L'Histoire Auguste

Julius Capitolinus

traduction PAR M. VALTON, Professeur au collège royal de Charlemagne.

C. L. F. PANCKOUCKE 1844

VIE DES DEUX MAXIMIN

[ De J.-C. 235— 238 ]

ADRESSÉE A CONSTANTIN AUGUSTE.

 

Pour épargner à Votre Clémence, très grand Constantin, l'ennui dé lire une à une les Vies séparées de chaque empereur ou fils d'empereur, j'ai pris un moyen terme, qui est de réunir en un même volume les deux Maximin, père et fils. J'ai suivi, à partir de ce moment, l'ordre adopté, d'après le désir de Votre Piété, par Tatius Cyrillus, traducteur des histoires grecques en latin. Je ne m'en tiendrai pas à un seul livre; je ferai de même pour d'autres encore, à l'exception des grands empereurs, dont les actions, plus nombreuses et plus remarquables, demandent un texte plus long.

I. Le premier Maximin se distingua sous l'empereur Alexandre. Sa vie militaire commença sous Sévère. Il était d'un bourg de Thrace, voisin des Barbares, né aussi d'un père et d'une mère barbares. Son père était, dit-on, originaire des Goths, et sa mère des Alains ; ils s'appelaient, l'un Micca, l'autre Ababa. Maximin, dans les premiers temps, fit connaître lui-même ces noms ; plus tard, quand il fut arrivé à l'empire, il voulut qu'on les tînt secrets, pour qu'il ne fût pas dit que l'empereur était né de père et de mère barbares.

II. Dans sa première enfance il fut berger, quelquefois chef des bergers, chargé de faire la chasse aux brigands et de mettre ses compagnons à l'abri de leurs incursions. Il fit ses premières armes dans la cavalerie. Il était d'une taille colossale, fameux entre les soldats par son courage, remarquable par sa mâle tournure, de moeurs sauvages, farouche, superbe, arrogant, souvent juste toutefois. Voici comme il se distingua, pour la première fois, sous l'empereur Sévère. Sévère donnait une fête militaire, le jour anniversaire de la naissance de Geta, son plus jeune fils ; les prix proposés étaient des objets en argent, tels que des bracelets, des colliers, et de petits baudriers. Maximin, dans la première jeunesse, à moitié barbare, et sachant à peine la langue latine, demanda publiquement à l'empereur, à peu près en langue thrace, la permission de lutter avec les soldats d'un rang déjà distingué. Sévère fut frappé de sa haute taille ; mais il commença par le mettre aux prises avec les goujats, en choisissant les plus braves, pour ne pas compromettre la discipline militaire. Alors Maximin vainquit, sans se reposer, seize goujats, reçut seize prix de peu de valeur, et fut enrôlé.

III. Trois jours après, Sévère, en arrivant près d'une plaine, aperçoit Maximin, qui se démenait au milieu de la foule, à la manière des barbares ; il donna aussitôt ordre à un tribun de le faire cesser, et de lui apprendre la discipline romaine. Alors le barbare, quand il vit que l'empereur avait parlé de lui, devinant qu'il avait fixé l'attention du prince, et qu'il s'était fait remarquer entre un grand nombre, courut sur les pas du cheval de Sévère. Celui-ci, voulant mettre à l'épreuve la vitesse de Maximin, fit faire plusieurs voltes à son cheval; mais, fatigué de ce manège, sans que le barbare eût cessé de courir auprès de lui pendant ce long exercice , « Que veux-tu, Thrace? lui dit-il; te plaît-il de lutter, après la course? — Commevous voudrez, empereur, » répondit Maximin. Après quoi Sévère descend de cheval, et le fait mettre aux prises avec les soldats les plus jeunes et les plus vigoureux. Maximin, suivant son habitude, vainquit les sept plus robustes, sans se reposer, et, après qu'il eut reçu les prix en argent, Sévère lui-même le gratifia par une distinction toute particulière, d'un collier d'or; puis il reçut ordre de rester toujours dans la cour impériale parmi les gardes de la personne de l'empereur. De ce moment, sa réputation fut faite : fameux parmi les soldats, aimé des tribuns, admiré de ses compagnons d'armes, il obtenait de l'empereur ce qu'il voulait. Sévère lui donna même un avancement rapide dans l'armée, malgré son extrême jeunesse ; mais sa haute et large stature, sa beauté, ses grands yeux, l'éclat de son teint le distinguaient entre tous.

IV. C'est un fait certain qu'il vida plus d'une fois en un jour une amphore capitoline, qu'il mangea quarante livres de viande, et même, suivant Cordus, soixante. Il paraît d'ailleurs qu'il s'abstint toujours de légumes, de choses froides presque toujours, si ce n'est quand il lui fallait absolument boire. Il recueillait souvent sa sueur dans une coupe ou dans un vase, et en montrait ainsi jusqu'à deux et trois setiers. Sous Antonin Caracalla, il traîna longtemps dans les grades, et remplit souvent les fonctions de centurion et des autres dignités militaires. Sous Macrin, qu'il détestait comme meurtrier du fils de son empereur, il renonça au service militaire, acheta des propriétés en Thrace, dans la bourgade où il était né, et entretint toujours des relations commerciales avec les Goths. Il fut chéri particulièrement des Gètes en qualité de compatriote. Ceux des Alains qui s'étaient établis sur les bords du Danube, cultivaient son amitié par des dons réciproques. Quand Macrin eut été tué avec son fils, aussitôt qu'il apprit l'avènement d'Héliogabale, soi-disant fils d'Antonin, il alla, homme fait alors, trouver le nouvel empereur, et le pria de lui continuer l'estime qu'avait eue pour lui son aïeul Sévère; mais il ne put rien sur cette nature dégradée. On dit qn'Héliogabale fit avec lui les plaisanteries les plus ignobles, jusqu'à lui dire : « Maximin, on dit que tu as quelquefois fatigué seize, vingt, trente soldats ; es-tu de force à faire trente passes avec une femme? », Alors quand Maximin vit le début de cet empereur infâme, il quitta le service militaire ; toutefois il fut retenu par les amis d'Héliogabale, qui ne voulaient pas qu'on pût dire encore de lui, qu'il avait éloigné de son armée l'homme le plus brave de son temps, et qu'on appelait tantôt Hercule, tantôt Achille, tantôt Ajax.

