vieux soldats », comme on les appelle, qui auraient pu secourir l'inexpérience des jeunes recrues (1).

(1). Mai 38 av. J.-C.

2. Antigone ne se contenta pas de la victoire : il porta la fureur au point d'outrager Joseph même après sa mort. Comme les cadavres étaient restés en sa puissance, il fit couper la tête de Joseph, malgré la rançon de cinquante talents que Phéroras, frère du défunt, lui offrait pour la racheter. En Galilée, la victoire d'Antigone produisit un si grand bouleversement que ceux des notables qui favorisaient Hérode furent emmenés et noyés dans le lac (de Génésareth) par les partisans d'Antigone. Il y eut aussi de nombreuses défections en Idumée (1), où Machaeras fortifiait à nouveau une place du nom de Gittha. De tout cela, Hérode ne savait encore rien. Antoine, après la prise de Samosate, avait établi Sossius gouverneur de Syrie ; il lui ordonna de secourir Hérode contre Antigone et s'en retourna de sa personne en Égypte. Sossius envoya tout de suite deux légions pour seconder Hérode ; lui-même suivit de près avec le reste de ses troupes.

(1). Cette leçon est préférable à celle d'"Ant., § 450". Malheureusement le site de Gittha (Gath ?), est incertain.
(2). C'est une erreur, Antoine se rendit alors à Athènes, où il passa l'hiver 38/37.

3. Tandis qu'Hérode était à Daphné, près d'Antioche, il eut un rêve qui lui annonçait clairement la mort de son frère. Il sauta tout troublé du lit au moment où entrèrent les messagers qui lui apprirent son malheur. La douleur lui arracha quelques gémissements, puis il ajourna la plupart des marques de deuil et se mit vivement en route contre ses ennemis. Marchant a étapes forcées, il arriva au Liban, où il s'adjoignit comme auxiliaires huit cents montagnards et rallia une légion romaine. Puis, sans attendre le jour, il envahit la Galilée et refoula les ennemis, qui s'opposèrent à sa marche, dans la forteresse qu'ils venaient de quitter. Il pressa la garnison par de fréquentes attaques, mais avant d'avoir pu la prendre, un orage terrible le força de camper dans les bourgades environnantes. Peu de jours après, la seconde légion prêtée par Antoine le rejoignit ; alors les ennemis, que sa puissance effrayait, évacuèrent nuitamment la forteresse.

4. Il continua sa marche rapide à travers Jéricho, ayant hâte de rejoindre les meurtriers de son frère. Dans cette ville il fut le héros d'une aventure providentielle : échappé à la mort par miracle, il y acquit la réputation d'un favori de la divinité. En effet, comme ce soir-là un grand nombre de magistrats soupaient avec lui, au moment où le repas venait de se terminer et tous les convives de partir, soudain la salle s'écroula. Il vit là un présage à la fois de dangers et de salut pour la guerre future, et leva le camp dès l'aurore. Six mille ennemis environ, descendant des montagnes, escarmouchèrent avec son avant-garde. N'osant pas en venir aux mains avec les Romains, ils les attaquèrent de loin avec des pierres et des traits et leur blessèrent beaucoup de monde. Hérode lui-même, qui chevauchait devant le front des troupes, fut atteint d'un javelot au côté.

5. Antigone, voulant se donner l'apparence non seulement de l'audace mais encore de la supériorité du nombre, envoya contre Samarie Pappos, un de ses familiers, à la tête d'un corps d'armée, avec la mission de combattre Machaeras. Cependant Hérode fit une incursion dans le pays occupé par l'ennemi, détruisit cinq petites villes, y tua deux mille hommes et incendia les maisons puis il revint vers Pappos, qui campait près du bourg d'Isana .

6. Tous les jours une foule de Juifs, venus de Jéricho même et du reste de la contrée, le rejoignaient, attirés à lui les uns par leur haine d'Antigone, les autres par les succès d'Hérode, la plupart par un amour aveugle du changement. Il brûlait de livrer bataille, et Pappos, à qui le nombre et l'ardeur de ses adversaires n'inspiraient aucune crainte, sortit volontiers à sa rencontre. Dans ce choc des deux armées, le gros des troupes ennemies résista quelque temps, mais Hérode, animé par le ressentiment de la mort de son frère, ardent à se venger des auteurs du meurtre, culbuta rapidement les troupes qui lui faisaient face, et ensuite, tournant successivement ses efforts contre ceux qui résistaient encore, les mit tous en fuite. Il y eut un grand carnage, car les fuyards étaient refoulés dans la bourgade d'où ils étaient sortis, tandis qu'Hérode, tombant sur leurs derrières, les abattait en foule. Il les relança même à l'intérieur du village, où il trouva toutes les maisons garnies de soldats et les toits mêmes chargés de tireurs. Quand il en eut fini avec ceux qui luttaient dehors, Hérode, éventrant les habitations, en extrayait ceux qui s'y cachaient. Beaucoup périrent en masse sous les débris des toits qu'il fit effondrer ceux qui s'échappaient des ruines étaient reçus par les soldats à la pointe de l'épée, tel fut l'amoncellement des cadavres que les rues obstruées arrêtaient les vainqueurs. Les ennemis ne purent résister à ce coup : quand le gros de leur armée, enfin rallié, vit l'extermination des soldats du village, ils de dispersèrent. Enhardi par ce succès, Hérode eut aussitôt marché sur Jérusalem, si une tempête d'une extrême violence ne l'en avait empêché. Cet accident ajourna la complète victoire d'Hérode et la défaite d'Antigone, qui songeait déjà à évacuer la capitale.

7. Le soir venu, Hérode congédia ses compagnons fatigués et les envoya réparer leurs forces : lui-même, encore tout chaud de la lutte, alla prendre son bain comme un simple soldat, suivi d'un seul esclave. Au moment d'entrer dans la maison de bain, il vit courir devant lui un des ennemis, l'épée à la main, puis un second, un troisième, et plusieurs à la suite. C'étaient des hommes échappés au combat, qui s'étaient réfugiés, tout armés, dans les bains ; ils s'y étaient cachés et s'étaient dérobés jusque-là aux poursuites ; quand ils aperçurent le roi, anéantis par l'effroi, ils passèrent près de lui, en tremblant, quoi qu'il fut sans armes, et se précipitèrent vers les issues. Le hasard fit que pas un soldat ne se trouva là pour les saisir. Hérode, trop heureux d'en être quitte pour la peur, les laissa tous se sauver.

8. Le lendemain, il fit couper la tête à Pappos, général d'Antigone, qui avait été tué dans le combat, et envoya cette tête à son frère Phéroras, comme prix du meurtre de leur frère : car c'était Pappos qui avait tué Joseph. Quand le mauvais temps fut passé (1), il se dirigea sur Jérusalem et conduisit son armée jusque sous les murs : il y avait alors trois ans qu'il avait été salué à Rome du nom de roi. Il posa son camp devant le Temple, seul côté par où la ville fut accessible ; c'est là que Pompée avait naguère dirigé son attaque quand il prit Jérusalem. Après avoir réparti son armée en trois corps et coupé tous les arbres des faubourgs : il ordonna d'élever trois terrasses et d'y dresser des tours ; il chargea ses lieutenants les plus actifs de diriger ces travaux, et lui-même s'en alla à Samarie, rejoindre la fille d'Alexandre, fils d'Aristobule, à qui, nous l'avons dit, il était fiancé. Il fit ainsi de son mariage un intermède du siège, tant il méprisait déjà ses adversaires.

(1). Printemps 37 av. J.-C.

9. Après ses noces, il retourna à Jérusalem avec des forces plus considérables encore. Il fut rejoint par Sossius, avec une forte armée d'infanterie et de cavalerie ; il avait envoyé ces troupes en avant par l'intérieur, tandis que lui-même cheminait par la Phénicie. Quand furent concentrées toutes ses forces, qui comprenaient onze légions d'infanterie et six mille chevaux, sans compter les auxiliaires de Syrie, dont l'effectif était assez élevé, les deux chefs campèrent près du mur nord. Hérode mettait sa confiance dans les décisions du Sénat, qui l'avait proclamé roi, Sossius dans les sentiments d'Antoine, qui avait envoyé son armée pour soutenir Hérode.

XVIII

1. Siège de Jérusalem. – 2. Prise de la ville : massacre et pillage. – 3. Hérode rachète le Temple de la profanation ; supplice d'Antigone. – 4-5. Représailles d'Hérode. Exactions de Cléopâtre.

1. La multitude des Juifs enfermés dans la ville était agitée en sens divers. Les plus faibles, agglomérés autour du Temple, se livraient à des transports mystiques et débitaient force discours prophétiques selon les circonstances (1) ; les plus hardis formaient des compagnies qui s'en allaient marauder, ils rançonnaient surtout les environs de la ville et ne laissaient de nourriture ni pour les hommes ni pour les chevaux .Quant aux soldats, les plus disciplinés étaient employés à déjouer les attaques des assiégeants ; du haut de la muraille, ils écartaient les terrassiers et imaginaient toujours quelque nouvel engin pour combattre ceux de l'ennemi ; c'est surtout dans les travaux de mine qu'ils montraient leur supériorité.

(1). Le texte est douteux.

2. Pour mettre fin aux déprédations des brigands, le roi organisa des embuscades, qui réussirent à déjouer leurs incursions : au manque de vivres il remédia par des convois amenés du dehors ; quant aux combattants ennemis, l'expérience militaire des Romains assurait Hérode l'avantage sur eux, encore que leur audace ne connût point de bornes. S'ils évitaient d'attaquer les Romains en face et de courir à une mort assurée, en revanche ils cheminaient par les galeries de mines et apparaissaient soudain au milieu même des assiégeants ; avant même qu'une partie de la muraille fût ébranlée, ils en élevaient une autre derrière ; en un mot, ils n'épargnaient ni leurs bras ni les ressources de leur esprit, bien résolus à tenir jusqu'à la dernière extrémité. Aussi, malgré l'importance des forces qui entouraient la ville, ils supportèrent le siège pendant cinq mois (1) ; enfin, quelques soldats d'élite d'Hérode eurent la hardiesse d'escalader le mur et s'élancèrent dans la ville ; après eux montèrent des centurions de Sossius. D'abord ils prirent le quartier voisin du Temple et comme les troupes débordaient de toutes parts, le carnage sévit sous mille aspects, car la longueur du siège avait exaspéré les Romains, et les Juifs de l'armée d'Hérode s'appliquaient à ne laisser survivre aucun de leurs adversaires. On égorgea les vaincus par monceaux dans les ruelles et les maisons où ils se pressaient ou aux abords du Temple qu'ils qu'ils cherchaient à gagner ; on n'épargna ni l'enfance ni la vieillesse ni la faiblesse du sexe ; le roi eut beau envoyer partout des messagers exhorter à la clémence, les combattants ne retinrent point leurs bras et, comme ivres de fureur, firent tomber leurs coups sur tous les âges indistinctement. Alors Antigone, sans considérer ni son ancienne fortune ni sa fortune présente, descendit de la citadelle (Baris) et se jeta aux pieds de Sossius. Celui-ci, loin de s'apitoyer sur son infortune, éclata de rire sans mesure et l'appela Antigona, cependant il ne le traita pas comme une femme, qu'on eût laissée en liberté : Antigone fut mis aux fers et placé sous une garde étroite.

(1). D'après "Ant., § 487", Jérusalem fut prise « le 3e mois », mais le sens de cette expression est controversé. La prise de la ville paraît être de juin 37 av. J.-C. Dion la place à tort (XLIX, 22) en 38.

3. Hérode. vainqueur des ennemis, se préoccupa maintenant de vaincre ses alliés étrangers. Les Gentils se ruaient en foule pour visiter le Temple et les ustensiles sacrés du sanctuaire. Le roi exhortait, menaçait, quelquefois même mettait les armes à la main pour repousser les curieux, jugeant sa victoire plus fâcheuse qu'une défaite, si ces gens étaient admis à contempler les choses dont la vue est interdite. Il s'opposa aussi dès lors au pillage de la ville, ne cessant de représenter à Sossius que si les Romains dépouillaient la ville de ses richesses et de ses habitants, ils ne le laisseraient régner que sur un désert : il ne voudrait pas, au pris du meurtre de tant de citoyens, acheter l'empire de l'univers. Sossius répliquant qu'il était juste d'autoriser le pillage pour payer les soldats des fatigues du siège, Hérode dit qu'il leur accorderait lui-même à tous des gratifications sur son trésor particulier. Il racheta ainsi les restes de sa patrie et sut remplir ses engagements. Chaque soldat fut récompensé largement, les officiers à proportion, et Sossius lui-même avec une libéralité toute royale, en sorte que nul ne s'en alla dépourvu. Sossius, de son côté, après avoir dédié à Dieu une couronne d'or, partit de Jérusalem emmenant vers Antoine Antigone enchaîné. Celui ci, attaché jusqu'au bout à la vie par une misérable espérance, périt sous la hache, digne châtiment de sa lâcheté.

4. Le roi Hérode fit deux parts dans la multitude des citoyens de la ville : ceux qui avaient soutenu ses intérêts, il se les concilia plus étroitement encore en les honorant: quant aux partisans d'Antigone, il les extermina. Se trouvant bientôt à court d'argent, il fit monnayer tous les objets précieux qu'il possédait, pour envoyer des subsides à Antoine et à son entourage. Cependant même à ce prix il ne s'assura pas encore contre tout dommage: car déjà Antoine, corrompu par l'amour de Cléopâtre, commençait à se laisser dominer en toute occasion par sa passion, et cette reine, après avoir persécuté son propre sang au point de ne laisser survivre aucun membre de sa famille, s'en prenait désormais au sang des étrangers. Calomniant les grands de Syrie auprès d'Antoine, elle lui conseillait de les détruire, dans l'espoir de devenir facilement maîtresse de leurs biens. Son ambition s'étendait jusqu'aux Juifs et aux Arabes, et elle machinait sournoisement la perte de leurs rois respectifs, Hérode et Malichos.

5.Antoine n'accorda qu'une partie de ses désirs (1), il jugeait sacrilège de tuer des hommes innocents, des rois aussi considérables mais il laissa se relâcher l'étroite amitié qui les unissait à lui et leur enleva de grandes étendues de territoire, notamment le bois de palmiers de Jéricho d'où provient le baume, pour en l'aire cadeau à Cléopâtre ; il lui donna aussi toutes les villes situées en-deçà du fleuve Eleuthéros, excepté Tyr et Sidon. Une fois mise en possession de toutes ces contrées, elle escorta jusqu'à l'Euphrate Antoine, qui allait faire la guerre aux Parthes et se rendit elle-même en Judée par Apamée et Damas. Là, par de grands présents, Hérode adoucit son inimitié et reprit à bail pour une somme annuelle de deux cents talents les terres détachées de son royaume puis il l'accompagna jusqu'à Péluse en lui faisant sa cour de mille manières. Peu de temps après, Antoine revint de chez les Parlhes, menant prisonnier Artabaze, fils de Tigrane, destiné à Cléopâtre. car il s'empressa de lui donner ce Parthe avec l'argent et tout le butin conquis.

(1). Texte et sens très douteux.

XIX

1-2. Guerre d'Hérode contre les Arabes. Vainqueur à Diaspolis, il est battu à Canatha.— 3. Tremblement de terre désastreux. — 4. Harangue d' Hérode à ses froupes. — 5.-6. Hérode, vainqueur à Philadelphie, devient protecteur des Arabes.

1. Quand éclata la guerre d'Actium. Hérode se prépara à courir au secours d'Antoine, car il était déjà débarrassé des troubles de Judée et s'était emparé de la forteresse d'Hyrcania, qu'occupait la sœur d'Antigone. Mais Cléopâtre sut par ruse l'empêcher de partager les périls d'Antoine  car, complotant, comme nous l'avons dit, contre les rois, elle persuada Antoine de confier à Hérode la guerre contre les Arabes, espérant, s'il était vainqueur, devenir maîtresse de l'Arabie, s'il était vaincu, de la Judée, et détruire ainsi les deux rois l'un par l'autre.

2. Toutefois ces desseins tournèrent à l'avantage d'Hérode  car après avoir d'abord exercé des représailles sur ses ennemis, il ramassa un gros corps de cavalerie et le lança contre eux aux environs de Diospolis : il remporta la victoire, malgré une résistance opiniâtre. Cette défaite provoqua un grand mouvement parmi les Arabes : ils se réunirent en une foule innombrable autour de Canatha (1), ville de Cœlé-Syrie et y attendirent les Juifs. Hérode, arrivé avec ses troupes, aurait voulu conduire les opérations avec prudence et ordonna aux siens de fortifier leur camp. Mais cette multitude ne lui obéit pas ; enorgueillie de sa récente victoire, elle s'élança contre les Arabes. Elle les enfonça au premier choc et les poursuivit mais au cours de cette poursuite, Hérode tomba dans un guet-apens. Athénion, l'un des généraux de Cléopâtre, qui lui avait toujours été hostile, souleva contre lui les habitants de Canatha. Les Arabes, à l'arrivée de ce renfort, reprennent courage et font volte-face. Rassemblant toutes leurs forces dans un terrain rocheux et difficile, ils mettent en fuite les troupes d'Hérode et en font un grand carnage. Ceux qui s'échappèrent se réfugièrent à Ormiza mais les Arabes y cernèrent leur camp et le prirent avec ses défenseurs.

(1). Cana dans "Ant., § 112". Peut-être Canata (Kerak).

3.Peu de temps après ce désastre Hérode revint avec des secours, trop tard pour y remédier. La cause de sa défaite fut l'insubordination de ses lieutenants : sans ce combat improvisé Athénion n'eût pas trouvé l'occasion de sa perfidie. Cependant Hérode se vengea des Arabes en ravageant encore à diverses reprises leur territoire, et leur rappela ainsi par maints cuisants souvenirs (1) leur unique victoire. Tandis qu'il se défendait contre ses ennemis, une autre fatalité providentielle l'accabla dans la septième année de son règne, pendant que la guerre d'Actium battait son plein. Au début du printemps un tremblement de terre fit périr d'innombrables bestiaux et trente mille personnes : heureusement l'armée ne fut pas atteinte, car elle campait en plein air. A ce moment l'audace des Arabes redoubla, excitée par la rumeur, qui grossit toujours les évènements funestes. Ils s'imaginèrent que toute la Judée était en ruine et qu'ils s'empareraient d'un pays sans défenseurs ; dans cette pensée ils l'envahirent, après avoir immolé les députés que les Juifs leur avaient envoyé. L'invasion frappe de terreur la multitude, démoralisée par la grandeur de ces calamités successives, Hérode la rassemble et s'efforce par ce discours de l'encourager à la résistance :

(1). Sens un peu douteux.