V. Ainsi, sous le règne de cet homme impur, Maximin fut seulement revêtu de la dignité de tribun; mais jamais il ne lui baisa la main, jamais il ne lui fit de salutations, et passa trois années entières à courir de côté et d'autre, tantôt occupé de soins champêtres, tantôt prenait du repos, tantôt feignant d'être malade. Quand Héliogabale fut tué, Maximin, à la nouvelle de l'avénement d'Alexandre, se rendit à Rome. Alexandre le reçut avec un empressement et des démonstrations de joie extraordinaires, jusqu'à dire dans le sénat : « Pères conscrits, le tribun Maximin, à qui j'ai donné le laticlave, s'est réfugié vers moi ; incapable de servir sous cette bête impure, il avait été sous mon père, le divin Sévère, aussi grand que la renommée vous l'a dit. » Et aussitôt il le fit tribun de la quatrième légion, qu'il avait lui-même composée de recrues. Voici en quels termes il le promut à ce commandement : « Mon cher et bien-aimé Maximin, si je ne t'ai pas confié de vieux soldats, c'est dans la crainte que tu ne pusses corriger des vices qui se sont invétérés sous d'autres chefs. Tu as des recrues : apprends-leur le métier de la guerre par l'exemple de tes moeurs, de ton courage, de ta patience, et fais-moi à toi seul un grand nombre de Maximins comme la république peut en désirer. »

VI. A peine investi du commandement de la légion, il se mit à l'exercer. Tous les cinq jours, il faisait sortir les soldats de leurs quartiers, pour faire la petite guerre. Chaque jour il faisait l'inspection de leurs épées, de leurs lances, de leurs cuirasses, de leurs casques, de leurs boucliers, de leurs tuniques, et de tout leur équipement; il allait jusqu'à examiner les chaussures, afin de se mettre tout à fait au niveau du soldat. Mais un jour des tribuns lui firent des reproches : « Pourquoi, disaient-ils, vous tant fatiguer, quand vous êtes déjà d'un rang à pouvoir être chargé d'un commandement en chef? » On dit qu'il répliqua : « Eh bien, moi, plus je serai grand, plus je prendrai de peine ! » Il s'exerçait lui-même à la lutte avec les soldats, et terrassait, déjà vieux, cinq, six, sept adversaires. Enfin il était en butte à la jalousie, et un tribun orgueilleux, d'une grande taille, d'un courage éprouvé, qui augmentait encore sa fierté, lui dit un jour : « Tu ne fais pas là une merveille, que de vaincre tes soldats, toi leur tribun ? Veux-tu, reprit Maximin, que nous luttions ensemble ? » L'autre accepte, arrive sur Maximin, qui, d'un coup dans la poitrine, le renverse sur le dos, en disant : « A un autre, mais que ce soit un tribun. » Il était, au rapport de Cordus, si démesurément haut, qu'il passait d'uni doigt la taille de huit pieds; il avait le pouce d'une telle grosseur, qu'il se faisait un anneau d'un bracelet de sa femme. Ce sont d'ailleurs des traditions vulgaires, qu'il arrêtait un char avec la main, qu'à lui seul il mettait en mouvement une voiture chargée, que d'un coup de poing il fracassait la mâchoire d'un cheval, et lui cassait la jambe d'un coup de pied, qu'il pulvérisait les pierres de tuf, et brisait de jeunes arbres ; enfin qu'on l'appelait ou Milon de Crotone, ou Hercule, ou Antée

VII. Fameux par ces avantages, Alexandre, qui appréciait ses grands services, lui donna, pour son propre malheur, le commandement en chef de l'armée, à la satisfaction
commune des tribuns, des généraux et des soldats. Cette armée tout entière, qui, sous Héliogabale, s'était, en grande partie, engourdie, Maximin la fit revenir à sa discipline militaire ; ce qui fut fatal à Alexandre, excellent empereur, comme nous l'avons dit, mais dont on avait pu, dès le principe, mépriser la jeunesse. En effet, étant en Gaule, campé à quelque distance d'une ville, des soldats furent envoyés vers lui par Maximin, suivant les uns, par des tribuns barbares, suivant d'autres, et le tuèrent comme il se sauvait chez sa mère : déjà Maximin était proclamé empereur. On n'est pas d'accord sur les causes de la mort d'Alexandre. Quelques-uns disent que Mamméa lui conseilla de faire passer son fils de Germanie en Orient, et qu'alors les soldats se soulevèrent; quelques autres, que cela vint de sa trop grande sévérité, et de ce qu'il avait voulu licencier
les légions de la Gaule, comme il avait licencié celles d'Orient.

VIII. Après le meurtre d'Alexandre, Maximin tout d'abord, quoique appartenant à l'armée, n'étant pas en core sénateur, fut, sans décret du sénat, proclamé empereur par les soldats : son fils lui était associé. Nous dirons bientôt de ce dernier quelques particularités qui nous sont connues. Quant à Maximin, doué d'une adresse extrême, il ne se contentait pas de diriger les soldats par son courage, il savait acheter leur dévouement par des récompenses et des profits. Jamais il n'en priva un seul de sa ration. Jamais on ne vit dans son armée un seul charpentier, ou artisan en quelque autre genre, comme le sont presque tous les soldats : le seul exercice auquel il habituât ses troupes, était la chasse. Mais, avec toutes ces qualités, il fut si cruel, que les uns l'appelaient Cyclope, les autres Busiris, d'autres Sciron, quelques-uns Phalaris, plusieurs Typhon ou Gygès. Le sénat en avait une peur effroyable : les femmes faisaient même avec leurs enfants des voeux publics et particuliers dans les temples, pour qu'il ne vît jamais Rome. On entendait parler, en effet, d'hommes mis en croix, ou enfermés dans des animaux nouvellement tués, ou exposés aux bêtes, ou morts sous le bâton ; et tout cela sans distinction de grade : il avait l'air de vouloir rétablir la discipline militaire ; il voulut de même tenter des réformes civiles ; ce qui ne va pas à un prince qui veut se faire aimer. Il était persuadé que la cruauté est le seul moyen de conserver le pouvoir. En même temps il craignait que la bassesse de son origine barbare ne lui attirât le mépris de la noblesse. Il se souvenait, en outre, qu'à Rome il avait été en butte au mépris des esclaves mêmes des nobles, à tel point que leurs intendants eux -mêmes ne le voyaient pas ; et, suivant l'habitude des gens prévenus, il s'attendait à les trouver tels à son égard, même quand il était déjà empereur : tant il y a de force dans le sentiment qu'un homme a de son indignité !

IX. Maximin, voulant cacher l'obscurité de sa naissance, mit à mort tous ceux qui étaient dans le secret de son origine, et même quelques amis à l'intérêt et à l'attachement
desquels il était très redevable : car il n'y eut pas sur terre d'animal plus cruel ; il mettait tout dans sa force, au point de se figurer qu'on ne pouvait pas le tuer. Enfin, comme il n'était pas loin de se croire immortel à cause de sa taille et de son courage , un mime, dit-on, débita un jour au théâtre, lui présent, des vers grecs dont voici le sens : « Celui qu'un seul ne peut tuer, est tué par plusieurs. L'éléphant est grand, et il est tué; le lion est courageux, et il est tué ; le tigre est courageux, et il est tué : prends garde à plusieurs, si un seul ne te fait pas peur. »
Et ces vers furent dits en présence de l'empereur. Mais comme Maximin demandait à ses amis ce qu'avait dit l'histrion, on lui répondit qu'il chantait d'anciens vers écrits contre les hommes cruels ; et il crut cela, comme un Thrace et un barbare qu'il était. Il ne souffrit autour de lui aucun noble, sans doute pour être le maître à la façon de Spartacus ou d'Athénion. En outre, il fit périr de différentes manières tous les serviteurs d'Alexandre. Il contraria ses dispositions, et, plein de méfiance pour lies amis et les serviteurs de ce prince, il devint encore plus cruel.

X. Avec un caractère tel, qu'il vivait à la manière des bêtes sauvages, la conspiration ourdie contre lui par un certain Magnus, consulaire, le rendit plus sombre encore et plus féroce. Ce Magnus avait formé, avec un grand nombrede soldats et de centurions, le projet de l'assassiner, dans le but de se faire déférer l'empire. Voici quel était le plan des conjurés. Maximin songeait à jeter un pont sur le Rhin pour passer en Germanie ; les conjurés devaient passer avec lui, rompre le pont derrière eux, l'entourer une fois sur les terres de l'ennemi, et le tuer : alors Magnus aurait pris l'empire. En effet, dès son avènement à l'empire, qu'il devait à ses talents militaires, Maximin s'était mis avec ardeur à la guerre : il voulait soutenir sa réputation, et être le premier à surpasser la gloire d'Alexandre, qu'il avait tué lui-même. Ainsi, même empereur, il occupait chaque jour ses soldats aux exercices : on le voyait lui-même sous les armes avec sa haute taille, et toujours payant de sa personne pour montrer plusieurs manoeuvres aux troupes. On dit qu'il se chargea tout seul de mettre fin à cette conjuration, pour fournir une nouvelle pâture à sa cruauté. Sans jugement, sans accusation, sans dénonciation, sans défense, il les mit tous à mort, leur confisqua leurs biens à tous, et, après avoir tué plus de quatre mille hommes, il ne put pas encore se rassasier.

XI. Il y eut sous lui une autre conspiration : les archers osdroéniens se révoltèrent : ils chérissaient et regrettaient Alexandre, dont ils étaient sûrs que Maximin était le meurtrier, sans qu'on pût leur ôter cette conviction. Enfin ils prirent pour chef et nommèrent empereur un d'entre eux appelé Tycus, que déjà Maximin avait renvoyé de l'armée. Ils le vêtirent de la pourpre, l'entourèrent de l'appareil du pouvoir souverain, et lui firent cortège, comme étant ses soldats; tout cela malgré lui. Mais ce Tycus fut tué dormant dans sa maison, par un de ses amis, furieux de se le voir préféré : cet ami s'appelait Macedonius; il dénonça Tycus à Maximin, et lui porta sa tête. Mais Maximin, après avoir commencé par lui rendre grâces, le prit en haine plus tard, et le mit à mort comme traître. C'est ainsi qu'il devenait de jour en jour plus féroce, semblable aux bêtes dont les blessures augmentent la fureur. Ensuite il passa en Germanie avec toute son armée, avec des Maures, des Osdroènes, des Parthes et tous ces peuples qu'Alexandre menait avec lui à la guerre. S'il traînait ainsi après lui les troupes auxiliaires de l'Orient, c'est surtout parce que, pour faire la guerre aux Germains, rien ne vaut les archers armés à la légère. Or, Alexandre avait mis l'armée sur un pied admirable, et Maximin, dit-on, y ajouta beaucoup encore.

XII. Il entra donc dans la Germanie Transrhénane, et, sur une étendue de trois ou quatre cents milles du sol barbare, il incendia les bourgades, emmena les troupeaux, pilla, tua un grand nombre de barbares, ramena ses soldats enrichis, fit une foule de prisonniers; et si les Germains ne se fussent réfugiés dans les fleuves, dans les marais et dans les bois, il eût mis la Germanie tout entière sous la domination romaine. Du reste, il ne s'épargnait pas lui-même, à tel point qu'un jour, étant entré dans un marais, il eût été enveloppé par les Germains, si ses soldats ne l'eussent dégagé lui et son cheval qu'il n'avait pas quitté. Il avait, en effet, cette témérité d'un barbare, qui lui faisait penser qu'un empereur doit toujours payer de sa personne. Enfin il soutint dans ce marais une sorte de combat naval, et y tua quantité de Germains. Lors donc qu'il eut vaincu la Germanie, il envoya au sénat et au peuple romain une lettre écrite sous sa dictée, et dont voici le contenu : « Nous ne pouvons pas dire, pères conscrits, tout ce que nous avons fait. Pendant quatre cents milles, nous avons incendié les bourgades des Germains, emmené des troupeaux, des captifs, tué des soldais, combattu dans un marais. Nous serions parvenus jusqu'à leurs forêts, si la profondeur des marais ne nous eût fermé le passage. » Aelius Cordus dit que cest là le texte exact de la lettre de Maximin ;
ce qui est croyable. Que contient-elle, en effet, que ne puisse dire un soldat barbare ? Il écrivit aussi dans le même sens au peuple, mais avec plus de respect, par la raison qu'il haïssait le sénat, dont il se croyait profondément méprisé. En outre, il,fit faire des tableaux représentant les événements de la guerre, et les exposa sur la façade de la salle du sénat, afin que la peinture racontât ses exploits. Ces tableaux furent, après sa mort, enlevés et brûlés par ordre du sénat.