4. « La crainte qui vous envahit à cette heure me paraît complètement dénuée de raison. Devant les coups de la Providence le découragement était naturel ; devant l'attaque des hommes, ce serait le fait de lâches. Pour moi, bien loin de craindre l'invasion des ennemis succédant au tremblement de terre, je vois dans cette catastrophe une amorce dont Dieu s'est servi pour attirer les Arabes et les livrer à notre vengeance. S'ils nous attaquent, ce n'est pas, en effet, par confiance dans leurs armes ou leurs bras mais parce qu'ils comptent sur le contrecoup de ces calamités naturelles or trompeuse est l'espérance qui repose non sur notre propre force, mais sur le malheur d'autrui. Ni la bonne ni la mauvaise chance n'est durable parmi les hommes, et l'on voit souvent la fortune changer de face : vous pouvez l'apprendre par votre propre exemple. Vainqueurs dans la première rencontre, nous avons vu ensuite les ennemis remporter l'avantage ; de même aujourd'hui, suivant toute vraisemblance, ils succomberont, alors qu'ils se flattent de triompher. Car l'excès de confiance rend imprudent, tandis que l'appréhension enseigne la précaution ; aussi votre pusillanimité même raffermit ma confiance. Lorsque vous vous montriez pleins d'une hardiesse excessive, lorsque, dédaignant mes avis, vous vous élanciez contre les ennemis, Athénion trouva l'occasion de sa perfidie ; maintenant, votre inertie et vos marques de découragement me donnent l'assurance de la victoire. Cependant cette disposition d'esprit ne convient que pendant l'attente ; dans l'action même, vous devez porter haut vos cœurs afin que les plus impies sachent bien que jamais calamité humaine ni divine ne pourra humilier le courage des Juifs, tant qu'ils auront un souffle de vie, que nul d'entre eux ne laissera avec indifférence ses biens tomber au pouvoir d'un Arabe, qu'il a tant de fois, pour ainsi dire, pu emmener captif. Ne vous laissez pas davantage troubler par les mouvements de la matière brute, n'allez pas vous imaginer que le tremblement de terre soit le signe d'un autre malheur ; les phénomènes qui agitent les éléments ont une origine purement physique ; ils n'apportent aux hommes d'autres dommages que leur effet immédiat. Une peste, une famine, les agitations du sol peuvent être précédées elles-mêmes de quelque signe plus fugitif, mais ces catastrophes une fois réalisées sont limitées par leur propre étendue. Et, en effet, quels dommages plus considérables que ceux de ce tremblement de terre pouvait nous faire éprouver l'ennemi, même victorieux ? En revanche, voici un prodige important qui annonce la perte de nos ennemis ; il ne s'agit ni de causes naturelles, ni du fait d'autrui : contre la loi commune à tous les hommes, ils ont brutalement mis à mort nos ambassadeurs ; voila les victimes couronnées qu'ils ont offertes à Dieu pour obtenir le succès. Mais ils n'échapperont pas à son œil puissant, à sa droite invincible ; bientôt ils subiront le châtiment mérité, si, retenant quelque trace de la hardiesse de nos pères, nous nous levons pour venger cette violation des traités. Marchons donc non pour défendre nos femmes, nos enfants, notre patrie en danger, mais pour venger les députés assassinés. Ce sont eux qui conduiront nos armes mieux que nous, les vivants. Moi-même, je m'exposerai le premier (1) au péril, pourvu que je vous trouve dociles, car, sachez le bien, votre courage est irrésistible, si vous ne vous perdez vous-mêmes par quelque témérité. »

(1). Sens douteux.

5. Ces paroles ranimèrent l'armée: quand Hérode la vit pleine d'ardeur, il offrit un sacrificeà Dieu, puis franchit le Jourdain avec ses troupes. Il campa à Philadelphie près de l'armée ennemie et commença à escarmouchcr au sujet d'un château placé entre les deux camps. avec le désir d'engager la bataille au plus vite. Les ennemis avaient fait un détachement pour occuper ce poste, la troupe envoyée par le roi les délogea promptement et tint fortement la colline. Tous les jours Hérode amenait son armée, la rangeait en bataille et provoquait les Arabes au combat; mais nul d'entre eux ne sortait des retranchements. car ils étaient saisis d'un profond abattement, et tout le premier, le général arabe Elthémos restait muet d'effroi. Alors le roi s'avança et commença à arracher les palissades du camp ennemi. Les Arabes, contraints et forcés, sortirent enfin pour livrer bataille, on désordre, les fantassins confondus avec les cavaliers. Supérieurs en nombre aux Juifs, ils avaient moins d'enthousiasme; pourtant le désespoir même leur donnait quelque audace.

6. Aussi, tant qu'ils tinrent bon, ils ne subirent que de faibles pertes, mais dès qu'ils tournèrent le dos, les Juifs les massacrèrent en foule, un grand nombre aussi s'entre-tuèrent en s'écrasant les uns les autres. Cinq mille hommes tombèrent dans la déroute, le reste de la multitude se hâta de gagner le camp fortifié et s'y s'enferma. Hérodote les entoura aussitôt et les assiégea: ils devaient nécessairement succomber à un assaut, lorsque le manque d'eau et la soif précipitèrent leur capitulation. Le roi reçut avec mépris leurs députés et, quoiqu'ils offrissent une rançon de cinq cents talents, il les pressa encore plus étroitement. Dévorés par la soif, les Arabes sortaient en foule pour se livrer d'eux-mêmes aux Juifs. En cinq jours, on fit quatre mille prisonniers; le sixième jour, cédant au désespoir, le reste de la multitude sortit au combat : Hérode fit face et en tua encore environ sept mille. Après avoir, par ce coup terrible, repoussé les Arabes et brisé leur audace, il acquit auprès d'eux tant de crédit que leur nation le choisit pour protecteur.

XX

1-2. Bataille d'Actium. Hérode confirmé dans son royaume par Octavien. – 3. Services rendus par Hérode à Octavien dans la campagne d'Égypte. Son territoire agrandi. - 4. Nouveaux agrandissements (Trachonitide, etc.)

1. A peine ce danger disparu, il trembla bientôt pour son existence même et cela à cause de son amitié pour Antoine, que César venait de vaincre à Actium (1). Il eut cependant plus de crainte que de mal car tant qu'Hérode restait fidèle à Antoine, César ne jugeait pas celui-ci à sa merci. Cependant le roi résolut d'aller au devant du péril ; il se rendit à Rhodes, où séjournait César, et se présenta devant lui sans diadème, dans le vêtement et l'attitude d'un simple particulier, mais gardant la fierté d'un roi car, sans rien altérer de la vérité, il lui dit en face : « Fait roi par Antoine, César, j'avoue qu'en toute occasion j'ai cherché à le servir : je ne te cacherai même pas, que ma reconnaissance l'aurait suivi jusque sur les champs de bataille, si les Arabes ne m'en avaient empêché, cependant je lui ai envoyé des troupes dans la mesure de mes forces et des milliers de boisseaux de blé. Même après sa délaite d'Actium, je n'ai pas abandonné mon bienfaiteur ; ne pouvant plus être un allié utile, je fus pour lui le meilleur des conseillers. Je lui représentai qu'il n'y avait qu'un seul remède à ses désastres : la mort de Cléopâtre, elle tuée, je lui promettais mes richesses, mes remparts pour sa sûreté, mes troupes et moi-même, pour l'aider dans la guerre qu'il te faisait. Mais les charmes de Cléopâtre et Dieu qui t'accorde l'empire ont bouché ses oreilles. J'ai été vaincu avec Antoine, et quand tomba sa fortune, j'ai déposé le diadème. Je suis venu vers toi, mettant dans mon innocence l'espérance de mon salut, et présumant qu'on examinera quel ami je fus et non pas de qui je l'ai été. »

(1). 2 septembre 31 av. J.-C.

2. A cela César répondit : « Eh bien ! sois donc pardonné, et règne désormais plus sûrement qu'autrefois. Car tu es digne de régner sur beaucoup d'hommes, toi qui respectes l'amitié à ce point. Tâche de garder la même fidélité à ceux qui sont plus heureux ; de mon côté, la grandeur d'âme me fait concevoir les plus brillantes espérances. Antoine a bien fait d'écouter les conseils de Cléopâtre plutôt que les tiens : c'est à sa folie que je dois le gain de ton alliance. Tu inaugures déjà tes services, puisque si j'en crois une lettre de Q. Didius, tu lui as envoyé des secours contre les gladiateurs. Maintenant je veux par un décret public confirmer ta royauté et je m'efforcerai à l'avenir de te faire encore du bien, pour que tu ne regrettes pas Antoine. »

3. Ayant ainsi témoigné sa bienveillance au roi et placé le diadème sur sa tête, il confirma ce don par un décret où il faisait longuement son éloge en termes magnifiques. Hérode, après l'avoir adouci par des présents, chercha à obtenir la grâce d'Alexas. Un des amis d'Antoine, venu en suppliant; mais le ressentiment de César fut le plus fort; les nombreux et graves griefs qu'il avait contre Alexas firent repousser cette supplique. Quand ensuite César se dirigea vers l'Egypte à travers la Syrie, Hérode le reçut en déployant pour la première fois un faste royal: il l'accompagna à cheval dans la revue que César passa de ses troupes, près de Ptolémaïs, il lui offrit un festin à lui et à tous ses amis, au reste de l'armée il fit faire bonne chère de toute façon. Puis, quand les troupes s'avancèrent jusqu'à Péluse à travers une région aride, il prit soin de leur fournir l'eau en abondance, et de même au retour; par lui, en un mot. l'armée ne manqua jamais du nécessaire. César lui-même et les soldats estimaient que le royaume d'Hérode était bien étroit, en proportion des sacrifices qu'il faisait pour eux. Aussi, lorsque César parvint en Egypte, après la mort de Cléopâtre et d'Antoine, non seulement il augmenta tous les honneurs d'Hérode, mais il agrandit encore son royaume en lui rendant le territoire que Cléopâtre s'était approprié, il y ajouta Gadara. Hippos et Samarie; en outre, sur le littoral, Gaza, Anthédon. Joppé et la Tour de Straton. Il lui donna, enfin, pour la garde de sa personne, quatre cents Gaulois qui avaient d'abord été les satellites de Cléopâtre. Rien n'excita d'ailleurs cette générosité comme la fierté de celui qui en était l'objet.

4. Après la première période Actiaque, l'empereur ajouta au royaume d'Hérode la contrée appelée Trachonitide et ses voisines, la Batanée et l'Auranitide. En voici l'occasion. Zénodore, qui avait loué le domaine de Lysanias, ne cessait d'envoyer les brigands de la Trachonitide contre les habitants de Damas. Ceux-ci vinrent se plaindre auprès de Varron, gouverneur de Syrie, et le prièrent d'exposer à César leurs souffrance quand l'empereur les apprit, il répondit par l'ordre d'exlerminer ce nid de brigands. Varron se mit donc en campagne, nettoya le territoire de ces bandits et on déposséda Zénodore : c'est ce territoire que César donna ensuite à Hérode. pour empécher que les brigands n'en fissent de nouveau leur place d'armes contre Damas. Il le nomma aussi procurateur de toute la Syrie, quand, dix ans après son premier voyage, il revint dans cette province car il défendit que les procurateurs pussent prendre aucune décision sans son conseil. Quand enfin mourut Zénodore, il donna encore à Hérode tout le territoire situé entre la Trachonitide et la Galilée. Mais ce qu'Hérode appréciait au-dessus de ces avantages, c'est qu'il venait immédiatement après Agrippa dans l'affection de César, après César dans celle d'Agrippa. Grâce à cette faveur, sa prospérité s'éleva au plus haut degré, son esprit croissait dans la même mesure et presque toute son ambition se tourna vers des œuvres de piété.

XXI

1. Reconstruction par Hérode du Temple de Jérusalem : palais royal, tour Antonia. – 2. Fondation de Sébasté. – 3. Temple du Paneion. – 4. Constructions diverses en l'honneur d'Auguste. – 5-7. Port de Césarée. – 8-9. Jeux de Césarée. Fondation d'Agrippium (Anthédon), Antipatris, Cypros, Phasaélis. – 10. Les deux Hérodium. – 11-12. Libéralités à des villes étrangères. Jeux olympiques. – 13. Portrait d'Hérode.


1. Ce fut donc dans la quinzième année de son règne qu'il fit rebâtir le Temple et renouveler les fortifications de l'espace environnant, porté au double de son étendue primitive. Ce fut une entreprise extrêmement coûteuse et d'une magnificence sans égale, comme l'attestent les grands portiques élevés autour du Temple et la citadelle qui le flanqua au nord : les portiques furent reconstruits de fond en comble, la citadelle restaurée avec une somptuosité digne d'un palais royal ; Hérode lui donna le nom d'Antonia, en l'honneur d'Antoine. Son propre palais, qu'il fit construire dans la partie haute de la ville, comprenait deux appartements très vastes et magnifiques, avec lesquels le Temple même ne pouvait soutenir la comparaison,  il les appela du nom de ses amis, l'un Césaréum, l'autre Agrippium.

(1). La dix-huitième (20/19 av. J.-C.) d'après "Ant., § 380", indication qui paraît préférable. La date est celle du commencement des travaux.

2. D'ailleurs, il ne se contenta pas d'attacher à des palais le nom et la mémoire de ses protecteurs ; sa générosité s'exprima par la création de cités entières. Dans le pays de Samarie, il entoura une ville d'une magnifique enceinte de vingt stades, y introduisit six mille colons et leur attribua un territoire très fertile ; au centre de cette fondation, il éleva un très grand temple dédié a l'empereur, l'entoura d'un enclos réservé de un stade et demi et nomma la ville Sébasté. Les habitants reçurent une constitution privilégiée.

3. Quand plus tard l'empereur lui fit présent de nouveaux territoires, Hérode lui dédia là aussi un temple de marbre blanc près des sources du Jourdain, au lieu appelé Paneion. Une montagne y dresse son sommet à une immense hauteur et ouvre dans la cavité de son flanc un antre obscur, où plonge jusqu'à une profondeur inaccessible un précipice escarpé ; une masse d'eau tranquille y est enfermée, si énorme qu'on a vainement essayé par des sondages d'atteindre le fond. De cet antre au pied de la montagne, jaillissent extérieurement les sources qui, suivant l'opinion de plusieurs, donnent naissance au Jourdain ; nous en parlerons avec plus de précision dans la suite.

4. A Jéricho encore, entre la citadelle de Cypros et l'ancien palais, le roi fit construire de nouvelles habitations plus belles et mieux aménagées pour la réception des hôtes, il leur donna le nom de ces mêmes amis. En un mot, il n'y eut pas dans son royaume un lieu approprié où il ne laissât quelque marque d'hommage envers César. Après avoir rempli de temples son propre territoire, il fit déborder sur la province entière sa dévotion à l'empereur et fonda des temples de César dans plusieurs cités.

5. Il remarqua parmi les cités du littoral une ville appelée Tour de Straton, alors en pleine décadence, mais qu'une situation favorable recommandait à sa libéralité. Il la reconstruisit tout entière en pierre blanche, l'orna des palais les plus magniliques et y déploya plus que partout ailleurs la naturelle grandeur de son génie. Tout le littoral entre Dora et Joppé, à égale distance desquelles se trouve cette ville, est dépourvu de ports: aussi tous les navigateurs qui longent la Phénicie pour se rendre en Egypte jetaient-ils l'ancre au large sous la menace du vent du sud-ouest; car, même quand il souffle modérément, le flot se soulève à une telle hauteur contre les falaises que son reflux entretient à une grande distance la fureur de la mer. Le roi, par sa prodigue magnificence, triompha de la nature, construisit un port plus grand que le Pirée et pratiqua dans ses recoins d'autres mouillages profonds.

6. Bien que le terrain contrariai tous ses projets, il combattit si bien les obstacles, qu'il garantit rentre les attaques de la mer la solidité de ses constructions, tout en leur donnant une beauté qui éloignait toute idée de difficulté. En effet, après avoir mesuré pour le port la superficie que nous avons indiquée, il fit immerger dans la mer, jusqu'à une profondeur de vingt brasses, des blocs de pierre dont la plupart mesuraient cinquante pieds de longueur, neuf de hauteur et dix de largeur ; quelques-uns même étaient plus grands encore. Quand le fond eut été ainsi comblé, il dressa sur ces assises, au-dessus de l'eau, un môle large - de deux cents pieds : la moitié, cent pieds, servait à recevoir l'assaut des vagues, — d'où son nom de « brise-lames » — le reste soutenait un mur de pierre, qui faisait tout le tour du port ; de ce mur surgissaient, le distance en distance, de hautes tours dont la plus grande et la plus magnifique fut appelée Drusion, du nom du beau-fils de l'empereur.
7. Il ménagea dans le mur un grand nombre de chambres voûtées, où s'abritaient les marins qui venaient jeter l'ancre, toute la terrasse circulaire, courant devant ces arcades, formait un large promenoir pour ceux qui débarquaient. L'entrée du port s'ouvrait au nord, car dans ces parages, c'est le vent du nord qui est, de tous, le plus favorable. Dans la passe on voyait de chaque coté trois colosses, étayés sur des colonnes ; ceux que les navires entrants avaient à bâbord s'éleraient sur une tour massive, ceux à tribord sur deux blocs de pierre dressés et reliés entre eux, dont la hauteur dépassait celle de la tour vis-à-vis. Adjoignant au port on voyait des édifices construits eux aussi en pierre blanche, et c'était vers le port que convergeaient les rues de la ville, tracées à des intervalles égaux les unes des autres. En face de l'entrée du port s'élevait sur une éminence le temple d'Auguste (1), remarquable par sa beauté et sa grandeur ; il renfermait une statue colossale de l'empereur, qui ne le cédait point à celle du Zeus d'Olympie dont elle était inspirée, et une statue de Rome, semblable à celle d'Héra, à Argos. Hérode dédia la ville à la province, le port à ceux qui naviguaient dans ces parages, à César la gloire de cette fondation ; aussi donna-t-il à la cité le nom de Césarée.