XIII. Il se livra sous ses ordres beaucoup d'autres combats, dont il sortit toujours vainqueur, avec de grandes dépouilles et des captifs. Il existe un discours de lui, envoyé au sénat, et dont voici un échantillon : « En peu de temps, pères conscrits, j'ai livré autant de combats que pas un des anciens. J'ai apporté sur le territoire romain un butin tel, qu'on ne pouvait l'espérer. J'ai amené un si grand nombre de captifs, qu'à peine si les territoires romains peuvent les contenir. » Le reste du discours n'a rien d'intéressant. Après avoir pacifié la Germanie, il se rendit à Sinnium, méditant et préparant une guerre chez les Sarmates : il voulait soumettre tout le Nord, jusqu'à l'Océan, à la domination romaine; et il l'eût fait, s'il eût vécu, comme le dit Hérodien, écrivain grec très partial à son égard, ce me semble, en haine d'Alexandre; Mais les Romains ne pouvaient supporter la cruauté de cet homme, qui réveillait les délateurs, lançait un accusateur, forgeait des accusations, mettait à mort les innocents, condamnait tous ceux qui étaient mis en jugement, réduisait les plus grandes fortunes à la dernière misère, et ne savait trouver d'argent qu'aux dépens des autres; qui'ensuite faisait périr sans motif nombre de consulaires et de généraux, se faisait amener les uns sur ses chariots de Scythie, retenait les autres en prison, enfin n'omettait rien de ce qui pouvait avoir un air de cruauté : aussi songèrent-ils à se révolter. Et ce ne furent pas seulement les Romains; mais comme il sévissait aussi contre les soldats, l'armée d'Afrique, par un grand et soudain soulèvement, proclama empereur le vieux Gordien, homme très respectable , et qui était proconsul. Voici comment fut menée cette conspiration.

XIV. Il y avait en Libye un procureur du fisc, qui, par dévouement pour Maximin, avait dépouillé tous les habitants : il fut tué par le peuple des campagnes, auquel se joignirent même ensuite quelques soldats, de ceux qui d'abord soutenaient le procureur au nom de Maximin. Mais ses meurtriers, voyant qu'il n'y avait de salut pour eux que dans des remèdes violents, prirent le proconsul Gordien, vénérable vieillard, comme nous l'avons dit, en qui brillaient tous les genres de mérite, et qu'Alexandre avait envoyé en Afrique d'après un sénatus-consulte; il eut beau protester, se jeter à terre, ils le couvrirent de la pourpre, et le firent empereur de force, en le menaçant de leurs épées et de toute espèce d'armes. D'abord Gordien avait reçu la pourpre malgré lui ; mais ensuite, quand il vit que sa résistance compromettait son fils et sa famille, il accepta l'empire de bonne grâce, et fut appelé auguste avec son fils par toute l'Afrique, près de la ville de Tysdre. De là il se rendit à Cartilage, dans un appareil royal, avec des gardes et des faisceaux ornés de lauriers. Il écrivit de cette ville au sénat; sa lettre fut reçue avec joie à Rome en haine de Maximin. On venait d'y tuer Valérien, chef des prétoriens. Le vieux Gordien et son jeune fils furent aussi appelés augustes par le sénat.

XV. Ensuite on mit à mort tous les délateurs, tous les accusateurs, tous les amis de Maximin : Sabinus, préfet de la ville, fut frappé au milieu du peuple. Après ces événements, le sénat, craignant davantage Maximin, le déclare ouvertement et hautement ennemi lui et son fils. Ensuite il écrit à toutes les provinces, pour les engager à défendre le salut et la liberté de tous. Ces lettres furent lues en public. Enfin partout les amis, les administrateurs, les généraux, les tribuns et les soldats de Maximin furent mis à mort. Un petit nombre de cités restèrent fidèles à l'ennemi de l'Etat : elles surprirent ceux qu'on leur avait députés, et s'empressèrent d'envoyer informer Maximin. Voici une copie de la lettre du sénat : « Le sénat et le peuple romain, qui ont commencé à être délivrés de ce monstre fatal par les Gordien empereurs, aux proconsuls, présidents, lieutenants, généraux, tribuns, magistrats, à chaque cité, municipe, place, bourgade et château fort, salut, ce salut qu'il commence enfin à recouvrer. La faveur des dieux nous a donné pour empereur le proconsul Gordien, homme très vénérable, et digne sénateur. Nous l'avons appelé auguste; et non seulement lui, mais encore, comme une garantie pour l'État, son noble fils, le jeune Gordien. C'est à vous de vous entendre pour sauver la république, pour punir les crimes, pour poursuivre ce monstre et ses amis partout où ils seront. Nous avons aussi déclaré ennemis Maximin et son fils. »

XVI. Tel fut le texte du sénatus-consulte. On se rendit dans le temple de Castor et Pollux, le sixième jour des calendes de juin. Là Junius Syllanus, consul, fit lecture d'une lettre arrivée d'Afrique, de la part de Gordien, empereur, père de la patrie, proconsul : « C'est malgré moi, pères conscrits, que les jeunes gens chargés de la défense de l'Afrique m'ont appelé à l'empire. Mais en songeant à vous, je me soumets de bon coeur à cette nécessité. C'est à vous de voir ce que vous voulez. Car pour moi, jusqu'à la décision du sénat, je flotterai dans l'incertitude et l'hésitation. » Cette lettre lue, aussitôt le sénat s'écria : « Gordien Auguste, les dieux le conservent ! Heureux soit ton règne : c'est toi qui nous as affranchis ; paisible soit ton règne : c'est toi qui nous as affranchis! Par toi la république est sauve : nous te rendons tous grâces. » Le consul reprit : "Pères conscrits, que décidez-vous des Maximin? Ennemis, ennemis! répondit- on ; celui qui les tuera, recevra une récompense. " Le consul continua : « Et les amis de Maximin? Ennemis, ennemis ! celui qui les tuera, recevra une récompense. Que l'ennemi du sénat soit mis en croix; que l'ennemi du sénat soit frappé partout; que les ennemis du sénat soient brûlés vifs. Gordiens Augustes, les dieux vous conservent ! Soyez heureux tous deux, heureux soit votre règne ! Nous donnons la préture au petit-fils de Gordien ; que le petit-fils de Gordien soit appelé césar; que le troisième Gordien reçoive la préture. »

XVII. Quand Maximin reçut ce sénatus-consulte, la rage transporta cette nature féroce, à tel point que ce n'était plus un homme, mais une bête. Il se lançait, contre les murs ,
quelquefois même il se jetait à terre. Il poussait des cris sauvages, saisissant son épée, comme s'il eût pu tuer le sénat ; il déchirait son habit impérial, accablait de coups ceux qui l'entouraient, et si son jeune fils ne se fût éloigné, comme on le rapporte, il lui aurait arraché les yeux. Voici la cause de cette colère contre son fils : il lui avait ordonné d'aller à Rome, aussitôt qu'il avait été nommé empereur, et le jeune homme, par excès d'amour filial, avait négligé cet ordre; or Maximin pensait que si son fils avait été à Rome, le sénat n'eût rien osé faire. Ses amis le firent rentrer dans sa chambre, en proie à une affreuse colère. Mais lui, ne pouvant contenir sa fureur, essaya de distraire ses idées, en s'enivrant, dit-on, le premier jour, jusqu'à oublier ce qui s'était passé. Le lendemain il fit venir ses amis, qui ne pouvaient l'entendre, mais gardaient le silence, et approuvaient en eux-mêmes les mesures du sénat; il tint conseil avec eux sur ce qu'il y avait à faire. Du conseil, il se rendit à l'assemblée des soldats, et là, parla beaucoup contre l'Afrique, contre Gordien, plus encore contre le sénat, et exhorta les soldats à venger leur injure commune.

XVIII. Toute sa harangue fut militaire. En voici la copie : « Compagnons, je viens vous parler d'un fait connu : l'Afrique s'est révoltée. Que dis-je, révoltée ! Quand a-t-elle été soumise ? Gordien, vieillard débile et près de la mort a pris l'empire. Les sénateurs, ces hommes si vénérables, qui ont tué Romulus et César, m'ont déclaré ennemi, moi qui combattais pour eux, qui vainquais pour eux, et non seulement moi, mais vous aussi, et tous ceux qui me sont fidèles ; ils ont appelé augustes les Gordien, père et fils. Donc, si vous êtes des hommes, si vous avez de la vigueur, marchons contre le sénat et contre l'Afrique. Toutes leurs richesses seront à vous. » Alors il leur paya largement leur solde, et se mit en marche vers Rome avec son armée.

XIX. Cependant Gordien, en Afrique, fut tout d'abord inquiété par un certain Capelien, à qui il avait donné un successeur dans le gouvernement de la Mauritanie. Il envoya contre lui son jeune fils, qui fut tué dans un combat acharné; alors il s'étrangla lui-même, sachant que Maximin était très fort, et que les Africains, outre qu'ils étaient très faibles, étaient de plus très perfides. Capelien, vainqueur au nom de Maximin, tua et proscrivit, dans un mouvement des partis en Afrique, tous les partisans de Gordien; il n'épargna personne, ce qui faisait bien voir qu'il suivait les intentions de Maximin. Enfin il saccagea les villes, pilla les temples, partagea le butin aux soldats, mit à mort et le peuple et les principaux habitants des villes. Pendant ce temps-là, il gagnait l'affection des soldats, préludant à l'empire, dans le cas où Maximin périrait.

XX. A la nouvelle de ces événements, le sénat, craignant la cruauté naturelle et dès lors nécessaire de Maximin, les deux Gordien morts, créa empereurs Maxime Pupien, ancien préfet de Rome, et qui avait rempli plusieurs charges importantes, homme de naissance obscure, mais distingué par ses talents, avec Clodius Balbin, homme d'un caractère assez efféminé. Le peuple les appela augustes, et, de concert avec les soldats, donna le titre de césar au petit-fils de Gordien, en bas âge. Ainsi l'empire se trouva soutenu contre Maximin par trois empereurs, entre lesquels cependant Maxime se distinguait par la sévérité de ses moeurs, par ses lumières et sa gravité, par son courage et sa fermeté. Le sénat et Balbin lui confièrent le soin de la guerre contre Maximin. Pupien partit donc, et Balbin se vit à Rome assiégé de guerres intestines et de séditions domestiques. Gallicanus et Mécène furent les principales victimes de la fureur du peuple, qui, à son tour, fut mis en pièces par les prétoriens, Balbin n'ayant pas assez de force contre les séditions. Enfin une grande partie de la ville fut incendiée. La nouvelle de la mort de Gordien et de son fils, après la victoire de Capelien, avait un instant ranimé Maximin; mais quand il reçut cet autre sénatus-consulte, qui nommait empereurs Maxime, Balbin et Gordien, il comprit que la haine du sénat était implacable, et qu'il était bien réellement l'ennemi commun.

XXI. Enfin il entra brusquement en Italie : là, quand il apprit que Maxime était envoyé contre lui, redoublant de fureur, il marcha sur Hémone en quatre corps d'armée. Mais tel était le plan des provinces : on devait enlever tout ce qui pouvait servir d'aliments, et se réfugier dans les cités, afin d'affamer Maximin avec son armée. Il établit donc son camp dans les plaines, et tout d'abord ne trouva aucun approvisionnement; alors ses soldats, qui comptaieni, après le passage des Alpes, se refaire en Italie, s'y voyant en proie à la famine, s'irritèrent contre lui; on commença par murmurer, puis on en vint à des propos plus libres. Maximin voulut sévir et aigrit les soldats, qui, dévorant leur haine, attendirent le moment de la faire éclater. On dit communément qu'Hémone elle-même fut trouvée déserte, et que Maximin témoigna une joie stupide de voir que la ville tout entière s'était comme retirée devant lui. Il marcha de là sur Aquilée, qui avait garni ses remparts de soldats pour le repousser, et lui ferma ses portes. Elle soutint vigoureusement le siège, sous les ordres de Ménophile et de Crispin, personnages consulaires.