(1). Plus exactement : de Rome et d'Auguste cf. Suétone, Aug., 52.

8. Le reste des constructions, l'amphithéâtre, le théâtre, les places publiques, furent dignes du nom de cette ville. Hérode y institua aussi des jeux quinquennaux, également dénommés d'après l'empereur ; il les inaugura lui-même, dans la 192e Olympiade, en proposant des prix magnifiques, non seulement les vainqueurs, mais encore ceux qui venaient au second et au troisième rang prenaient part aux largesses royales. Il releva encore Anthédon, ville du littoral, qui avait été ruinée au cours des guerres, et lui donna le nom d'Agrippium ; dans l'excès de son affection pour Agrippa, il fit graver le nom de ce même ami sur la porte qu'il éleva dans le Temple (1).

(1). De Jérusalem. Le Temple d'Hérode comportait de nombreuses portes, les unes donnant accès à la cour extérieure, les autres à la cour intérieure ; on ignore de quelle porte il s'agit ici.

9. Hérode, qui aimait ses parents autant que fils au monde, consacra à la mémoire de son père une cité dont il choisit l'emplacement dans la plus belle plaine de son royaume, abondante en cours d'eau et en arbres: il lui donna le nom d'Antipatris. Au-dessus de Jéricho, il entoura de murailles un lieu remarquable par sa forte position et sa beauté, et l'appela Cypros du nom de sa mère. Celui de son frère Phasaël fut attribué à une tour de Jérusalem, dont nous dirons dans la suite la structure et la somptueuse grandeur. Il nomma encore Phasaélis une autre ville qu'il fonda dans la vallée, au nord de Jéricho.

10. Ayant ainsi transmis à l'immortalité ses parents et ses amis, il n'oublia pas le souci de sa propre mémoire. C'est ainsi qu'il renouvela les fortifications d'une place située dans la montagne, du côté de l'Arabie, et l'appela de son propre nom, Hérodium. Une colline artificielle en forme de mamelon, à soixante stades de Jérusalem, reçut le même nom, mais fut embellie avec plus de recherche. Hérode entoura le sommet de la colline d'une couronne de tours rondes et accumula dans l'enceinte les palais les plus somptueux; non seulement l'aspect des constructions, à l'intérieur, était superbe, mais les richesses étaient répandues à profusion sur les murs extérieurs, les créneaux et les toits. Il fit venir à grands frais de loin des eaux abondantes et assura l'accès du palais par un escalier de deux cents degrés de marbre d'une blancheur éclatante, car la colline était assez haute et tout entière faite de main d'homme. Au pied du coteau, il bâtit un autre palais pouvant abriter un mobilier et recevoir ses amis. Par la plénitude des ressources, cette enceinte fortifiée paraissait être une ville: par ses dimensions, c'était un simple palais.

11. Après tant de fondations, il témoigna encore sa générosité à un grand nombre de villes étrangères. Il construisit, en effet, des gymnases à Tripolis, à Damas et à Ptolémaïs, une muraille à Byblos, des exèdres, des portiques, des temples et des marchés à Béryte et à Tyr, des théâtres à Sidon et à Damas ; à Laodicée sur mer, un aqueduc ; à Ascalon. des bains, de somptueuses fontaines, des colonnades admirables pour la beauté et les dimensions ; d'autres cités furent embellies de parcs et de prairies. Beaucoup de villes, comme si elles eussent été associées à son royaume, reçurent de lui des territoires; d'autres, comme Cos, obtinrent des gymnasiarchies annuelles à perpétuité, assurées par des rentes constituées, afin de n'être jamais . privées de cet honneur. Il distribua du blé à tous ceux qui en avaient besoin; il fournit aux Rhodions à diverses reprises de fortes sommes destinées à des constructions navales, et quand leur Pythion fut incendié, il le fit reconstruire plus magnifiquement à ses frais. Faut-il rappeler ses présents aux Lyciens et aux Samiens, et ces marques de générosité qu'il répandit dans l'Ionie entière suivant les besoins de chacun? Les Athéniens, les Lacédémoniens, les habitants de Nicopolis, de Pergame en Mysie, ne sont-ils pas comblés des offrandes d'Hérode? Et la grande rue d'Antioche de Syrie, qu'on évitait à cause de la boue, n'est-ce pas lui qui l'a pavée en marbre poli sur une longueur de vingt stades, lui qui l'a ornée d'un portique de même longueur pour abriter les promeneurs contre la pluie?

12. Tous ces dons, dira-t-on, n'intéressaient que chacun des peuples particuliers ainsi gratifiés ; les largesses qu'il fit aux Eléens ne sont pas seulement un présent commun à la Grèce entière, mais à tout l'univers où se répand la gloire des jeux olympiques. En voyant ces jeux déchus par l'absence de ressources et cet unique reste de l'aneienne Grèce tombant en ruine, non seulement il se laissa nommer agonothète pour la période quinquennale qui commençait au moment où, faisant voile vers Rome, il passa par là, mais il constitua encore, au profit de la fête, des revenus perpétuels qui devaient à jamais conserver sa mémoire parmi les agonothètes futurs. Je n'en finirais pas de passer en revue les dettes et les impôts qu'il pris à sa charge ; c'est ainsi qu'il allégea les contributions annuelles des habitants de Phasélis, de Balanéa (1), des petites villes de Cilicie. Il dut souvent mettre un frein à sa générosité, par crainte d'exciter l'envie et de paraître poursuivre un but trop ambitieux en faisant plus de bien aux villes que leurs propres maîtres.

(1). Sur la côte syrienne, entre Laodicée et Aradus.

13. Il était servi par une constitution physique en rapport avec son génie. Il excella toujours à la chasse, où il se distingua surtout par son expérience de cavalier : en un seul jour il terrassa quarante bêtes sauvages, car le pays nourrit des sangliers, et foisonne surtout de cerfs et d'ânes sauvages. Il fut aussi un soldat irrésistible. Souvent, dans les exercices du corps, il frappa d'étonnement les spectateurs à le voir jeter le javelot si juste et tirer de l'arc avec tant de précision. Mais outre les avantages de l'esprit et du corps, il eut encore pour lui la bonne fortune : il fut rarement battu à la guerre ; ses échecs ne furent-ils pas de sa faute, mais dus à la trahison, ou a l'ardeur téméraire de ses soldats.

XXII

1. Malheurs domestiques d'Hérode. Exil d'Antipater, supplice d'Hyrcan. – 2. Enfants d'Hérode. Mort de Jonathas (Aristobule). – 3-5. Supplice de Mariamme.

1. Cependant la prospérité extérieure d'Hérode fut empoisonnée de chagrins domestiques par le sort jaloux ; l'origine de ses infortunes fut la femme qu'il aimait le plus. Arrivé au pouvoir, il avait répudié l'épouse qu'il s'était donnée dans une condition privée, Doris, originaire de Jérusalem, et pris pour nouvelle compagne Mariamme, fille d'Alexandre, fils d'Aristobule ; ce fut elle qui jeta le trouble dans sa maison. Ce trouble commença de bonne heure, mais s'aggrava surtout après le retour d'Hérode de Rome. Tout d'abord il chassa de la capitale le fils qu'il avait eu de Doris, Antipater, à cause des enfants que lui avait donnés Mariamme ; il ne l'autorisa à y paraître que pour les fêtes. Ensuite il mit à mort, sous le soupçon d'un complot, Hyrcan, grand-père de sa femme, qui était revenu de chez les Parthes auprès de lui (1). On a vu que Barzapharnès, lorsqu'il envahit la Syrie, avait emmené Hyrcan prisonnier mais les Juifs qui habitaient au delà de l'Euphrate obtinrent, à force de larmes, sa mise en liberté. S'il avait suivi leur conseil de ne pas rentrer auprès d'Hérode, il aurait évité sa fin tragique ; le mariage de sa petite-fille fut l'appât mortel qui le perdit. Il vint, confiant dans cette alliance et poussé par un ardent désir de revoir sa patrie. Hérode fut exaspéré, non pas que le vieillard aspirât à la royauté, mais parce qu'elle lui revenait de droit.

(1). 31/30 av. J.-C.

2. Hérode eut cinq enfants de Mariamme, deux filles et trois fils. Le plus jeune de ceux-ci fut élevé à Rome et y mourut ; les deux aînés reçurent une éducation royale, à cause de l'illustre naissance de leur mère et parce qu'ils étaient liés après l'avènement d'Hérode au trône. Plus que tout cela, ils avaient pour eux l'amour d'Hérode envers Mariamme, amour de jour en jour plus passionné, au point même de le rendre insensible aux chagrins que lui causait l'aimée ; car l'aversion de Mariamme pour lui égalait son amour pour elle. Comme les événements donnaient à Mariamme de justes motifs de haine, et l'amour de son mari le privilège de la franchise, elle reprochait ouvertement à Hérode sa conduite envers son aïeul Hyrcan et son frère Jonathas car il n'avait pas même épargné cet enfant : investi à l'âge de dix-sept ans des fonctions de grand prêtre, il avait été mis à mort, aussitôt après son entrée en charge ; son crime fut qu'un jour de fête, comme, revêtu de la robe du sacerdoce, il montait à l'autel, le peuple assemblé en foule s'était mis à pleurer. Là-dessus Hérode le fit partir de nuit pour Jéricho, où, sur l'ordre du roi, les Gaulois (1) le plongèrent dans une piscine et le noyèrent.

(1). Anachronisme, car l'évènement est d'octobre 35, et Hérode n'a eu de garde gauloise qu'après la mort de Cléopâtre, en 30 ("Ant., XV, § 217").

3. Pour ces motifs Mariamme harcelait Hérode de ses reproches, poursuivant même de ses outrages la mère et la sœur du roi. Comme la passion d'Hérode continuait à le paralyser, ces deux femmes, bouillantes d'indignation, dirigèrent contre la reine la calomnie qui devait à leurs yeux toucher le plus vivement Hérode : l'adultère. Parmi tant d'inventions qu'elles imaginèrent pour le persuader, elles accusèrent Mariamme d'avoir envoyé son portrait à Antoine, en Égypte, et d'avoir poussé l'excès de son impudeur jusqu'à se montrer, absente, à un homme passionné pour le sexe et assez puissant pour la prendre de force. Cette accusation frappa Hérode comme un coup de tonnerre : l'amour allumait sa jalousie ; il se représentait avec quelle habileté Cléopâtre s'était débarrassée du roi Lysanias et de l'Arabe Malichos (1) ; il se vit menacé non seulement de perdre son épouse mais la vie.

(1). L'exécution de Lysanias tombe bien en 36 (cf. "Ant., XV, § 92"), mais Malichos vivait encore en 31 av. J.-C. et il n'y a pas apparence que Cléopâtre l'ait jamais fait mourir.

4. Comme il devait partir en voyage, il confia sa femme à Joseph, mari de Salomé sa sœur, personnage fidèle et dont cette alliance lui garantissait l'affection, il lui donna en secret l'ordre de mettre à mort la reine, si Antoine le tuait lui-même. Là-dessus Joseph, sans aucune mauvaise intention, mais pour donner à la reine une idée de l'amour du roi. qui ne pouvait souffrir d'être séparé d'elle, même dans la mort, révéla ce secret à Mariamme. Quand Hérode revint, il fit à Mariamme, dans l'effusion de leurs entretiens, mille serments de son affection, l'assurant qu'il n'aimerait jamais une autre femme. Alors la reine : « Tu l'as bien montré cet amour, dit-elle, par l'ordre que tu as donné à Joseph de me tuer. »

5. En entendant ce propos. Hérode devint comme fou, il s'écria que Joseph n'aurait jamais trahi à la reine sa mission, s'il ne l'avait d'abord séduite. Égaré par le chagrin, il s'élança du lit et courut ça et là dans le palais. Salomé, sa sœur, saisit cette occasion d'enfoncer ses calomnies et fortifia les soupçons du roi contre Joseph. Affolé par l'excès de sa jalousie, il donna aussitôt l'ordre de les tuer tous les deux. Le regret suivit de près cette explosion de douleur, et quand la colère fut tombée, l'amour se ralluma de nouveau. Telle était l'ardeur de sa passion qu'il ne pouvait croire sa femme morte, dans son égarement, il lui parlait comme si elle respirait et quand enfin le temps lui eut fait comprendre sa perte, son deuil égala l'amour que vivante elle lui avait inspiré.

XXIII

1-2. Hostilité des fils de Mariamme envers Hérode.. Rappel et intrigues d'Antipater. — 3. Procès des fils de Mariamme devant Auguste, réconciliation générale. — 4. Visite chez Archélaüs de Cappadore. — 5. Hérode proclame ses trois fils héritiers de sa couronne; son discours au peuple.

1. Les fils de Mariamme héritèrent du ressentiment de leur mère. Réfléchissant au crime de leur père, ils le regardaient comme un ennemii, cela dès le temps où ils faisaient leur éducation à Rome, et plus encore après leur retour en Judée: cette disposition ne fit que croître chez eux avec les années. Quand ils furent en âge de se marier et qu'ils épousèrent, l'un la fille de sa tante Salomé, l'accusatrice de leur mère, l'autre la fllle du roi de Cappadoce, Archélaüs, leur haine se doubla de franc parler. Leur audace fournit un aliment à la calomnie, et dès lors certaines gens firent entendre clairement au roi que ses deux fils conspiraient contre lui, que même celui qui avait épousé la fille d'Archélaüs, comptant sur le crédit de son beau-père, se préparait à fuir pour aller accuser Hérode devant l'empereur. Le roi, saturé de ces calomnies, fit alors revenir le fils de Doris, Antipater, pour lui servir de rempart contre ses autres fils et commença à lui marquer sa préférence de mille manières.

2. Ce changement parut intolérable aux fils de Mariamme. Devant la faveur croissante de ce fils d'une mère bourgeoise, la fierté de leur sang ne put maîtriser son indignation ; à chacun des affronts qu'ils recevaient, leur ressentiment éclatait. Pendant que leur opposition s'accentuait chaque jour, Antipater se mit à intriguer de son côté, montrant une habileté consommée à flatter son père. Il forgeait contre ses frères des calomnies variées, répandant les unes lui-même, laissant propager les autres par ses confidents, jusqu'au point de ruiner complètement les espérances de ses frères à la couronne. En effet, il fut déclaré héritier du trône à la fois dans le testament de son père et par des actes publics : quand il fut envoyé en ambassadeur vers César, son équipage fut celui d'un roi; il en avait les ornements et le cérémonial, excepté le diadème. Avec le temps il fut assez fort pour ramener sa mère dans le lit de Mariamme ; usant alors contre ses frères d'une arme double, la flatterie et la calomnie, il travailla l'esprit du roi jusqu'à lui faire projeter leur supplice.

3. Le père traîna l'un d'eux, Alexandre, à Rome, et l'accusa devant César d'avoir tenté de l'empoisonner. Le prince, trouvant enfin l'occasion d'exprimer librement ses plaintes et ayant devant lui ni juge plus (impartial ?) qu'Antipater et de sens plus rassis qu'Hérode (1), eut cependant la modestie de voiler les fautes de son père, mais réfuta avec force les calomnies dont il était l'objet. Puis il démontra de la même manière l'innocence de son frère, qui partageait ses périls, et se plaignit de la scélératesse d'Antipater et de l'ignominie où tous deux étaient plongés. Il trouvait un secours à la fois dans la pureté de sa conscience et dans la force de ses discours il avait, en effet, un grand talent de parole. Quand, à la fin, il déclara que leur père pouvait les mettre à mort, s'il tenait l'accusation pour fondée, il arracha des larmes à tous les assistants. L'empereur touché s'empressa d'absoudre les accusés et de les réconcilier aussitôt avec Hérode. Les conditions de l'accommodement furent que les princes obéiraient en tout à leur père et que le roi serait libre de léguer la couronne à qui bon lui semblerait.

(1). Texte bizarre, sûrement altéré.

4. Après cette dérision, le roi quitta Rome, écartant, semblait-il, ses accusations contre ses fils, mais non ses soupçons. Car Antipater, instigateur de sa haine, l'accompagnait, tout en n'osant pas manifester ouvertement soit inimitié, par crainte de l'auteur de la réconciliation. Quand le roi, en longeant le littoral de la Cilicie, aborda à Elaioussa, Archélaüs les reçut aimablement à sa table ; il félicita son gendre de son acquittement et se réjouit de voir le père et les fils réconciliés ; il s'était d'ailleurs empressé d'écrire à ses amis de Rome pour les prier de prêter assistance à Alexandre dans son procès. Il accompagna ses hôtes jusqu'à Zéphyrion et leur fit des présents dont la valeur montait à trente talents.