XXII. Maximin donc, assiégeant inutilement Aquilée, lui envoya des députés. Les habitants n'eussent pas été éloignés de les entendre, si Ménophile et son collègue ne s'y fussent opposés, disant que le dieu Belène lui-même avait garanti par ses haruspices la défaite de Maximin. C'est pour cela que, plus tard, les soldats de Maximin se vantèrent, dit-on, d'avoir eu contre eux Apollon; qu'ainsi, ce n'étaient pas Maxime et le sénat, mais bien les dieux qui avaient vaincu. On prétend qu'ils imaginèrent cette fable, parce qu'ils rougissaient d'avoir été, eux soldats, vaincus par des hommes presque sans armes. Maximin fit donc construire un pont de tonnes en bois, traversa le fleuve, et vint assiéger de près Aquilée. Le siège fut alors acharné et terrible : les habitants employèrent contre les soldats, le soufre, la flamme, et autres moyens de défense de ce genre. Les soldats étaient dépouillés de leurs armes, ou le feu prenait à leurs vêtements ; d'autres avaient les yeux crevés ; puis les machines de siège étaient détruites. Cependant Maximin, avec son jeune fils, faisait le tour des remparts, d'aussi près qu'il le pouvait, sans être à portée du trait : tantôt il encourageait ses soldats, tantôt il s'adressait aux assiégés; mais en vain : il fut, ainsi que son fils, jeune homme d'une beauté remarquable, accueilli par des injures, à cause de sa cruauté.

XXIII. Alors Maximin, s'en prenant des lenteurs de la guerre à la mollesse des siens, mit à mort ses généraux, dans le moment le plus mal choisi; aussi ne fit-il qu'irriter davantage ses soldats. A cela se joignait le manque d'approvisionnements, le sénat ayant enjoint par lettres à toutes les provinces, à tous les gouverneurs de ports d'intercepter tout convoi de vivres pour Maximin. En outre, il avait envoyé dans toutes les villes des préteurs et des questeurs, chargés d'organiser partout la résistance et la défense contre Maximin ; si bien qu'à la fin, d'assiégeant qu'il était, il se vit lui-même forcé de subir toutes les rigueurs d'un siège. On annonçait, en même temps, que tout l'empire se déclarait contre Maximin. C'est pourquoi les soldats inquiets, et qui avaient leurs affections sur le mont Albain, un jour en plein midi, pendant que l'armée se reposait après un combat, tuèrent Maximin et son fils endormis dans leur tente, et montrèrent aux habitants d'Aquilée leurs têtes fichées au bout de piques. Aussitôt, dans la ville voisine, les statues et les images de Maximin furent déposées, son préfet du prétoire et ses amis les plus marquants mis à mort. Les deux têtes furent aussi envoyées en Rome.

XXIV. Telle fut la fin des Maximin, digne de la cruauté du père, indigne de la bonté du fils. Leur mort fut un grand sujet de joie pour les provinces, et de deuil pour les barbares. Les soldats qui avaient tué les ennemis communs, furent reçus, sur leur demande, par les habitants d'Aquilée,mais à condition qu'ils commenceraient par adorer les images de Maxime, de Balbin et de Gordien : c'était le bruit général, que les deux premiers Gordien avaient été mis au nombre des dieux. Ensuite on porta d'Aquilée au camp, en proie à la famine, d'abondantes provisions ; les soldats étaient épuisés; on les convoqua un autre jour : ils prêtèrent tous serment de fidélité à Maxime et à Balbin, et appelèrent divins les deux premiers Gordien. On aurait peine à dire quels furent les transportsd'allégresse, au moment où la téte de Maximin était portée à Rome à travers l'Italie. On accourait de toutes parts au-devant de cet objet de la joie publique. Maxime, que beaucoup appellent Pupien, faisait les préparatifs de la guerre près de Ravenne, à l'aide des auxiliaires germains. Quand il apprit que l'armée l'avait reconnu lui et ses collègues, et que les Maximin étaient tués, il congédia aussitôt les auxiliaires germains qu'il avait réunis pour combattre l'ennemi, et envoya à Rome une lettre ornée de lauriers. Elle y répandit une joie telle, que partout, aux autels, dans les temples, dans tous les lieux consacrés, on rendait des actions de grâces aux dieux. Balbin, d'un caractère plus timide, et qui tremblait au seul nom de Maximin, fit une hécatombe, et ordonna qu'un pareil sacrifice fût offert dans toutes les villes. Ensuite Maxime vint à Rome, et se présenta au sénat, où, après avoir reçu des actions de grâces, il prononça un discours. De là les vainqueurs se rendirent au palais avec Balbin et Gordien.

XXV. Il est intéressantde connaître le sénatus-consulte qui fut rendu, et la journée qui se passa à Rome, quand on y annonça la mort de Maximin. D'abord le messager qui avait été envoyé d'Aquilée à Rome, courut, en changeant de chevaux, avec une telle vitesse, qu'il arriva en quatre jours à Rome, après avoir laissé Maxime à Ravenne. C'était par hasard le jour des jeux ; Balbin et Gordien y assistaient, quand tout à coup le messager entra au théâtre. Il n'avait encore rien dit, que tout le peuple s'écria : « Maximin est tué ! Ainsi le messager fut prévenu, et les empereurs présents à cette scène, témoignèrent de l'allégresse publique par des signes d'assentiment. Alors la représentation fut interrompue ; chacun courut à ses dévotions, puis le sénat se rendit chez les empereurs, et le peuple à l'assemblée.

XXVI. Voici le sénatus-consulte. Après que la lettre de Maxime eut été lue au sénat par Balbin Auguste, le sénat s'écria : « Les dieux poursuivent les ennemis du peuple romain. Grâces à toi, Jupiter très bon; vénérable Apollon, grâces à toi ; Maxime Auguste, grâces à toi ; Balbin Auguste, grâces à toi ; grâces à toi, Gordien Auguste ! Nous décernons des temples aux divins Gordien. Le nom de Maximin, déjà effacé des monuments, doit être effacé de nos coeurs. Que la tête de l'ennemi public soit jetée dans le Tibre; que personne n'ensevelisse son corps. Celui qui menaçait le sénat de la mort, celui qui menaçait le sénat des fers, est mort comme il le méritait. Très vénérables empereurs, nous vous rendons grâces. Maxime, Balbin, Gordien, les dieux vous conservent. Nous désirons tous les vainqueurs des ennemis; nous désirons tous la présence de Maxime. Balbin Auguste, les dieux te conservent. Que la présente année soit marquée de votre consulat. Que Gordien remplace Maximin.» Ensuite Cuspidius Celerinus, invité à exposer son avis, parla en ces termes : « Pères conscrits, le nom des Maximin est effacé, les Gordien ont reçu le nom de divins ; nous décernons, en honneur de la victoire, à nos empereurs Maxime, Balbin et Gordien des statues ornées d'ivoire, des chars de triomphe des statues équestres et des trophées. » Ensuite, le sénat se sépara, et des prières furent ordonnées dans toute la ville. Les empereurs vainqueurs se rendirent au palais. Nous rapporterons plus tard leur vie dans un autre livre.

XXVII. MAXIMIN LE JEUNE, dont nous avons dit précédemment la naissance, était d'une si grande beauté, que partout les femmes d'une humeur un peu vive s'éprenaient
de lui ; quelques-unes même voulurent en avoir des enfants. Il semblait pouvoir arriver un jour à atteindre la taille de son père; mais il mourut à l'âge de vingt et un ans, dans la fleur même de sa jeunesse (quelques uns disent à dix-huit), avec une première teinture des lettres grecques et latines. Son maître de grec fut le grammairien Fabilius, dont il existe beaucoup d'épigraphes grecques, principalement sur les portraits de son jeune élève. Il mit en vers grecs, pour le dépeindre, ces vers de Virgile : « Tel lorsque Lucifer, trempé des eaux de l'Océan, élève sa tète sacrée vers le ciel et dissipe les ténèbres, tel était le jeune homme, dont le nom commençait à briller. »
Il eut pour maître de latin Philémon, pour maître de droit Modestin, pour maître d'éloquence Titien, fils du vieux Titien, auteur d'un très beau livre intitulé les Provinces, et qu'on appelait la Guenon de son temps, parce qu'il avait tout imité. Il eut aussi un rhéteur grec, Eugamius, célèbre de son temps. Junia Fadilla, arrière - petite-fille d'Antonin, lui avait été fiancée. Elle fut mariée plus tard à Toxotius, sénateur de la même famille, qui périt après sa préture, et dont il existe des poèmes. Elle garda chez elle les arrhes royales, qui étaient, suivant Junius Cordus toujours à la recherche de ces détails, un collier de neuf perles, une coiffe à réseaux de onze émeraudes, un bracelet avec une agrafe enrichie de quatre hyacinthes ; sans compter des vêtements brodés d'or, tous royaux, et les autres insignes des fiançailles.

XXVIII. Le jeune Maximin fut lui aussi d'un orgueil extraordinaire, à tel point, que, quand son père, cet homme si cruel, se levait devant la plupart des magistrats,
il restait assis. Il menait joyeuse vie, buvait très peu de vin, mangeait beaucoup, surtout du gibier, ne se nourrissant que de sangliers, de canards sauvages, de grues, et de toute bête de chasse. Son excessive beauté lui attirait des propos outrageants de la part des amis de Maxime, de Balbin et de Gordien, surtout des sénateurs, qui ne voulaient pas croire à la pureté de cette image tombée, pour ainsi dire, du ciel. Enfin, pendant le temps qu'il faisait avec son père le tour des murs d'Aquilée, et demandait la reddition de la ville, on ne lui reprocha pas autre chose que l'impudicité, qui fut très loin de ses moeurs. Il était si soigneux de sa mise, qu'il n'y avait pas de femme au monde plus élégante. Il était d'une condescendance incroyable pour les amis de son père, c'est-à-dire qu'il les comblait de présents et de largesses; car il était très hautain dans le cérémonial : il présentait la main, il se laissait baiser les genoux, quelquefois même les pieds : ce que ne souffrit jamais le vieux Maximin : « Aux dieux ne plaise, disait-il, qu'un homme libre me baise les pieds ! » Et puisque nous revenons aux Maximin, je ne dois pas omettre les détails agréables. Maximin avait, comme je l'ai dit, huit pieds et demi. On mit dans un bois sacré, entre Aquilée et Arcie, sa chaussure, c'est-à-dire son campage impérial, qui était, c'est un fait certain, plus longue d'un pied que la mesure d'un pied d'homme. C'est pourquoi, parmi les gens du peuple, quand on voulait désigner un homme grand et inepte, on disait : Brodequin de Maximin. J'ai rapporté ce détail, afin que les lecteurs de Cordus ne pensent pas que j'ai omis quelque circonstance intéressante. Revenons au fils