5. Arrivé à Jérusalem, Hérode assembla le peuple et, lui présentant ses trois fils, s'excusa de son voyage, puis adressa de longs remerciements à Dieu, mais aussi à César, qui avait rétabli sa maison ébranlée et assuré à ses fils un bien plus précieux que la royauté : la concorde.
« Cette concorde, dit-il, j'en resserrerai les liens moi-même, car l'empereur m'a institué maître du royaume et arbitre de ma succession. Or, considérant à la fois mon intérêt et ma reconnaissance pour son bienfait, je proclame rois mes trois fils que voici, et je demande à Dieu d'abord, à vous ensuite, de confirmer mon suffrage. Ils ont droit à ma succession, l'un par son âge, les autres par leur naissance et l'étendue du mon royaume suffirait même à un plus grand nombre. Ceux donc que César a réconciliés, que leur père exalte, à votre tour respectez-les, décernez-leur des honneurs qui ne soient ni injustes, ni inégaux, mais proportionnés à l'Age de chacun, car en honorant quelqu'un au delà du droit que lui confèrent les années, on le réjouit moins qu'on n'attriste celui qu'on néglige. Je choisirai avec soin les conseillers intimes qui devront vivre auprès de chacun d'eux, et je les instituerai garants de leur bonne intelligence, sachant bien que les factions et les rivalités des princes ont leur source dans la méchanceté de leurs amis, comme leur concorde dans la vertu de ceux-ci. D'ailleurs j'exige non seulement de ces confidents, mais encore des chefs de mon armée, qu'ils mettent jusqu'à nouvel ordre leurs espérances en moi seul : ce n'est pas la royauté, ce sont les honneurs royaux seulement que je décerne à mes fils: ils jouiront ainsi des agréments du pouvoir, comme s'ils étaient les maîtres, mais c'est sur moi que retombera le poids des affaires, quand même je ne le voudrais pas. Au reste, considèrez, tous mon âge. la conduite de ma vie, ma piété. Je ne suis pas assez vieux pour qu'on puisse escompter ma mort à bref délai, ni adonné aux plaisirs qui sapent la jeunesse même: j'ai honoré assez la divinité pour pouvoir espérer le plus long terme de l'existence. Quiconque fera donc la cour à mes fils, en vue de ma perte, encourra mon châtiment comme coupable envers eux-mêmes. Car ce n'est pas la jalousie envers ces enfants, sortis de moi, qui me fait limiter les hommages qu'on leur adresse, c'est la conviction que l'excès de flatterie encourage la jeunesse à la témérité. Si donc chacun de ceux qui approchent mes fils se persuade bien que, vertueux, il s'assurera ma reconnaissance, que, factieux, il perdra sa méchanceté même auprès de celui qu'il flattera, je pense qu'ils prendront tous à cœur mes intérêts, je veux dire ceux de mes fils car il est bon pour eux que je règne et bon pour moi qu'ils s'entendent entre eux. Quant à vous, mes chers fils, considérez les liens sacrés de la nature, qui maintiennent l'affection même entre les bêtes sauvages. Considérez César, auteur de notre réconciliation, considérez moi-même qui conseille là où je pourrais ordonner, et restez frères. Je vous donne, dès ce moment, la robe et les honneurs des rois je prie Dieu de confirmer mon jugement, si vous restez unis ».
A ces mots, il embrassa cordialement chacun de ses fils, et renvoya la multitude ; les uns appuyaient de leurs vœux ses paroles, tandis que ceux qui désiraient un changement feignaient de ne les avoir pas même entendues.


XXIV

1. Intrigues et calomnies d'Antipater contre les fils de Mariamme.- 2. Toute-puissance d'Antipater ; arrogance de Glaphyra. – 3. Plaintes de Salomé contre Aristobule. – 4. Essai de conciliation tenté par Hérode. – 5-6. Fautes et pardon de Phéroras et de Salomé. – 7. Alexandre dénoncé par ses eunuques. – 8. Son arrestation.

1. Cependant les trois frères, en se séparant, emportaient la discorde attachée à leurs cœurs. Alexandre et Aristobule, redoublant de défiance, s'affligeaient de voir Antipater confirmé dans ses privilèges d'aîné ; Antipater en voulait à ses frères de prendre rang même après lui. Toutefois, ce dernier, d'un caractère très artificieux, savait garder le silence et, usant d'une extrême adresse, dissimulait la haine qu'il portait à ses frères ; ceux-ci, au contraire, enflés de leur noble naissance, avaient toutes leurs pensées sur les lèvres. Beaucoup de gens s'ingénièrent à les exciter, un plus grand nombre s'insinuèrent dans leur amitié pour les espionner. Tout ce qui se disait dans l'entourage d'Alexandre était bientôt connu d'Antipater et passait d'Antipater à Hérode, non sans amplifications. Le jeune prince ne pouvait ouvrir la bouche sans être incriminé, tant la calomnie savait travestir le sens de ses paroles ; parlait-il avec un peu de liberté, les moindres bagatelles devenaient des énormités. Antipater glissait sans cesse auprès de lui des agents provocateurs, pour que ses mensonges eussent un fond de vérité ; de la sorte, parmi tant de médisances, un seul trait bien établi donnait créance au reste. Quant à ses propres amis, ou bien ils étaient de leur nature impénétrables, ou bien il obtenait d'eux, à force de présents, qu'ils ne divulguassent aucun secret. On aurait donc pu, sans se tromper, appeler la vie d'Antipater tout entière un mystère de perversité . Corrompant à prix d'argent les familiers d'Alexandre ou les gagnant par des flatteries, son moyen à tout faire (1), il les changeait en traîtres, qui espionnaient tous les actes, toutes les paroles de son frère. Avec l'habilité d'un prudent machiniste, il savait amener ses calomnies aux oreilles d'Hérode par des voies artificieuses ; lui-même jouait le personnage d'un véritable frère, laissant à d'autres celui de dénonciateur. Alors, dès qu'on lançait quelque accusation contre Alexandre, il survenait comme par hasard, prenait sa défense et démolissait d'abord les méchants propos, mais, ensuite, il les relevait à loisir, et excitait contre lui la colère du roi. Toute la conduite de son frère était ramenée à un complot, tout convergeait à faire croire qu'il épiait l'occasion de tuer son père et rien ne donnait crédit à la calomnie comme les plaidoyers mêmes d'Antipater pour Alexandre.

(1). Texte douteux.

2. Exaspéré par ces artifices, Hérode retranchait chaque jour quelque chose de son affection pour les jeunes princes et le reportait sur Antipater ; les familiers du palais inclinèrent dans le même sens, les uns de leur plein gré, les autres par ordre, tels que Ptolémée, le plus influent des amis d'Hérode, les frères du roi et toute sa famille. Antipater était tout-puissant, et, chose encore plus amère pour Alexandre, toute-puissante aussi la mère d'Antipater. Elle l'assistait de ses conseils dans tout ce qu'il tramait contre les deux frères, et, plus dure qu'une marâtre, elle haïssait ces fils de reine plus que des beaux-fils ordinaires.
Tout le monde, donc, sur les espérances qu'il inspirait, faisait sa cour à Antipater ; tous étaient poussés à la désertion par les ordres mêmes du roi qui avait défendu à ses plus chers amis de fréquenter Alexandre ou de lui témoigner de la sympathie. Hérode était, d'ailleurs, redouté non seulement par les gens de son royaume, mais encore par ses amis du dehors, car nul roi n'avait obtenu de César de pareilles prérogatives, jusqu'à pouvoir revendiquer ses sujets fugitifs même dans un ville non soumise à son autorité. Quant aux jeunes princes, ignorant les calomnies dont ils étaient l'objet, ils s'y exposaient avec d'autant plus d'imprévoyance, car jamais leur père ne leur faisait ouvertement de reproches ; pourtant, peu à peu sa froideur les avertit, et son humeur de plus en plus revêche à proportion de son chagrin.
En outre, Antipater indisposa contre eux leur oncle paternel Phéroras et leur tante Salomé, qu'il excitait par des conversations incessantes, parce qu'il la savait de grand sens. Glaphyra, épouse d'Alexandre, nourrissait la haine de Salomé, à force de vanter la lignée de sa noble famille elle se targuait d'être la souveraine de toutes les femmes du palais puisqu'elle remontait par son père à Téménos, par sa mère à Darius, fils d'Hystaspe (1). En revanche, elle reprochait sans cesse la bassesse de leur naissance à la sœur d'Hérode et à ses femmes, qui toutes avaient été choisies pour leur beauté et non pour leur race. Ces femmes d'Hérode étaient en grand nombre, car la coutume nationale autorisait la polygamie chez les Juifs, et le roi s'y complaisait. L'arrogance de Glaphyra et ses injures faisaient de toutes ces femmes autant d'ennemies d'Alexandre.

(1). Ces indications manquent dans le passage parallèle des "Antiquités". Glaphyra se vantait de descendre de Téménos (fils d'Héraclès), parce que son père Archélaüs rattachait sans doute sa généalogie aux rois Téménides de Macédoine (des emblèmes héracléens figurent sur ses monnaies) mais nous ne savons pas comment « par sa mère » elle prétendait descendre de Darius. Nous ignorons en effet qui était la femme d'Archélaüs : peut-être une petite-fille de Mithridate Eupator, dont on connaît les prétentions à une origine achéménide. Archélaüs lui-même descendait, ou prétendait descendre, il est vrai, d'un bâtard de Mithridate, mais ce n'est pas là une descendance pour Glaphyra. Quant à la mère d'Archélaüs, c'était une courtisane, maîtresse d'Antoine.

3. Aristobule lui-même, quoique gendre de Salomé, s'aliéna cette princesse déjà irritée par les mauvais propos de Glaphyra. Il ne cessait de reprocher à sa femme la bassesse de sa naissance, disant qu'il avait épousé une femme du peuple et son frère Alexandre une princesse. La fille de Salomé, vint tout en pleurs rapporter ces reproches à sa mère ; elle ajouta qu'Alexandre avait même menacé, une fois roi, de réduire les mères de ses autres frères à tisser la toile, comme ses esclaves, et de faire des princes eux-mêmes de simples greffiers de village, raillant ainsi le soin qu'on mettait à les instruire. Là-dessus, Salomé, ne pouvant maîtriser son ressentiment, alla tout raconter à Hérode, qui ne devait que trop la croire du moment qu'elle attaquait son propre gendre. Une autre calomnie s'ajouta à celle-ci pour allumer la colère du roi : il apprit que les princes invoquaient fréquemment le nom de leur mère et gémissaient en maudissant leur père ; lorsque - et cela arrivait souvent - il donnait à ses nouvelles épouses des robes qui avaient appartenu à Mariamme, ils les menaçaient de les dépouiller bientôt de ces vêtements royaux pour leur faire porter des cilices.

4. Hérode, quoique ayant appris à craindre l'insolence des jeunes princes, ne renonça pas à tout espoir de les ramener dans la bonne voie. Il les fit appeler au moment de s'embarquer pour Rome, leur adressa en roi de brèves menaces, et en père de longs avertissements. Il les exhorta à aimer leurs frères, promettant de pardonner leurs fautes passées, si leur conduite s'amendait à l'avenir. Les jeunes princes réfutèrent les attaques dont ils étaient l'objet, les déclarant mensongères et assurèrent que leurs actes confirmeraient leur dénégation ; ils ajoutèrent que cependant le roi devait aussi fermer la porte aux médisances, en cessant d'y croire si facilement car il ne manquerait pas de calomniateurs tant que la calomnie trouverait quelqu'un pour l'écouter.

5. Ces assurances persuadèrent promptement le cœur d'un père, mais si les princes dissipèrent le danger pour le présent, ils conçurent de nouveaux soucis pour l'avenir, car ils reconnurent alors l'inimitié de Salomé et de leur oncle Phéroras. Tous deux étaient durs et malveillants, mais Phéroras le plus à redouter, car il partageait avec Hérode tous les honneurs royaux, sauf le diadème. Il avait un revenu personnel de cent talents et la jouissance de tout le territoire situé au delà du Jourdain, qu'il avait reçu en don de son frère. Hérode l'investit aussi du titre de tétrarque, après en avoir demandé la grâce a César, et l'honora d'un hymen royal en l'unissant à la sœur de sa propre femme. Quand celle-ci mourut, le roi lui fiança l'aînée de ses propres filles (1), avec une dot de trois cents talents. Mais Phéroras se déroba à cette union royale, pour courir après une esclave qu'il aimait. Hérode, irrité, maria sa fille à un de ses neveux, qui fut plus tard tué par les Parthes ; après quelque temps, il se relâcha de son ressentiment et pardonna à Phéroras sa maladie amoureuse.

(1). Salampsio, fille de Mariamme Ière. Il lui offrit ensuite sans plus de succès sa seconde fille Cypros.

6. Depuis longtemps et du vivant même de la reine. Phéroras avait été accusé de comploter l'empoisonnement du roi, mais au moment où nous sommes(1), il survint un si grand nombre de dénonciateurs qu'Hérode, en dépit de sa grande affection pour son frère, finit par ajouter foi à leurs discours et prendre peur. Après avoir soumis à la question beaucoup de suspects, il en vint enfin aux amis de Phéroras. Aucun de ceux-ci n'avoua explicitement le complot, mais ils dirent qu'après avoir enlever sa maîtresse, Phéroras avait médité de fuir chez les Parthes, ayant pour confident de ce dessein et de cette fuite Costobaros auquel le roi avait uni sa sœur Salomé quand son premier époux eut été mis à mort pour crime d'adultère. Salomé elle-même n'était pas épargnée par la calomnie : son frère Phéroras l'accusait d'avoir signé un engagement de mariage avec Sylleos, procurateur du roi des Arabes Obodas, ennemi juré d'Hérode. Quoique convaincue de cette faute et de toutes celles dont Phéroras l'accusait, elle obtint son pardon, quant à Phéroras lui-même, Hérode le déchargea des accusations dont il était l'objet.

(1). L'accusation portée contre Phéroras visait des faits anciens (puisque Costobaros a été mis à mort vers 24 av. J.-C., "Ant., XV, § 266"). Mais elle a été renouvelée à l'époque dont il s'agit ici, 10 av. J.-C. C'est la seule manière de concilier les deux récits.

7. C'est sur Alexandre que se détourna la tempête domestique c'est sur sa tête qu'elle s'abattit tout entière. Il y avait trois eunuques, particulièrement honorés du roi, comme l'indiquent les services dont ils étaient chargés : l'un versait le vin, l'autre servait le souper, le troisième mettait le roi au lit et reposait à côté de lui. Alexandre avait, à grand prix, obtenu les faveurs de ces hommes. Sur une dénonciation, le roi les soumit à la torture et leur arracha des aveux ; ils confessèrent bien vite leurs relations avec Alexandre, mais révélèrent aussi les promesses qui les y avaient amenés. Alexandre, racontaient-ils, les avait trompés, en leur disant : « Ne mettez pas votre confiance dans Hérode, ce vieillard impudent et qui se teint les cheveux, à moins que cet artifice ne vous l'ait fait prendre pour un jeune homme : c'est moi, Alexandre, qu'il faut considérer, moi qui hériterai du trône, que mon père le veuille ou non ; j'aurai bientôt fait de me venger de mes ennemis et de faire le bonheur et l'opulence de mes amis, de vous entre tous ». Ils ajoutaient que, à l'en croire, les grands faisaient secrètement leur cour à Alexandre et que les chefs de l'armée et les commandants des régiments s'abouchaient avec lui en cachette.

8. Ces aveux effrayèrent tellement Hérode qu'il n'osa pas sur-le-champ les publier mais il sema des espions nuit et jour, recueillit tout ce qui se faisait ou se disait, et se hâta de faire mourir ceux qui donnaient prise au soupçon. Le palais fut livré à une effroyable anarchie. Chacun, au gré de ses rivalités ou de ses haines personnelles, forgeait des calomnies ; beaucoup exploitaient contre leurs ennemis la colère meurtrière du roi. Le mensonge trouvait incontinent créance, le châtiment devançait la calomnie. L'accusateur d'hier se voyait bientôt accusé et traîné au supplice avec celui qu'il avait fait condamner : à tel point le danger de mort que croyait courir le roi lui faisait abréger ses enquêtes. Il s'exaspéra tellement que même ceux que nul n'accusait n'obtenaient plus de lui un regard bienveillant, et qu'il maltraita durement ses propres ami : beaucoup se virent interdire l'accès du palais ; ceux qu'épargnait son bras étaient blessés par ses paroles. Au milieu des malheurs d'Alexandre, Antipater revint à la charge et, faisant masse des favoris, ne recula devant aucune calomnie. Le roi fut poussé à un tel degré de terreur par les romans et les machinations d'Antipater qu'il se figurait voir Alexandre se dresser devant lui l'épée à la main. Il le fit donc arrêter à l'improviste et mettre en prison, puis procéda à la torture des amis de ce prince. La plupart moururent en silence, sans rien dire contre leur conscience ; quelques-uns se laissèrent arracher par la douleur des aveux mensongers : ils racontèrent qu'Alexandre, de concert avec son frère Aristobule, complotait contre le roi et qu'ils épiaient l'occasion de le tuer à la chasse, puis de s'enfuir à Rome. Ces récits avaient beau être invraisemblables et improvisés par la détresse : le roi prit plaisir à les croire et se consola d'avoir incarcéré son fils en s'imaginant l'avoir fait à bon droit.

XXV

1. Mémoires justificatifs d'Alexandre. Visite à son beau-père Archélaüs. – 2-5. Archélaüs innocente Alexandre, obtient la grâce de Phéroras et réconcilie tout le monde. – 6. Présents offerts à Archélaüs par Hérode.

1. Alexandre. jugeant impossible de changer les sentiments de son père, résolut d'aller au-devant du péril. Il composa alors contre ses ennemis quatre mémoires où il avouait le complot, mais désignait pour ses complices la plupart d'entre eux, surtout Phéroras et Salomé ; celle-ci, disait-il, avait même pénétré une nuit chez lui et l'avait, contre son gré, forcé de partager sa couche. Hérode avait déjà entre les mains ces mémoires, terrible réquisitoire contre les plus grands personnages, quand Archélaüs arriva en toute hâte en Judée (1), craignant pour son gendre et sa fille. Il vint très habilement à leur aide et sut, par son artifice, détourner d'eux les menaces du roi. Dès qu'il fut en présence d'Hérode : « Où est, s'écria-t-il, mon scélérat de gendre ? Où pourrai-je voir cette tête parricide, afin de la trancher de mes propres mains ? Avec ce bel époux, j'immolerai [ aussi ma fille : si même elle n'a pas pris part au complot, il lui suffit d'avoir épousé un pareil homme pour être souillée. Je m'étonne de ta longanimité. On a comploté ta mort, et Alexandre vit encore ! Pour moi, je suis venu en hâte de Cappadoce, croyant trouver le coupable depuis longtemps châtié et seulement pour faire, de concert avec toi, une enquête au sujet de ma fille, que je lui ai fiancée en considération de ta grandeur. Maintenant, je le vois, c'est sur tous deux que nous devons délibérer ; si ton cœur de père le rend trop faible pour punir un fils perfide, mets ta main dans ma main et prenons la place l'un de l'autre pour assouvir notre colère sur nos enfants ».

(1). Probablement en 9 av. J.-C.