XXIX. Il est question de ce# jeune homme dans une lettre d'Alexandre Aurelius à sa mère Mamméa : il désirait lui donner sa soeur Théoclia. Voici comment cette lettre est conçue : « Ma mère, si le vieux Maximin notre chef, et excellent chef, n'avait pas en lui du barbare, j'aurais déjà donné à Maximin le jeune votre chère Théoclia. Mais je crains que ma soeur, formée à l'élégance grecque, ne puisse supporter un beau-père barbare ; bien que le jeune homme lui-même soit beau, instruit, et paraisse aussi formé à cette élégance grecque. Voilà mon idée ; mais cependant je vous consulte pour savoir qui vous préférez pour gendre, de Maximin, fils de Maximin, ou de Messala, noble patricien, orateur très influent, en même temps que très distingué par ses lumières, et, si je ne m'abuse, destiné à briller dans les armes, s'il s'y adonne un jour. » Voilà donc ce que dit Alexandre de Maximin. Nous n'avons rien de plus à en dire. Mais pour qu'on ne puisse me soupçonner d'avoir omis quelque chose, j'ai rapporté encore une lettre de son père Maximin, déjà empereur, et qui dit qu'il a aussi appelé son fils empereur, afin de voir, soit en peinture, soit en réalité, ce qu'était Maximin sous la pourpre. Voici cette lettre : « J'ai fait appeler empereur mon fils Maximin, et pour satisfaire l'affection qu'un père doit à son fils, et pour faire jurer au peuple et à cet antique sénat, qu'ils n'ont jamais eu un plus bel empereur. » Le jeune Maximin portait aussi une cuirasse d'or, comme les Ptolémée; une autre d'argent ; un bouclier doré, enrichi de pierres précieuses ; une lance dorée. Il se fit faire aussi des épées larges en argent, même en or, et en général tout ce qui pouvait relever sa beauté : des casques enrichis de pierres précieuses et des boucliers. Voilà tout ce qu'il convenait de savoir et de dire sur ce jeune homme. Quiconque voudra connaître le reste, n'a qu'à lire les histoires galantes et erotiques dont Cordus embellit sa vie ; quant à nous, nous terminerons ici ce livre, et nous passerons à d'autres détails, que réclame, en quelque sorte, le droit public.

XXX. Voici quels furent, pour le premier Maximin, les présages de l'empire. Un serpent se roula autour de sa tête pendant qu'il dormait. Une vigne, qu'il avait plantée, donna dans l'année de grosses grappes de raisin pourpré, et alteignil une hauteur extraordinaire. Son bouclier prit feu au soleil. Sa petite lance fut fendue par la foudre, d'un bout à l'autre, même le fer, de manière à faire deux moitiés de lance : d'où les aruspices conclurent qu'il y aurait deux empereurs, de la même famille, du même nom, qui régneraient peu de temps. Sa cuirasse fut vue par beaucoup de gens, non pas rouillée, comme c'est l'ordinaire, mais toute couverte d'une teinte de pourpre. Voici maintenant les présages du fils. Lorsqu'il fut confié aux soins d'un grammairien, une sienne parente lui donna les poèmes d'Homère écrits en lettres d'or sur des livres couleurde pourpre.Un jour il fut invité, petit enfant, à la table d'Alexandre, par honneur pour son père, et comme il n'avait pas de vêtement de table, Alexandre lui donna le sien. Étant enfant, il vit tout à coup passer dans une rue le char vide d'Antonin Caracalla ; il y monta, s'y assit, et ce ne fut pas sans peine que les conducteurs des mules l'en firent descendre. Plusieurs personnes ayant averti Caracalla de se méfier de cet enfant. « Le temps où il pourra me succéder, dit il, est encore loin. » En effet, Maximin était alors inconnu et dans sa première enfance.

XXXI. Voici quels furent les présages de la mort des Maximin : pendant que Maximin s'avançait avec son fils contre Maxime et Balbin, une femme arriva vers lui, les cheveux épars, en habit de deuil, et s'écria : « Maximins, Maximins, Maximins ! » sans ajouter une parole ; puis elle tomba morte. Elle semblait avoir voulu dire : « Au secours ! » Des chiens, au nombre de plus de douze, hurlèrent autour de sa tente, à la seconde halte, expirèrent comme en pleurant, et furent trouvés morts au point du jour. Cinq cents loups à la fois entrèrent dans une ville où Maximin s'était rendu : la plupart disent Hémone, d'autres Archimée. Du reste, elle fut évacuée à l'approche de Maximin. Il serait trop long d'énumérer tous ces faits jusqu'au bout; celui qui désire les connaître, n'a, comme je l'ai dit souvent, qu'à lire Cordus, qui est entré dans les détails les plus minutieux. Il n'existe aucun tombeau des Maximin, leurs corps ayant été jetés à l'eau, et leurs têtes brûlées dans le champ de Mars, au milieu des huées du peuple.

XXXII. Aelius Sabinus écrit (je n'ai pas dû omettre ce détail) que telle était la beauté du visage de Maximin le jeune, qu'après sa mort même, sa tête déjà noire, salie, amaigrie, en putréfaction, semblait encore une très belle ombre. Enfin, pendant qu'on portait au bout d'une pique la tête de Maximin, au milieu de l'allégresse publique, c'était presque une douleur égale de voir porter en même temps la tête de son fils. Dexippe ajoute que Maximin était si détesté, qu'après le meurtre des Gordien, le sénat créa vingt empereurs, et dans le nombre Balbin et Maxime, pour les opposer à Maximin. Il dit encore qu'en présence de Maximin, déjà abandonné de ses soldats, Anolinus, son préfet du prétoire, fut tué avec son fils; et plus d'un historien rapporte que Maximin lui-même, quand il se vit abandonné, et son fils tué sous ses yeux, se tua de sa propre main, pour n'avoir à souffrir rien qui fût indigne d'un homme.

XXXIII. Il ne faut pas non plus négliger de dire que les habitants d'Aquilée furent si dévoués au sénat contre Maximin, que les femmes firent des cordes avec leurs cheveux, les nerfs venant à manquer pour lancer les flèches : c'est, dit-on, ce qui se fit quelquefois à Rome ; et le sénat, pour honorer les dames romaines, consacra un temple à Vénus Chauve. Mais une circonstance qu'il est absolument impossible de passer sous silence, c'est que Dexippe, Arrien et beaucoup d'autres Grecs, ont écrit que Maxime et Balbin furent faits empereurs contre Maximin ; que Maxime, envoyé à la tête d'une armée, fit les préparatifs de la guerre près de Ravenne, et n'entra dans Aquilée qu'après la victoire tandis que, chez les historiens latins, ce n'est pas Maxime, mais Pupien, qui combattit contre Maximin, près d'Aquilée, et le vainquit. D'où vient cette erreur, je ne puis le savoir; à moins, peut-être, que Maxime et Pupien ne soient le même personnage. J'ai cité ce fait, pour qu'on ne m'accusât pas de l'avoir ignoré ; or, il est réellement étonnant et inconcevable.

FIN DE L'OUVRAGE

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