2. Par ces protestations bruyantes, il gagna Hérode, bien que celui-ci fût sur ses gardes. Hérode lui donna donc à lire les mémoires composés par Alexandre et, s'arrêtant après chaque chapitre, l'examinait avec lui. Archélaüs y trouva l'occasion de développer son stratagème et peu à peu retourna l'accusation contre ceux que le prince y avait dénoncés et particulièrement contre Phéroras. Quand il vît qu'il avait la confiance du roi : « Prenons garde, dit-il, que tous ces méchants n'aient tramé un complot contre ce jeune homme et non ce jeune homme contre toi. Et en effet je ne vois pas pour quel motif il serait tombé dans un tel abîme de noirceur, - lui qui jouissait déjà des honneurs royaux, qui avait l'espoir de succéder au trône. - si certains personnages ne l'avaient séduit et n'avaient tourné vers le mal la facilité de son âge : de telles gens n'égarent pas seulement les jeunes hommes, mais encore des vieillards : ils renversent ainsi des maisons très illustres, des royaumes entiers ».

3. Hérode approuvait ces discours ; peu a peu, il se relâchait de son ressentiment contre Alexandre et s'animait contre Phéroras : car c'était lui le vrai sujet des quatre mémoires. Quand celui-ci eut observé la versatilité du roi et la place prépondérante qu'Archélaüs avait su prendre dans son affection, désespérant de se sauver par des moyens honnêtes, il chercha le salut dans l'impudence : il abandonna Alexandre et se plaça sous la protection d'Archélaüs. Le Cappadocien lui déclara qu'il ne voyait pas moyen de tirer d'affaire un homme chargé de si lourdes accusations, qui avait manifestement comploté contre le roi et causé tous les malheurs actuels du jeune prince, à moins qu'il ne voulût renoncer à sa scélératesse, à ses dénégations, confesser tous les méfaits qu'on lui reprochait et implorer le pardon d'un frère qui l'aimait ; dans ce cas, Archélaüs se disait prêt à l'assister de tout son pouvoir.

4. Phéroras se rend à cet avis ; il se compose l'attitude la plus pitoyable, et vêtu de noir, tout en pleurs, se jette aux pieds d'Hérode, comme il l'avait fait bien des fois, en demandant son pardon. Il confesse qu'il n'est qu'un misérable, avoue tout ce qu'on lui reproche mais il déplore cet égarement d'esprit, ce délire qui a pour cause son amour pour sa femme. Ayant ainsi déterminé Phéroras a devenir son propre accusateur et à témoigner contre lui-même, Archélaüs, à son tour, demanda grâce pour lui et chercha à calmer la fureur d'Hérode ; il recourait à des exemples personnels : lui aussi avait souffert encore bien pis de la part de son frère (1), mais il avait fait passer avant la vengeance les droits de la nature car dans un royaume, comme dans un corps massif, il y a toujours quelque membre qui s'enflamme à cause de sa pesanteur et ce membre, il ne faut pas le retrancher, mais lui appliquer des remèdes plus bénins pour le guérir.

(1). Personnage inconnu de l'histoire.

5. A force de pareils discours, il réussit à apaiser Hérode envers Phéroras ; lui-même affecta de rester indigné contre Alexandre, fit divorcer sa fille et déclara qu'il allait l'emmener, par là, il sut amener Hérode à l'implorer lui-même en faveur du jeune homme et à lui demander de nouveau la main de sa fille pour lui. Archélaüs, avec un grand accent de sincérité, répond qu'il lui remet sa fille pour l'unir à qui bon lui semble, sauf le seul Alexandre car son plus cher désir est de maintenir les liens de parenté qui les unissent. Le roi repartit que ce serait vraiment lui rendre son fils que de consentir ? ne pas rompre le mariage, d'autant qu'ils avaient déjà des enfants et que le prince aimait beaucoup sa femme : si elle reste auprès de lui, elle lui inspirera le regret de ses fautes ; si on la lui arrache, on le plongera dans un désespoir prêt à tous les excès, car un caractère bouillant trouve un dérivatif dans les affections domestiques. Archélaüs se laissa fléchir à grand'peine. consentit à se réconcilier lui-même et réconcilia le père et le fils : il ajouta cependant qu'il fallait de toute nécessité envoyer Alexandre à Rome pour causer avec César, car lui-même avait rendu compte de toute l'affaire à l'empereur.

6. Tel fut le dénouement du stratagème par lequel Archélaüs assura le salut de son gendre ; après le raccommodement, le temps se passa en festins et mutuels témoignages d'affection. A son départ, Hérode lui offrit pour présents 70 talents, un trône d'or enrichi de pierreries, des eunuques et une concubine, du nom de Pannychis ; il gratifia aussi ses amis, chacun selon son rang. De même, sur l'ordre du roi, tous les courtisans haut placés firent à Arcliélaüs des présents magnifiques. Hérode et les plus puissants personnages l'escortèrent jusqu'à Antioche.

XXVI

!. Arrivée d'Euriclès à la cour d'Hérode ; ses flatteries. — 2. Il calomnie Alexandre auprès d'Hérode. — 3. Enquête dirigée contre les princes. — 4. Récompense et fin d'Euriclès. — 6. Conduite tout opposée d'Euaratos de Cos.

1. Peu de temps après aborda en Judée un homme dont l'influence l'emporta de beaucoup sur les artifices d'Arcliélaüs, et qui non seulement ruina l'accommodement négocié par lui au profit d'Alexandre, mais décida la perte de ce prince. C'était un Lacédémonien, appelé Euryclès que le désir immodéré du gain introduisit par malheur dans le royaume, car la Grèce ne suffisait pas à ses besoins de luxe. Il vint, apportant à Hérode de magnifiques présents, amorce de ceux qu'il espérait en retour; en effet, il en reçut de beaucoup plus considérables, mais ce don pur et simple lui paraissait sans valeur, s'il ne trafiquait du royaume au prix du sang. Il circonvint donc le roi par ses flatteries, ses discours habiles et les éloges mensongers qu'il faisait de lui. Ayant vite percé à jour le caractère d'Hérode, il ne négligea aucune parole, aucune action pour lui plaire, et compta bientôt parmi ses principaux amis; en effet, le roi et toute la cour prenaient plaisir à honorer particulièrement ce Spartiate, en considération de sa patrie.

2. Quand il connut la pourriture de la maison royale, les différends des frères, les sentiments de leur père à l'égard de chacun d'eux, Euryclès commença par s'attacher Antipater par les liens d'hospitalité, puis feignit l'amitié pour Alexandre, prétendant faussement être lié de vieille date avec Archelaüs. Aussi fut-il bientôt accueilli comme un ami éprouvé, et Alexandre le mit aussi en rapport avec son frère Aristobule. Prenant tour à tour tous les visages, il s'insinuait de façons diverses auprès de chacun mais de préférence il se fit l'espion d'Antipater et le traître d'Alexandre. Au premier il faisait honte de négliger, lui l'ainé, les intrigues de ceux qui complotaient contre ses espérances, à Alexandre, de laisser, lui fils et époux d'une princesse royale, succéder au trône un fils de bourgeoise, alors surtout qu'il avait en Archélaüs un si solide appui. Le jeune prince, trompé par la liaison lictive d'Euryclès avec Archélaüs, croyait trouver en lui un conseiller digne de confiance. Aussi, sans rien déguiser, se plaignit-il à lui de la conduite d'Antipater; d'ailleurs, disait-il, il n'était pas étonnant de voir Hérode, le meurtrier de leur mère, vouloir ravir, à son frère et à lui, la royauté qu'ils tenaient d'elle. Là-dessus. Euryclès feignit de s'apitoyer et de partager sa douleur. Ses ruses arrachèrent à Aristobule des confidences semblables. Quand il eut ainsi extorqué aux deux frères des doléances contre le roi, il les alla rapportera Antipater; il y ajouta l'invention d'un complot des deux frères contre Antipater : peu s'en fallait, à l'en croire, qu'ils n'eussent déjà le glaive tiré contre lui. Largement payé pour ces rapports, il s'empressa d'aller chanter la louange d'Antipater auprès de son père. Finalement, se chargeant de l'entreprise de faire mourir Aristobule et Alexandre, il vint les accuser auprès d'Hérode. Admis en sa présence, il déclara qu'il venait lui apporter la vie pour prix de ses bienfaits, la lumière du jour en échange de son hospitalité. « Depuis longtemps, dit-il, Alexandre aiguise son fer et tend son bras contre toi : moi seul ai retardé le coup en feignant de le favoriser. A en croire Alexandre, non content d'avoir régné sur un peuple auquel tu étais étranger, et, après le meurtre de leur mère, morcelé l'héritage de cette princesse, tu as désigné encore pour successeur un bâtard et livré à ce fléau d'Antipater le royaume qu'ils tenaient de leurs aïeux. Il saura, ajoute-t-il, venger les mânes d'Hyrcan et de Mariamme, car il ne lui convient pas de recueillir l'héritage d'un tel père, sans effusion de sang. Chaque jour multiplie ses motifs d'irritation, puisqu'aucun propos sorti de sa bouche n'échappe à la calomnie. Fait-on mention d'une illustre naissance ? son père l'outrage sans raison en disant : « Voilà bien notre Alexandre lui, seul, se croit noble et méprise son père pour la bassesse de sa naissance ! » A la chasse, se tait-il ? on est choqué. Fait-il l'éloge de son père ? on veut y voir de l'ironie. Bref, en toute occasion, il trouve son père inflexible, réservant son affection au seul Antipater ; aussi mourra-t-il avec joie s'il échoue dans sa conjuration. S'il frappe, il trouvera des protecteurs puissants : d'abord son beau-père Archélaüs, auprès duquel il pourra se réfugier sans peine ; ensuite César, qui jusqu'à ce jour ignore le vrai caractère d'Hérode. On ne le verra pas, comme naguère, comparaître tout tremblant devant l'empereur, par crainte de son père présent à l'entretien, ni répondre seulement sur les crimes dont on l'accuse : il dénoncera hautement d'abord les malheurs du peuple, les impôts qui prennent tout aux pauvres gens jusqu'à la vie, puis la luxure et les crimes où se dissipe l'argent obtenu par le sang ; il dira quels hommes s'engraissent à nos dépens, quelles villes et à quel prix Hérode a comblées de ses faveurs. Là il appellera en témoignage son aïeul (1) et sa mère, il proclamera toutes les turpitudes du royaume et, cela faisant, on n'osera pas le condamner comme parricide ».

(1). Ou plutôt son bisaïeul (Hyrcan).

3. Après avoir débité ces fables atroces contre Alexandre, Euryclès fit un magnifique éloge d'Antipater, qui seul aimait son père et, à ce titre, s'était opposé au complot jusqu'à ce jour. Le roi, mal remis de ses précédentes émotions, entra dans une colère implacable. Antipater, saisissant à son tour l'occasion, envoya contre ses frères d'autres accusateurs, qui affirmaient que les princes avaient de secrets entretiens avec Jucundus et Tyrannus, naguère hipparques (1) dans l'armée du roi, mais qui, à la suite de quelques fautes, avaient dû quitter leurs charges. Cette nouvelle porta à son comble l'indignation d'Hérode, et il fit aussitôt mettre ces deux hommes à la torture. Ils n'avouèrent aucun de leurs prétendus crimes, mais on produisit une lettre d'Alexandre adressée au gouverneur d'Alexandrion, l'invitant à les recevoir dans la place lui et son frère Aristobule, quand ils auraient tué leur père, et à les fournir d'armes et d'autres ressources. Alexandre déclara que c'était là un faux de Diophantos, secrétaire du roi, homme audacieux et habile à imiter tous les genres d'écriture ; convaincu de nombreuses falsifications, il finit par être mis à mort pour un crime de ce genre. Quant au gouverneur, à qui on appliqua la torture, Hérode n'obtint de lui aucun aveu sur les faits allégués.

(1). "Ant., XVI, 314", en fait des gardes du corps.

4. Malgré la faiblesse des preuves ainsi obtenues, Hérode plaça ses fils sous une surveillance tout en les laissant encore libres, quant à Euryclès, le fléau de sa maison, le machinateur de toutes ces infamies, le roi l'appela son sauveur, son bienfaiteur, et lui fit don de cinquante talents. Celui-ci, devançant les nouvelles exactes de ses exploits, courut alors en Cappadoce où il extorqua encore de l'argent à Archélaüs. en osant lui raconter qu'il avait réconcilié Hérode avec Alexandre. De là. il partit pour la Grèce, où il employa l'argent mal acquis à des entreprises non moins mauvaises. Deux fois accusé devant César de troubler la province d'Achaïe et de dépouiller les villes, il dut s'exiler.

5. C'est ainsi qu'Euryclès paya la peine de sa trahison envers Alexandre et Aristobule. Il n'est pas sans intérêt d'opposer à la conduite de ce Spartiate celle d'Euaratos de Cos. Ce personnage, venu, en Judée dans le même temps qu'Euryclès, comptait aussi parmi les plus chers amis d'Alexandre, le roi l'ayant interrogé sur les accusations répandues par le Lacédémonien, il affirma sous serment qu'il n'avait rien entendu de pareil des jeunes princes. Cependant ce témoignage ne fut d'aucun secours aux infortunés, car Hérode ne prêtait une oreille facile qu'aux médisances et n'accordait sa faveur qu'à ceux qui partageaient sa crédulité et son indignation.

XXVII

1. Dénonciation de Salomé. Les princes aux fers. Auguste donne carte blanche à Hérode. – 2-3. Tribunal de Césarée ; condamnation des princes. – 4-5. Affaires du soldat Tiron et du barbier Tryphon. – 6 Supplice des fils de Mariamme.

1. Salomé vint encore exaspérer la férocité d'Hérode contre ses fils. Aristobule, dont elle était la belle-mère et la tante, voulant l'associer à leurs périls, lui manda avec insistance de veiller à son propre salut, car le roi, disait-il, méditait de la faire mourir, sous l'accusation déjà précédemment dirigée contre elle : on prétendait que, voulant épouser l'Arabe Sylléos, elle lui communiquait à la dérobée les secrets du roi, dont il était l'ennemi. Ce fut là le dernier coup de vent qui acheva de submerger les jeunes princes, battus par la tempête. Salomé courut chez le roi et lui dénonça l'avis qu'elle avait reçu. Alors Hérode, sa patience à bout, fit mettre aux fers ses deux fils, les isola l'un de l'autre et envoya en hâte auprès d'Auguste le tribun (1) Volumnius et Olympos, un de ses amis, porteurs d'un réquisitoire écrit contre les princes. Arrivés à Rome, ils remirent les lettres du roi à l'empereur, celui-ci, vivement affligé du sort des jeunes gens, ne crut pas cependant devoir enlever au père ses droits sur ses fils. Il répondît donc à Hérode qu'il était le maître, que, cependant, il ferait bien d'examiner ce complot avec le conseil commun de ses propres parents et des administrateurs romains de la province : si les princes étaient convaincus de crime, ils méritaient la mort, si leur seul dessein avait été de s'enfuir, une peine plus douce suffisait.

(1). Dans "Ant., XVI. 332 et 354", ce personnage n'est pas défini par sa fonction, mais ailleurs nous trouvons un Volumnius procurateur ("Guerre, 1, XXVII, 2"), général romain ("Ant., XVI, 277") ou administrateur de la Syrie. Niese, Kohout, etc.. distinguent deux Volumnius. S'il n'y a qu'un Volumnius, le titre doit s'interpréter, comme ailleurs ("Guerre, II, XIX, 4", etc.), par tribun militaire, et non par chef d'armée comme le font les traducteurs.

2. Hérode se rendit à cet avis. Il se transporta à Beryte, lieu que César lui avait désigné, et il y réunit le tribunal. La cour était présidée par les officiers romains, auxquels César l'avait mandé par écrit, à savoir Saturninus (1)et ses légats, Pédanius (2) et autres ; y figuraient encore le procurateur Volumnius, les parents et amis de roi, puis Salomé et Phéroras, enfin les plus grands personnages de la Syrie à l'exception du roi Archélaüs (3) : car celui-ci était suspect à Hérode en qualité de beau-père d'Alexandre. Quant à ses fils, Hérode ne les fit pas comparaître : mesure très prudente, car il savait que leur seule vue inspirerait une compassion irrésistible, et que, s'ils obtenaient la parole, Alexandre n'aurait pas de peine à se justifier. Ils furent donc retenus sous bonne garde au bourg de Platané, dans le territoire de Sidon.

(1). C. Sentuis Saturninus, gouverneur de Syrie, homme de guerre distingué, il avait été consul en 19 av. J.-C.

(2). Inconnu d'ailleurs. Peut-être le frère de Saturninus, mentionné sans nom "Ant., XVII, § 7", comme faisant partie du tribunal.

(3). On doit conclure de ce passage qu'à cette époque le royaume de Cappadoce était placé sous la surveillance du gouverneur de Syrie.

3. Le roi, ayant pris place, parla contre eux, comme s'ils eussent été présents : il développa faiblement l'accusation de complot, faute de preuves, mais il insista sur les outrages, les railleries, les insolences, les manquements innombrables et plus cruels que la mort commis à son égard, qu'il énuméra aux conseillers. Ensuite, personne ne contredisant, il fondit en gémissements, comme un homme qui se condamnait lui-même et qui remportait sur ses enfants une douloureuse victoire, puis il demanda l'avis de chacun. Saturninus opina le premier, il déclara qu'il condamnait les jeunes gens, mais non à la peine de mort ; père lui-même de trois enfants présents à la séance, il croirait commettre une impiété s'il votait la mort des fils d'un autre. Ses deux légats (1) votèrent dans le même sens, et quelques autres les suivirent. Ce fut Volumnius qui inaugura la sentence impitoyable : après lui, tous se prononcèrent pour la mort, les uns par flatterie, les autres par haine d'Hérode, aucun par indignation. Dès lors, toute la Syrie et la Judée furent dans des transes, attendant le dénouement du drame : nul cependant ne pensait qu'Hérode pousserait la barbarie jusqu'au meurtre de ses enfants. Lui, cependant, traîna ses fils jusqu'à Tyr, et, passant par mer à Césarée, chercha là de quelle façon il les exécuterait.

(1). Nous ne savons pas au juste de quelle espèce de légat il s'agit : dans les provinces de l'empereur, comme la Syrie, le gouverneur étant lui-même légat ( legatatus Augusti ) n'a pas, comme le proconsul dans ses provinces sénatoriales, trois légats proprement dits sous ses ordres (Dion Cass. 53. 11, .7), mais il a à côté de lui des legati Augusti iuridici (depuis Auguste selon Mommsen. "Eph. epig., 5 656") et des legati Augusti legionis (en Syrie 3 ou 4 selon le nombre des légions). Certaines provinces ont plusieurs legati iuridici (p. ex. la Tarraconaise), d'autres un seul ; les inscriptions ne nous apprennent rien de ceux de Syrie.

4. Il y avait dans l'armée du roi un vieux soldat nommé Tiron, dont le fils était l'ami ultime d'Alexandre et qui lui-même avait les princes en particulière affection. Dans l'excès de son indignation, il perdit la raison. D'abord, courant çà et là, il s'écriait que le droit était foulé aux pieds, la vérité morte, la nature confondue, le monde rempli d'iniquité, et autres discours que la douleur suggérait à un homme indifférent à la vie. Enfin il se présenta devant le roi et lui tint ce langage : « Maudit entre tous les hommes, toi qui, contre les êtres les plus chers, suis le conseil des plus méchants, s'il est vrai que Phéroras et Salomé, que tu as plus d'une fois condamnés à mort, trouvent crédit auprès de toi contre tes enfants. Ne vois-tu pas qu'ils t'enlèvent tes héritiers légitimes pour te laisser le seul Antipater, qu'ils se sont choisi pour roi, afin d'en tenir les ficelles ? Mais prends garde que la mort de ses frères ne soulève un jour contre lui la haine de l'armée car il n'y a personne qui ne plaigne ces pauvres jeunes gens, et beaucoup de chefs font même éclater librement leur indignation ». Ce disant, Tiron nommait les mécontents. Là-dessus le roi les fit arrêter aussitôt, mais aussi Tiron et son fils.

5. A ce moment, un des barbiers du roi, nommé Tryphon, saisi d'une sorte de frénésie, s'élança et se dénonça lui-même. « Et moi aussi, dit-il, ce Tiron a voulu me persuader, lorsque je ferais mon office auprès de toi, de te tuer avec mon rasoir, et il me promettait de grandes récompenses au nom d'Alexandre ». En entendant ces mots, Hérode ordonne de soumettre à la question Tiron, son fils et le barbier, et comme les premiers niaient tout et que le barbier n'ajoutait rien à son témoignage, il commanda de torturer Tiron plus sévèrement encore. Alors, pris de pitié, le fils offrit au roi de tout raconter s'il voulait épargner son père. Et comme Hérode lui octroya sa demande, il déclara qu'effectivement son père, à l'instigation d'Alexandre, avait voulu tuer le roi. Ce témoignage, selon les uns, n'était qu'une invention destinée à faire cesser les souffrances du père ; d'autres y voyaient l'expression de la vérité.

6. Hérode réunit une assemblée publique, y accusa les officiers coupables ainsi que Tiron, et ameuta le peuple contre eux ; on les acheva sur la place même, avec le barbier, à coups de bâtons et de pierres. Il envoya ensuite ses fils à Sébasté, ville peu éloignée de Césarée, et ordonna de les y étrangler. L'ordre fut promptement exécuté ; puis il fit transporter les corps dans la forteresse d'Alexandréon pour y être ensevelis auprès de leur grand-père maternel Alexandre. Telle fut la fin d'Alexandre et d'Aristobule.

XXVIII

1. Impopularité et craintes d'Antipater. – 2-5. Hérode marie les enfants d'Aristobule et d'Alexandre, puis, sur les instances d'Antipater, modifie ces unions. – 6. Mariages de Salomé, de ses filles et des filles de Mariamme.

1. La succession était alors assurée sans contestation à Antipater, mais il vit s'élever contre lui du sein du peuple une haine insurmontable, car tous savaient que c'était lui qui avait machiné toutes les calomnies dirigées contre ses frères. Il se sentait, en outre, envahi par une crainte démesurée quand il voyait grandir les enfants de ses victimes. Alexandre avait eu de Glaphyra deux fils, Tigrane et Alexandre et de l'union d'Aristobule avec Bérénice, fille de Salomé, étaient nés trois fils, Hérode, Agrippa et Aristobule, et deux filles, Hérodias et Mariamme. Le roi Hérode, dès qu'il eut fait mourir Alexandre, renvoya en Cappadoce Glaphyra avec sa dot ; quant à Bérénice, veuve d'Aristobule, il la donna en mariage à l'oncle maternel d'Antipater (1) ; c'est pour se concilier Salomé, qui lui était hostile, qu'Antipater arrangea ce mariage. Il gagna aussi Phéroras par des présents et d'autres attentions, et les amis de César en envoyant à Rome des sommes considérables. En particulier, tout l'entourage de Saturninus, en Syrie, fut comblé de ses libéralités. Cependant, plus il donnait, plus on le haïssait, car on sentait que ses largesses ne venaient pas de sa générosité, mais de la crainte. Ceux qui recevaient n'en étaient pas plus bienveillants, ceux qu'il négligeait devenaient des ennemis plus implacables. Cependant il accroissait encore l'éclat de ses distributions, en voyant le roi, au mépris de ses espérances, prendre soin des orphelins et témoigner ses remords du meurtre de ses fils par les marques de pitié qu'il prodiguait à leurs enfants.

(1). Il s'appelait Theudion ("Ant., XVII, 70").

2. Un jour, en effet, Hérode rassembla ses parents et amis, fit placer près de lui ces enfants, et, les yeux pleins de larmes, parla en ces termes : « Un démon jaloux m'a enlevé les pères de ceux que vous voyez, et cela, joint aux mouvements de la nature, m'apitoie sur leur état d'orphelins. Si j'ai été le plus infortuné des pères, j'essaierai du moins de me montrer un aïeul plus tendre, et je veux leur laisser pour guides, après moi, ceux qui me sont le plus chers. Je fiance donc ta fille, Phéroras, à l'aîné des deux fils d'Alexandre, afin que cette alliance fasse de toi son protecteur naturel ; et toi, Antipater, je donne à ton fils la fille d'Aristobule : puisses-tu devenir ainsi un père pour cette orpheline ! Quant à sa sœur, mon propre fils Hérode la prendra, car il est par sa mère petit-fils d'un grand-prêtre. Que mes volontés soient ainsi réglées, et que nul de mes amis n'y mette obstacle ! Je prie Dieu de bénir ces unions pour le plus grand bonheur de mon royaume et de mes descendants ; puisse-t-il regarder ces enfants d'un œil plus clément que leurs pères ! »

3. Ayant ainsi parlé, il pleura de nouveau et unit les mains des enfants, puis, les embrassant affectueusement l'un après l'autre, il congédia l'assemblée. Aussitôt Antipater frissonna et laissa voir à tous son émotion : il pensait, en effet, que la sollicitude de son père pour les orphelins annonçait sa propre ruine et que ses droits à la couronne seraient en péril, si les fils d'Alexandre avaient pour soutien, outre Archélaüs, Phéroras, qui avait rang de tétrarque. Il considérait encore la haine du peuple pour lui-même, sa pitié pour les orphelins, le zèle que les Juifs avaient témoigné à ses frères vivants, le souvenir qu'ils leur gardaient maintenant qu'ils étaient morts sous ses coups : il résolut donc de briser à tout prix ces fiançailles.

4. Il n'essaya pas de circonvenir par la ruse un père difficile et prompt au soupçon ; il osa se présenter devant lui et le supplia en face de ne pas lui oter les honneurs dont il l'avait jugé digne, ni de lui laisser le titre de roi en déférant la puissance à d'autres: car il ne serait plus le maître si le fils d'Alexandre pouvait s'appuyer, outre son grand-père Archélaüs, sur Phéroras, son beau-père. Il le conjura donc, puisqu'il avait dans son palais une nombreuse descendance, de modifier ces mariages. Le roi eut. en effet, neuf épouses (1), qui lui donnèrent sept enfants : Antipater lui-même était fils de Doris : Hérode II de Mariamme II, fille du grand-prêtre : Antipas et Archélaus de Malthacé, la Samaritaine: Olympias, fille de celle dernière avait épousé son neveu Joseph. Il avait eu de Cléopâtre. native de Jérusalem, Hérode IIIl et Philippe ; de Pallas, Phasaël. Il avait encore d'autres filles. Roxane et Salomé, nées, l'une de Phèdre, l'autre d'Elpis. Deux autres de ses femmes n'eurent pas d'enfants : l'une était sa cousine germaine, l'autre sa nièce. Enfin, il lui restait deux tilles de Mariamme I, sœurs d'Alexandre et d'Aristobule. Vu le grand nombre de ces enfants, Antipater demandait de changer l'ordre des mariages.

(1). Dix en comptant Mariamme 1ère. On ne voit pas bien si toutes ces neuf épouses doivent être considérées comme simultanées.

5. Le roi entra dans une vive indignation, quand il apprit les sentiments d'Antipater à l'égard des orphelins, et, songeant à ceux qu'il avait tués, un soupçon lui vint qu'eux aussi n'eussent été victimes des calomnies d'Antipater. A ce moment donc, il répondit longuement, avec colère, et chassa Antipater de sa présence ; ensuite, cependant, séduit par ses flatteries, il changea de sentiment et fit épouser à Antipater lui-même la fille d'Aristobule, tandis qu'il unissait à la fille de Phéroras le fils d'Antipater.

6. Rien ne montre mieux l'empire des flatteries d'Antipater en cette occasion, que l'insuccès de Salomé dans des circonstances toutes semblables. Bien qu'elle fût la sœur d'Hérode et recourût à l'intercession de l'impératrice Livie pour supplier le roi de lui laisser épouser l'Arabe Sylléos (1), Hérode jura qu'il la tiendrait pour sa plus cruelle ennemie, si elle ne renonçait à cette passion ; enfin, il la maria malgré elle à un de ses amis, nommé Alexas, et unit l'une des filles de Salomé au fils d'Alexas, l'autre à l'oncle maternel d'Antipater. Quant aux filles de Mariamme, l'une épousa Antipater, fils de la sœur d'Hérode, l'autre Phasaël, fils de son frère.

(1). D'après "Ant., XVII, § 10". Julie (Livie) aurait, au contraire, détourné Salomé de cette passion.

XXIX

1. Intrigues d'Antipater et de la femme de Phéroras. – 2. Phéroras refuse de divorcer. Antipater se fait envoyer à Rome.- 3. Intrigues de Sylléos ; découverte du complot de Corinthos. 4. Exil et mort de Phéroras.

1. Lorsqu'Antipater eut anéanti les espérances des orphelins et réglé les mariages à sa convenance, il crut pouvoir se reposer sur la certitude de ses propres chances, et, joignant désormais la présomption à la méchanceté, se rendit insupportable. Impuissant à détourner la haine qu'il inspirait à chacun, c'est par la terreur qu'il voulut pourvoir à sa sûreté ; il trouva un auxiliaire dans Phéroras, qui considérait déjà sa royauté comme assurée. Il se produisit aussi à la cour une conjuration de femmes, qui suscita de nouveaux troubles. L'épouse de Phéroras, coalisée avec sa mère, sa sœur et la mère d'Antipater, se livra dans le palais à mille insolences et osa même insulter deux jeunes filles du roi (1); pour ces motifs, Hérode la poursuivit âprement de sa haine mais, haïes du roi, ces femmes n'en dominaient pas moins les autres. Seule, Salomé s'opposa résolument à cette ligue et la dénonça au roi comme une association contraire à ses intérêts. Quand les femmes apprirent cette dénonciation et la colère d'Hérode, elles cessèrent de se réunir ouvertement et de se montrer une affection mutuelle : au contraire, elles feignirent une inimitié réciproque dès que le roi pouvait les entendre ; Antipater jouait la même comédie, querellant ostensiblement Phéroras. Mais elles continuèrent à tenir des conciliabules secrets et des festins nocturnes, et la surveillance dont elles étaient l'objet resserrait leur accord. Cependant Salomé n'ignorait aucun détail de cette conduite et rapportait tout à Hérode.

(1). Salomé et Roxane. "Ant., XVII, 34 (et 46)", ne mentionne pas ces injures qu'on retrouve ici, mais des avanies faîtes par la femme de Phéroras à des filles du premier lit de son mari.

2. Le roi s'enflammait de colère, surtout contre la femme de Phéroras, objet principal des accusations de Salomé. Il convoqua donc une réunion de ses amis et parents et accusa cette créature d'une foule de méfaits, entre autres d'avoir insulté les filles du roi, fourni des subsides aux Pharisiens contre lui (1), aliéné son frère en l'ensorcelant par un breuvage. Comme conclusion, il interpella Phéroras, l'invitant à choisir entre deux partis : son frère ou sa femme. Phéroras répondit qu'il renoncerait plutôt à la vie qu'à sa femme. Hérode, ne sachant que faire, se retourna vers Antipater et lui défendit d'avoir désormais aucun commerce avec la femme de Phéroras, ni avec Phéroras lui-même, ni avec personne de leur coterie. Antipater se conforma ostensiblement à cet ordre, mais en secret et de nuit il continua à voir cette société. Craignant toutefois l'espionnage de Salomé, il prépara, de concert avec ses amis d'Italie, un voyage à Rome. Ceux-ci écrivirent au roi qu'il fallait bientôt envoyer Antipater auprès de César : Hérode le fit partir incontinent avec une suite brillante, lui confiant une somme d'argent considérable et un testament où le roi déclarait Antipater son successeur et lui donnait comme successeur à lui-même Hérode, né de Mariamme, fille du grand-prêtre.

(1). Elle avait payé l'amende à laquelle ils avaient été condamnés pour refus de serment à l'avènement du roi. En retour, ils prophétisaient la couronne à la descendance de cette femme, dont on connaît l'origine servile.

3. Sylléos l'Arabe partit aussi pour Rome, afin de se justifier d'avoir enfreint les ordres d'Auguste et de recommencer contre Antipater la plaidoirie qu'il avait naguère soutenue contre Nicolas (1). Il avait aussi une grave contestation avec Arétas, son propre souverain, car il avait mis à mort nombre d'amis de ce prince, et, entre autres, Sohémos, un des plus puissants personnages de Pétra. Il sut gagner à gros prix Fabatus, intendant de César (2), et trouva en lui un auxiliaire, même contre Hérode. Cependant Hérode fit à Fabatus des dons encore plus considérables, le détacha ainsi de Sylléos et, par son ministère, tâcha de faire rentrer l'amende infligée à Sylléos par Auguste. Mais Sylléos ne voulut rien payer : bien plus, il accusa Fabatus devant César, disant que cet intendant prenait, non pas les intérêts de l'empereur, mais ceux d'Hérode. Fabatus, indigné de ce procédé et d'ailleurs toujours comblé d'honneurs par Hérode, trahit les secrets de Sylléos et révéla au roi que celui-ci avait corrompu à prix d'argent Corinthos, un de ses gardes du corps, et qu'il devait se méfier de cet homme ; le roi suivit ce conseil, sachant que ce Corinthos, quoique élevé dans le royaume, était Arabe de naissance. Il le fit arrêter aussitôt et avec lui deux autres Arabes qu'il avait trouvés à ses côtés, l'un ami de Sylléos, l'autre chef de tribu. Mis à la torture, ces hommes avouèrent que Corinthos les avait engagés, par de fortes sommes, à tuer Hérode. Ils furent examinés encore par Saturninus, gouverneur de Syrie, et envoyés à Rome.

(1). Nicolas de Damas avait en 7 av. J.-C, convaincu Sylléos de rapports mensongers sur l'affaire de Trachonitide.

(2). C'était un esclave (ou un affranchi ?) de l'empereur, "Ant., XVII, 54", non un procurateur. Le récit de "Guerre" omet de dire que Sylléos finit par l'assassiner ("Ant., ib.").

4. En attendant, Hérode ne cessait de vouloir contraindre Phéroras à se séparer de son épouse ; il ne trouvait pas moyen de punir cette créature, contre laquelle il avait tant de sujets de haine, jusqu'à ce qu'enfin, dans l'excès de sa colère, il la chassa de la cour en même temps que son propre frère. Phéroras, acceptant patiemment cette avanie, se retira dans sa tétrarchie, jurant que le seul terme de son exil serait la mort d'Hérode et que jamais, du vivant de celui-ci, il ne retournerait auprès de lui. Effectivement, il ne revint jamais voir son frère, même pendant sa maladie et malgré ses continuels messages car Hérode, se sentant mourir, voulait lui laisser quelques instructions. Cependant le roi guérit contre tout espoir, et, peu après, Phéroras tombait malade. Hérode, moins entêté que son frère, vint le trouver et lui prodigua des soins affectueux. Mais il ne put triompher du mal, et Phéroras mourut au bout de quelques jours. Malgré l'affection qu'Hérode eut pour lui jusqu'à la fin, le bruit se répandit qu'il l'avait, lui aussi, empoisonné. Il fit transporter le corps à Jérusalem, ordonna un grand deuil à tout le peuple et l'honora des funérailles les plus pompeuses.

XXX

1. Hérode découvre que Phéroras a été empoisonné par Sylléos. – 2-3. Révélations des femmes de Phéroras touchant Antipater. – 4. Doris répudiée. 5-7. Découverte d'un complot formé par Antipater et Phéroras pour empoisonner Hérode.

1. Telle fut la fin d'un des meurtriers d'Alexandre et d'Aristobule. Bientôt l'auteur principal de ce crime, Antipater, tomba à son tour, par une conséquence lointaine de la mort de Phéroras. Quelques-uns des affranchis de Phéroras allèrent, les yeux bas, trouver le roi et lui dirent que son frère était mort empoisonné ; sa femme lui avait offert un mets peu ordinaire, et, aussitôt après l'avoir mangé, il était tombé malade. Or, deux jours auparavant, la mère et la sœur de sa femme avaient amené une femme d'Arabie, experte en poisons, pour préparer un philtre d'amour à Phéroras, au lieu de quoi elle lui avait donné un breuvage de mort, à l'instigation de Sylléos (1), qui la connaissait.

(1). D'après "Ant., XVII, § 63", la femme de Phéroras aurait été liée avec la maîtresse de Sylléos.

2. Aussitôt, assailli de nombreux soupçons, le roi fit mettre à la torture les servantes et quelques femmes libres. Une de ces dernières s'écria au milieu des douleurs: « Puisse le Dieu qui gouverne la terre et le ciel frapper l'auteur de ces maux que nous souffrons, la mère d'Antipater! » Hérode, s'attachant à cet indice, poussa plus loin la recherche de la vérité. La femme dévoila alors l'amitié de la mère d'Antipater pour Phéroras et les dames de sa famille, leurs rencontres clandestines ; elle dit que Phéroras et Antipater passaient des nuits à boire avec elles, après avoir quitté le roi, sans laisser aucun serviteur ni servante assistera ces réunions.

3. Telles furent les révélations d'une des femmes libres. D'autre part, Hérode fit torturer séparément toutes ces esclaves. Tous leurs témoignages se trouvèrent concorder avec le précédent ; elles ajoutèrent que c'était par suite d'un accord qu'Antipater et Phéroras s'étaient retirés l'un à Rome, l'autre dans la Pérée, car l'un et l'autre se disaient souvent qu'Hérode, après avoir frappé Alexandre et Aristobule, s'attaquerait à eux et à leurs femmes ; qu'ayant immolé Mariamme et ses enfants, il n'épargnerait personne, et qu'il valait donc mieux fuir le plus loin possible de cette bête féroce. Antipater, disaient-elles encore, se plaignait souvent à sa mère d'avoir déjà des cheveux gris, tandis que son père rajeunissait tous les jours; il précéderait peut-être Hérode dans la tombe avant d'avoir vraiment régné. Si même Hérode se décidait à mourir — et quand cela serait-il? — il ne jouirait que très peu de temps de son héritage. Car ne voyait-on pas croître les têtes de l'hydre, les fils d'Aristobule et d'Alexandre? Son père ne lui avait-il pas ravi même l'espérance qu'il avait fondée sur ses enfants? Ne lui avait-il pas assigné pour héritier, non pas un de ses propres fils, mais Hérode, le fils de Mariamme II ? En cela, le roi faisait d'ailleurs preuve de sénilité s'il pensait que ses dispositions testamentaires seraient maintenues car lui-même prendrait soin de ne laisser en vie aucun de ses enfants. Ce père, le plus dénaturé qui fut jamais, haïssait encore plus son frère que ses enfants. L'autre jour encore, il avait donné à Antipater cent talents pour ne plus s'entretenir avec Phéroras: " Quelle offense, dit alors Phéroras, lui avons-nous donc faite?". Et Antipater : " Plut au ciel qu'il nous dépouillât de tout et nous laissât la vie toute nue ! mais il est difficile d'échapper à une bête aussi altérée de sang, qui ne vous laisse même pas aimer ouvertement quelques amis. Voyons-nous donc maintenant en secret: nous pourrons le faire ouvertement le jour où nous aurons le courage et le bras d'un homme".

4. A ces révélations les femmes torturées ajoutaient que Phéroras avait songé à fuir avec elles à Pétra. Hérode ajouta foi à tous ces témoignages, à cause du détail des cent talents car il n'en avait parlé qu'au seul Antipater. Sa colère se déchaîna d'abord sur Doris, mère d'Antipater ; après l'avoir dépouillée de toutes les parures qu'il lui avait données et qui valaient beaucoup de talents, il la répudia pour la seconde fois. Quant aux femmes de Phéroras, une fois torturées, il se réconcilia avec elles et leur prodigua ses soins. Mais tremblant de frayeur et s'enflammant au moindre soupçon, il faisait traîner à la question nombre d'innocents, dans la crainte que quelque coupable ne lui échappât.

5. Ensuite, il se tourna contre Antipater de Samarie, qui était intendant de son fils Antipater. En lui infligeant la torture, il apprit qu'Antipater avait fait venir d'Egypte, pour tuer le roi, un poison mortel, par l'entremise d'Antiphilos. un de ses compagnons : que Theudion, oncle maternel d'Antipater, l'avait reçu de cet homme et transmis à Phéroras; qu'Antipater avait, en effet prescrit à Phéroras de tuer Hérode, pendant que lui-même serait à Rome, protégé contre tout soupçon ; qu'enfin Phéroras avait remis le poison aux mains de sa femme. Le roi envoya chercher cette femme et lui commanda d'apporter sur-le-champ ce qu'on lui avait confié. Elle sortit comme pour le chercher, mais se précipita du haut du toit pour échapper à la preuve de son crime et aux outrages du roi ; cependant la Providence, ce semble, qui poursuivait Antipater, la fit tomber non sur la tête, mais sur le dos, et la sauva. Transportée près du roi, celui-ci lui fitt reprendre ses sens, car la chute l'avait fait évanouir : puis il lui demanda pourquoi elle s'était jetée du toit; il déclara avec serment que, si elle disait la vérité, il lui épargnerait tout châtiment, mais que, si elle dissimulait, il déchirerait son corps dans les tourments et n'en laisserait même rien pour la sépulture.

6. La femme garda un instant le silence, puis s'écria : « Après tout, pourquoi respecterais-je encore ces secrets, maintenant que Phéroras est mort? pourquoi sauverais-je Antipater, l'auteur de notre perte à tous? Ecoute-moi, ô roi; qu'il m'entende aussi, Dieu, témoin de la vérité de mes paroles, juge infaillible ! Quand tu étais assis en pleurant auprès de Phéroras mourant, il m'appela pour me dire : « Femme je me suis trompé sur les sentiments de mon frère à mon égard; je l'ai haï, lui qui m'aimait tant; j'ai comploté de tuer celui qui se montre si bouleversé de chagrin avant même ma mort. Pour moi, je reçois le prix de mon impiété ; quant à toi, apporte-moi le poison que tu gardes pour lui et qu'Antipater nous a laissé, détruis-le promptement sous mes yeui, pour que je n'aille pas me nourrir aux enfers mêmes un démon vengeur. " J'apportai le poison, comme il l'ordonnait; sous ses yeux, j'en jetai au feu la plus grande partie : je n'en ai gardé pour moi qu'une petite dose contre les incertitudes de l'avenir et la crainte que tu m'inspirais".

7. Après avoir fait cette déclaration, elle apporta la botte qui ne renfermait qu'un petit reste de poison. Le roi fit alors mettre à la question la mère et le frère d'Antiphilos : ceux-ci avouèrent qu'Antiphilos avait apporté d'Egypte cette boite et qu'il tenait le poison d'un de ses frères, médecin à Alexandrie.
Ainsi les mânes d'Alexandre et d'Arislobule se promenaient à travers tout le palais, recherchant et dévoilant tous les mystères, et traînant devant le juge ceux mêmes qui paraissaient le plus à l'abri du soupçon. C'est ainsi qu'on découvrit aussi que Mariamme, la fille du grand-prêtre, avait été partie au complot ; ses frères, mis à la torture, la dénoncèrent. Le roi punit sur le fils l'audace de la mère: Hérode, qu'il avait donné pour successeur à Antipater, fut rayé de son testament.

XXXI

1-2.Perfidie d'Antipater dénoncée par son affranchi Bathyllos. — 3-5. Retour et accueil d'Antipater.

1. Le dernier anneau dans la chaîne des preuves du complot d'Antipater fut apporté par son affranchi Bathyllos. Ce personnage arriva avec un second poison, composé de venin d'aspic et des sécrétions d'autres serpents, dont Phéroras et sa femme devaient s'armer contre le roi, si le premier manquait son effet. Par un surcroît de perfidie contre Hérode, Antipater avait remis à cet homme des lettres astucieusement rédigées contre ses frères, Archélaus et Philippe. Ces fils du roi, qu'il faisait élever à Rome, étaient déjà des adolescents pleins de hautes pensées. Antipater, qui voyait en eux un obstacle à ses espérances, chercha à s'en défaire au plus vite ; il forgea donc contre eux des lettres au nom de ses amis de Rome et détermina, contre espèces sonnantes, d'autres personnes à écrire que ces jeunes princes déblatéraient contre leur père, déploraient publiquement le sort d'Alexandre et d'Aristobule et s'irritaient de leur propre rappel car leur père les avait mandés auprès de lui, et c'était là ce qui inquiétait le plus Antipater.

2. Avant même son départ pour Rome, Antipater, étant encore en Judée, avait fait envoyer de Rome, à prix d'or, des lettres de ce genre contre ses frères puis il était allé trouver son père, qui n'avait encore nul soupçon contre lui, et avait plaidé la cause de ses frères, alléguant que telle chose était fausse, telle autre imputable à leur jeunesse. Pendant son séjour à Rome, comme il avait dû payer très grassement ceux qui écrivaient contre ses frères, il se préoccupa de dépister les recherches qu'on pourrait en faire. A cet effet, il acheta de riches vêtements, des tapis variés, de la vaisselle d'argent et d'or et beaucoup d'autres objets précieux, afin de pouvoir dissimuler, dans l'énorme total de ces dépenses, le salaire payé pour l'autre affaire. II
consigna une dépense totale de deux cents talents, dont le plus fort était mis au compte de son procès avec Sylléos. Toutes ces fourberies, même les moindres, furent alors découvertes en même temps que son grand forfait. Cependant, au moment même où toutes les torturés criaient son complot contre son père, où les lettres en question révélaient un nouveau projet de fratricide, aucun de ceux qui arrivaient à Rome ne lui apprit le drame qui se jouait en Judée : et pourtant il s'écoula sept mois entre la preuve de son crime et son retour. Tant était forte la haine que tous lui portaient ! Peut-être y en eut-il qui avaient l'intention de lui apprendre ces nouvelles, mais mais les mânes de ses frères, tués par lui, leur fermèrent la bouche. Il écrivit donc de Rome, annonçant avec joie son prochain départ et les honneurs que César lui faisait en le congédiant.

3. Le roi, impatient de mettre la main sur le traître et craignant qu'Antipater, averti à temps, ne prît ses sûretés, lui écrivit, pour le tromper, une lettre pleine d'une feinte bienveillance, où il l'exhortait à hâter son retour. S'il faisait diligence, disait Hérode, il pourrait faire oublier les griefs qu'on avait contre sa mère, car Antipater n'ignorait pas que celle-ci eût été répudiée.
Précédemment Antipater avait reçu à Tarente la lettre lui annonçant la mort de Phéroras, il avait donné de très grandes marques de deuil. Plusieurs lui en faisaient un mérite, l'attribuant à la perte d'un oncle, mais son émotion, à ce qu'il semble, se rapportait à l'échec de son complot : il pleurait en Phéroras non l'oncle, mais le complice. Puis la peur le prenait au souvenir de ses machinations : le poison pouvait être découvert. Il reçut en Cilicie le message de son père dont nous venons de parler et hâta aussitôt son voyage. Cependant, en débarquant à Celenderis (1), la pensée lui vint de la disgrâce de sa mère, et son âme eut une vision prophétique de sa propre destinée. Les plus prévoyants de ses amis lui conseillèrent de ne pas aller retrouver son père avant de savoir clairement les raisons pour lesquelles Hérode avait chassé sa mère : ils appréhendaient que les calomnies répandues contre elle n'eussent quelque autre conséquence. Mais les imprudents, plus impatients de revoir leur patrie que de servir les intérêts d'Antipater, l'exhortèrent à faire diligence, tout retard pouvant donner à son père de fâcheux soupçons, à ses calomniateurs un prétexte favorable ; « même si quelque intrigue s'est tramée maintenant contre lui, c'est en raison de son absence ; lui présent, on n'aurait pas osé. Et puis il est insensé de sacrifier des biens certains à de vagues soupçons, de ne pas courir se jeter dans les bras d'un père pour recueillir un royaume dont il supporte seul malaisément le poids ». Persuadé par ces discours ou plutôt poussé par sa destinée, Antipater continua sa route et débarqua au port d'Auguste, à Césarée.

(1). Il semble qu'il y ait là quelque confusion, car Celenderis est un des premiers ports de la Cilicie Trachée et il semble qu'Antipater ait dû aborder là.

4. Là, contre son attente, il trouva une profonde solitude ; tous se détournaient, nul n'osait l'aborder, c'est qu'en effet, il était également haï de tous, et que la haine trouvait maintenant la liberté de se montrer. De plus, la crainte du roi intimidait grand nombre de gens, toutes les villes étaient remplies de rumeurs annonçant une disgrâce qu'Antipater était seul à ignorer : nul n'avait obtenu compagnie plus brillante que la sienne à son départ pour Rome, nul ne rencontra jamais accueil plus glacial que celui qui reçut son retour. Cependant Antipater, devinant les tragédies qui s'étaient déroulées au palais, dissimulait encore par une habileté scélérate. Mourant de crainte au fond du cœur, il sut se faire un front d'airain. D'ailleurs, il n'y avait plus moyen de fuir, d'échapper aux dangers qui l'entouraient. Même alors, il ne reçut aucune nouvelle certaine de ce qui se passait au palais, tant les menaces du roi jetaient l'épouvante et il gardait encore un rayon d'espoir : peut-être n'avait-on rien découvert; peut-être, si l'on avait découvert quelque chose, saurait-il à, force d'impudence et de l'uses, ses seuls moyens de salut, dissiper l'orage.

5. Ainsi armé, il se rendit au palais, sans ses amis, car on les avait injuriés et écartés dès la première porte. A l'intérieur se trouvait Varus, gouverneur de Syrie, Antipater entra chez son père et, payant d'audace, s'approcha de lui pour l'embrasser. Mais le roi, tendant les bras pour l'écarter et détournant la tête : « Voilà bien, s'écria-t-il, la marque d'un parricide, de vouloir m'embrasser, quand il est sous le coup de pareilles accusations. Sois maudite, tête sacrilège ; n'ose pas me toucher avant de t'être disculpé. Je t'accorde un tribunal et, pour juge, Varus, qui vient ici fort à propos. Va, et prépare ta défense jusqu'à demain ; je laisse ce délai à tes artifices ». Le prince, stupéfait, se retira sans pouvoir rien répondre, puis sa mère et sa femme (1) vinrent le trouver et lui rapportèrent en détail toutes les preuves rassemblées contre lui. Alors il se recueillit et prépara sa défense.

(1). Non pas la fille d'Aristobule, mais celle du roi Antigone ("Ant., XVII, 92").

XXXII

1-4. Mise en jugement d'Antipater : discours d'Hérode, d'Antipater et de Nicolas. – 5. Issue du procès. – 6. Découverte du faux Antipater contre Salomé. – 7. Maladie et nouveau testament d'Hérode en faveur d'Antipater.

1. Le lendemain, Hérode réunit le Conseil de ses parents et amis ; il y convoqua également les amis d'Antipater. Lui-même présidait avec Varus ; il fit introduire tous les dénonciateurs, parmi lesquels se trouvaient quelques serviteurs de la mère d'Antipater, récemment arrêtés, porteurs d'une lettre de Doris à son fils, rédigée en ces termes : « Puisque ton père a tout découvert, ne te présente pas devant lui, si tu n'as obtenu quelques troupes de l'empereur ». Quand ceux-ci et les autres eurent été introduits, Antipater entra et tomba prosterné aux pieds de son père : « Mon père, dit-il, je te supplie de ne pas me condamner d'avance, mais d'accorder à ma défense une oreille sans prévention, car je saurai démontrer mon innocence, si tu le permets ».

2. Hérode lui hurla de se taire et dit à Varus : « Je suis persuadé, Varus, que toi, et tout juge intègre, vous condamnerez Antipater comme un scélérat. Mais je crains que ma destinée ne vous semble aussi digne de haine et que vous ne me jugiez digne de tous les malheurs pour avoir engendré de tels fils. Plaignez-moi plutôt d'avoir été un père tendre envers de pareils misérables. Ceux que précédemment j'avais tout jeunes désignés pour le trône, que j'avais fait élever à grands frais à Rome, introduits dans l'amitié de César, rendus pour les autres rois un objet d'envie, j'ai trouvé en eux des traîtres. Leur mort a surtout servi les intérêts d'Antipater : il était jeune, il était mon héritier, et en les supprimant c'est surtout à sa sécurité que je veillais. C'est alors que ce monstre impur, gorgé des bienfaits de mon indulgence, a tourné contre moi sa satiété ; il lui a paru que je vivais bien longtemps, ma vieillesse lui pesait, il n'a pu supporter l'idée de devenir roi autrement qu'à la faveur d'un parricide. C'est ainsi qu'il me récompensait de l'avoir rappelé de la campagne où il était relégué, d'avoir écarté les fils nés d'une reine, pour l'appeler à ma succession ! Je confesse, Varus, ma propre démence. Ces fils, je les ai excités contre moi en retranchant, dans l'intérêt d'Antipater, leurs justes espérances. Quand leur ai-je jamais fait autant de bien qu'à celui-ci ? De mon vivant, je lui ai presque cédé le pouvoir ; je l'ai, dans mon testament rendu public, désigné pour héritier de mon sceptre, je lui ai assigné un revenu particulier de cinquante talents (1), sans compter d'infinies largesses sur mes propres biens ; tout récemment, quand il est parti pour Rome, je lui ai donné trois cents talents et l'ai même recommandé à César, seul de tous mes enfants, comme le sauveur de son père. Et quel crime les autres ont-ils commis comparable à celui d'Antipater ? Quelle preuve fut portée contre eux aussi décisive que celle qui établit sa trahison ? Pourtant le parricide ose parler, il espère, une fois de plus, étouffer la vérité sous ses mensonges ! Varus, c'est à toi de le garder, car moi, je connais le monstre, je devine ses discours spécieux, ses gémissements simulés c'est lui qui me conseilla jadis, du vivant d'Alexandre, de prendre mes sûretés contre lui et de ne pas confier ma vie à tout te monde ; c'est lui qui m'accompagnait jusqu'à ma couche, regardant partout s'il n'y avait pas un assassin caché ; c'est lui qui m'octroyait mon sommeil, assurait ma tranquillité, me consolait du chagrin que m'inspiraient mes victimes, sondait les sentiments de ses frères survivants ; le voilà mon bouclier, mon garde du corps ! Quand je me rappelle, Varus, dans chaque circonstance, sa fourberie et son hypocrisie, je doute de ma propre existence et m'étonne d'avoir pu échapper à un traître aussi profond. Mais puisqu'un mauvais génie s'acharne à vider mon palais et dresse l'un après l'autre contre moi les êtres qui me sont le plus chers, je pleurerai sur mon injuste destinée, je gémirai en moi-même sur ma solitude, mais je ne laisserai échapper au châtiment aucun de ceux qui ont soif de mon sang, quand bien même tous mes enfants devraient y passer. »

(1). D'après "Ant., XVI, 250", Antipater avait même reçu en apanage un territoire rapportant 200 talents.

3. A ces mots, l'émotion lui coupa la voix : il ordonna à Nicolas, un de ses amis, d'exposer les charges. Alors Antipater, qui jusque-là était resté prosterné aux pieds de son père, releva la tête et s'écria : « C'est toi-même, mon père, qui viens de présenter ma défense. Comment serais-je parricide, moi qui, de ton aveu, t'ai toujours servi de gardien ? Tu appelles artifice et feinte ma piété filiale. Comment donc moi, si rusé en toute occasion, aurais-je été assez insensé pour ne pas comprendre qu'il était difficile de dissimuler aux hommes mêmes la préparation d'un pareil forfait et impossible de le cacher au juge céleste, qui voit tout, qui est présent partout ? Est-ce que, par hasard, j'ignorais la fin de mes frères, que Dieu a si durement punis de leur perfidie envers toi ? Et puis, quel motif aurait pu m'exciter contre toi ? L'espérance de régner ? mais j'étais roi ! Le soupçon de ta haine ? mais n'étais-je pas chéri ? Avais-je quelque autre raison de craindre ? mais, en veillant à ta sûreté, j'étais un objet de crainte pour autrui. Le besoin d'argent ? mais qui donc avait ses dépenses plus largement pourvues ? En admettant que je fusse né le plus scélérat de tous les hommes et que j'eusse l'âme d'une bête féroce, n'aurais-je pas été, mon père apprivoisé par tes bienfaits ? car, comme tu l'as dit toi-même, tu m'as rappelé de l'exil, tu m'as préféré à un si grand nombre de fils ; de ton vivant tu m'as proclamé roi, en me comblant de tous les biens tu m'as rendu un objet d'envie ! O le funeste voyage, cause de mon malheur ! c'est lui qui a laissé le champ libre à la haine et une longue avance aux complots. Mais ce voyage, je l'ai entrepris dans ton intérêt, mon père, pour soutenir ton procès et empêcher Sylléos de mépriser ta vieillesse. Rome m'est témoin de ma piété filiale, et aussi César, le patron de l'univers, qui m'appelait souvent « Philopator ». Prends, mon père, cette lettre de lui. Elle mérite plus de créance que les calomnies qu'on répand ici : qu'elle soit ma seule défense ; voilà la preuve de mon amour pour toi. Souviens-toi que je ne suis pas parti pour Rome de plein gré ; je savais quelle hostilité cachée me guettait dans ce royaume. Et toi, mon père, tu m'as perdu, malgré toi, en m'obligeant à laisser ainsi le champ libre à la haine et à la calomnie. Me voici enfin présent pour réfuter mes accusateurs : me voici, moi, le prétendu parricide, qui ai traversé les terres et les mers sans éprouver aucun dommage. Pourtant, cet indice même d'innocence ne m'a pas servi : Dieu m'a condamné, et toi aussi, mon père. Mais, quoique condamné, je te prie de ne pas t'en rapporter aux aveux arrachés par la torture à d'autres. Apportez contre moi le feu ! Fouillez mes entrailles avec le fer ! N'avez aucune pitié de ce corps impur ! Car si je suis parricide, je ne dois pas mourir sans avoir été torturé ». Ces exclamations, mêlées de gémissements et de larmes, excitaient la pitié de tous et notamment de Varus : seul Hérode restait les yeux secs, dominé par sa colère, et surtout parce qu'il savait que les preuves étaient authentiques (1).

(1). D'après "Ant., XVII, 106", les assistants auraient pourtant soupçonné qu'Hérode était ébranlé.

4. Là-dessus Nicolas, comme l'avait ordonné le roi. prit la parole. Il parla d'abord longuement de la fourberie d'Antipater et dissipa les impressions de pitié que celui-ci avait l'ait naître puis il développa un âpre réquisitoire, attribuant Antipater tous les méfaits commis dans le royaume, en particulier le supplice de ses frères, dont il montra la cause dans les calomnies d Antipater. Il ajouta que celui-ci ourdissait la perte de ceui qui restaient, les soupçonnant de guetter la succession et pourquoi celui qui avait préparé le poison pour son père aurait-il épargné ses frères? Arrivant ensuite aux preuves de l'empoisonnement, il exposa successivement tous les témoignages: il s'indigna qu'Antipater eût fait d'un homme tel que Phéroras un fratricide, il montra l'accusé corrompant les plus chers amis du roi, remplissant tout le palais de scélératesse. Après avoir ajouté nombre d'autres griefs et arguments, il mit fin à sa harangue.
5. Varus ordonna à Antipater de présenter sa défense. Le prince se borna à dire que Dieu était témoin de son innocence et resta étendu, sans parler. Alors le gouverneur demanda le poison et en fit boire à un prisonnier, condamné à mort, qui rendit l'âme sur
le champ. Après quoi, Varus s'entretint secrètement avec Hérode, rédigea son rapport à Auguste, et partit au bout d'un jour. Le roi fit mettre aux fers Antipater et envoya des messagers à César pour l'informer de cette catastrophe.
6. On découvrit ensuite qu'Antipater avait comploté aussi contre Salomé. Un des serviteurs d'Antiphilos vint de Rome, apportant des lettres d'une suivante de Livie, nommée Acmé. Elle mandait au roi qu'elle avait trouvé des lettres de Salomé dans la correspondance de Livie et les lui envoyait secrètement pour l'obliger. Ces lettres de Salomé, qui contenaient les injures les plus
cruelles envers le roi et un long réquisitoire, Antipater les avait forgées, et il avait persuadé Acmé, en la soudoyant, de les envoyer à Hérode. Il fut convaincu de ce faux par une lettre que lui écrivait cette femme en ces termes : « Selon ton désir, j'ai écrit à ton père et je lui ai adressé les lettres en question, certaine qu'après les avoir lues, il n'épargnera pas sa sœur. Tu feras bien, quand tout sera achevé, de te rappeler tes promesses ».

7. Après avoir saisi cette lettre et celles qui avaient été composées contre Salomé, le roi conçut le soupçon qu'on avait peut-être aussi forgé les lettres qui avaient perdu Alexandre. Il fut pris d'un véritable désespoir à la pensée qu'il avait failli tuer aussi sa sœur à cause d'Antipater ; il ne voulut donc plus attendre pour le châtier de tous ces crimes. Mais au moment où il se préparait à sévir contre Antipater, il fut atteint d'une grave maladie : il écrivit cependant à César au sujet d'Acmé et des intrigues tramées contre Salomé ; puis il demanda son testament et le modifia. Il désigna pour roi Antipas, laissant de côté ses aînés, Archélaüs et Philippe, qu'Antipater avait également calomniés il légua à Auguste, outre des objets de prix (1), mille talents ; à l'impératrice, aux enfants, amis et affranchis de l'empereur, environ cinq cents talents ; il partageait entre ses autres enfants une assez grande quantité de terres et d'argent et honorait sa sœur Salomé des présents les plus magnifiques.

(1). Texte altéré

XXXIII

1. Aggravation de l'état d'Hérode. – 2-4. Sédition des fanatiques contre l'aigle d'or du temple ; châtiment des coupables. – 5. Hérode à Callirhoé. – 6. Hérode à Jéricho ; arrestation des notables. – 7. Supplice d'Acmé et d'Antipater. Dernier testament d'Hérode en faveur d'Archélaüs. – 8. Mort d'Hérode. Lecture de son testament. – 9. Ses obsèques.

1. Telles furent les corrections qu'Hérode fit à son testament. Cependant sa maladie allait s'aggravant, comme il était fatal d'une indisposition survenue chez un vieillard démoralisé. Car il avait déjà presque soixante-dix ans, et ses malheurs domestiques l'avaient tellement abattu que, même en bonne santé, il ne jouissait plus d'aucun des plaisirs de la vie. Sa maladie s'exaspérait à la pensée qu'Antipater était encore vivant car il avait décidé de le mettre à mort, non pas à la dérobée, mais lui présent et rétabli.

2. A toutes ces misères vint s'ajouter un soulèvement du peuple. Il y avait dans la capitale deux docteurs qui passaient pour fort experts dans les lois des ancêtres et qui, pour cette raison, jouissaient dans toute la nation d'une très grande renommée : ils s'appelaient Judas, fils de Sepphorée, et Matthias, fils de Margalos. Ses docteurs expliquaient les lois devant un nombreux auditoire de jeunes gens et, tous les jours, ils réunissaient ainsi une véritable armée d'hommes à la fleur de l'âge. Quand ils surent que le roi se consumait de chagrin et de maladie, ils firent entendre confidentiellement à leurs amis que le moment était venu de venger Dieu et de détruire les ouvrages élevés au mépris des lois nationales. Il était, en effet, interdit de placer dans le Temple des images, des bustes ou des représentations quelconques d'êtres vivants. Or, le roi avait fait ériger au-dessus de la grande porte du Temple un aigle d'or : les docteurs exhortaient leurs amis à le détruire, proclamant que, si même l'acte offrait quelque danger, il était beau de mourir pour la loi nationale car l'âme de ceux qui avaient une telle fin était immortelle (1) et gardait éternellement le sentiment de sa félicité, tandis que les âmes sans noblesse qui n'avaient pas suivi leur enseignement s'attachaient par ignorance à la vie et préféraient à une fin héroïque la mort par la maladie.

(1). Dans le texte correspondant des "Ant., XVII, 153", il n'est point question de cette immortalité.

3. Pendant qu'ils discouraient ainsi, le bruit se répandit que le roi était à la mort: les jeunes gens se mirent à l'œuvre d'autant plus hardiment. Au milieu du jour, à l'heure où. dans le Temple, circulait beaucoup de monde, ils se firent descendre du toit au moyen de grosses cordes et brisèrent à coups de hache l'aigle d'or. Le préfet du roi, aussitôt informé, accourut avec un fort détachement, arrêta environ quarante jeunes gens et les conduisit devant le roi. Hérode leur demanda d'abord s'ils avaient osé abattre l'aigle d'or. Ils le reconnurent. — Qui vous l'a ordonné ?— La loi de nos pères. — Et pourquoi tant de joie au moment où vous allex être mis à mort ?.— C'est qu'après notre mort, nous jouirons d'une félicité plus parfaite.
4. Là-dessus, le roi entra dans une si violente colère qu'il en oublia sa maladie. Il se fit porter dans l'assemblée (1) et y prononça un long réquisitoire contre ces hommes, c'étaient des sacrilèges qui, sous prétexte de servir la loi, poursuivaient, en réalité, un dessein plus profond ; il fallait donc les punir comme des impies.

(1). Elle eut lieu, d'après Ant., XVII, 161, à Jéricho, au théâtre, et c'était, non une assemblée du peuple comme il est dit ici, mais une réunion de magistrats.

Le peuple, craignant que les poursuites ne s'étendissent démesurément, pria le roi de se borner à punir les machinateurs de l'entreprise ainsi que ceux qui avaient été arrêtés en flagrant délit, et de détourner sa colère des autres. Le roi se laissa fléchir à grand'peine: les jeunes gens qui s'étaient fait descendre du toit et les docteurs furent brûlés vifs, les autres prisonniers furent livrés aux bourreaux.

5. A partir de ce moment, la maladie, ravageant tout son corps, l'affligea de souffrances multiples. Sans avoir beaucoup de fièvre, il éprouvait une insupportable démangeaison de toute la peau, de continuelles tranchées, un œdème des pieds pareil à celui des hydropiques, en outre la tuméfaction du bas-ventre et une gangrène des parties sexuelles qui engendrait des vers, enfin l'asthme, la suffocation, des crampes de tous les membres. Il se trouva des prophètes pour dire que ces douleurs étaient le châtiment du supplice des docteurs. Pourtant le roi, luttant contre tant de souffrances, s'accrochait à la vie, espérait la guérison et imaginait remède sur remède. C'est ainsi qu'il passa de l'autre côté du Jourdain pour prendre les bains chauds de Callirhoé : ces sources descendent vers le lac Asphaltite, et leur douceur les rend potables. Là les médecins furent d'avis de réchauffer tout son corps dans l'huile chaude; comme il se détendait dans une baignoire pleine d'huile, il défaillit, et ses yeux se retournèrent comme ceux d'un mort. Le tumulte et les cris de ses serviteurs le firent revenir à lui, mais, désespérant désormais de sa guérison, il ordonna de distribuer cinquante drachmes par tête aux soldats et des sommes considérables aux officiers et à ses amis.

6. Il prit le chemin du retour et parvint à Jéricho. Là, vomissant déjà de la bile noire, il lança une sorte de défi à la mort même, en procédant à une exécution sacrilège. Il fit rassembler dans l'hippodrome des citoyens notables de tous les bourgs de la Judée et ordonna de les y mettre sous clef. Puis, appelant auprès de lui sa sœur Salomé et Alexas, mari de la princesse : « Je sais, dit-il, que les Juifs célébreront ma mort par des réjouissances, mais j'ai un moyen de les faire pleurer et d'obtenir des funérailles magnifiques si vous voulez suivre mes instructions. Ces hommes que j'ai fait emprisonner, dès que j'aurai rendu le dernier soupir, faites-les aussitôt cerner et massacrer par des soldats, ainsi toute la Judée, toutes les familles, qu'elles le veuillent ou non, pleureront sur moi. »

7. Au moment où il donnait ces ordres, il reçut des lettres de ses ambassadeurs à Rome, qui lui apprenaient qu'Acmé avait été exécutée sur l'ordre de César et Antipater condamné à mort; toutefois si son père voulait se borner à le bannir, César lui en donnait l'autorisation. Cette nouvelle lui rendit un moment de sérénité, mais ensuite, torturé par le manque de nourriture et une toux convulsive, vaincu par la douleur, il entreprit de devancer l'heure fatale. Il prit une pomme et demanda un couteau, car il avait coutume de couper lui-même ses aliments; puis, après avoir guetté le moment où personne ne pourrait l'empêcher, il leva la main droite pour se frapper. Cependant Achab, son cousin, accourut assez vite pour retenir son bras et arrêter le coup. Aussitôt de grands gémissements s'élevèrent dans le palais, comme si le roi était mort. Lorsqu'Antipater les entendit, il reprit courage, et, plein de joie, supplia ses gardes, en leur promettant de l'argent, d'enlever ses chaînes et de le mettre en liberté. Leur officier, non seulement s'y opposa, mais courut raconter au roi cette tentative. Celui-ci poussa un cri qu'on n'eut pas attendu d'un malade et envoya aussitôt ses gardes tuer Antipater. Il fit ensevelir le cadavre à Hyrcanion. Après cela, il modifia encore son testament : il désigna pour héritier Archélaüs, son fils aine, né du même lit qu'Antipas, et nomma ce dernier tétrarque.

8. Après l'exécution de son fils, Hérode vécut encore cinq jours. Il expira après un règne de trente-quatre ans à compter du jour, où, Antigone mort, il devint le maître, trente-sept depuis le jour où les Romains l'avaient nommé roi. Si l'on considère sa vie dans son ensemble, sa prospérité fut sans égale, car, simple particulier, il parvint à la couronne, la garda longtemps et la transmit à ses propres enfants; en revanche, nul ne fut plus malheureux avec sa famille. Avant que l'armée eût appris la mort du roi, Salomé alla avec son mari délivrer les prisonniers qu'Hérode avait ordonné d'exécuter; elle prétendit que le roi avait changé d'avis et prescrit de renvoyer tous ces hommes dans leurs foyers. Après leur départ, les deux époux annoncèrent la mort aux soldats et les réunirent en assemblée avec le reste du peuple dans l'amphithéâtre de Jéricho. Là, Ptolémée. à qui Hérode avait confié le sceau royal, s'avança, bénit la mémoire du roi et adressa des exhortations à la multitude : il lut aussi une lettre laissée par Hérode à l'adresse des soldats, où il les engageait en termes pressants à aimer son successeur. Après cette lettre, Ploléméc brisa les cachets des codicilles et en donna lecture : Philippe y obtenait la Trachonitide et les districts limitrophes, Antipas, comme nous l'avons dit, était nommé tétrarque, Archélaüs roi. Hérode chargeait encore celui-ci de remettre à Auguste son anneau et les comptes de l'administration du royaume, dûment scellés; car il désignait César comme arbitre de toutes ses dispositions et garant de son testament; tout le reste devait être réglé suivant son testament précédent.

9. Aussitôt s'élevèrent des acclamations en l'honneur d'Archélaüs ; les soldats, rangés par bataillons, vinrent, avec le peuple, lui promettre leur dévouement et invoquer sur lui la protection de Dieu. Ensuite on s'occupa des funérailles du roi. Archélaüs n'épargna rien pour qu'elles fussent magnifiques. Il étala tous les ornements royaux qui devaient accompagner le mort dans sa tombe. Sur un lit d'or massif, constellé de pierreries, était jeté un tapis de pourpre brodé de couleurs variées: le corps reposait sur cette couche, enveloppé d'une robe de pourpre, la tête ceinte du diadème, surmontée d'une couronne d'or, le sceptre dans la main droite Autour du lit marchaient les fils d'Hérode et la foule de ses parents, et après ceux-ci les gardes, les mercenaires thraces, germains et gaulois, tous dans leur équipement de guerre. Tout le reste de l'armée formait escorte  ; elle s'avançait en armes, accompagnant en bon ordre les généraux et les commandants ; venaient, enfin, cinq cents serviteurs et affranchis, portant des aromates. Le corps fut ainsi transporté sur un parcours de 200 stades jusqu'à, Hérodion, où il fut enseveli comme le roi l'avait prescrit. Ainsi finit le règne d'Hérode.

Fin du livre I

 

Livre II